Coronavirus et autoritarisme

Au Québec comme ailleurs, la lutte contre la pandémie favorise un retour de la référence nationale et une réhabilitation des frontières en tant que protection essentielle.

Mais elle implique aussi l’acceptation — avec des niveaux de discipline variables — de mesures de restriction et de contrôle social exceptionnelles, qui représentent une suspension partielle et temporaire des libertés. Cette suspension peut, ou non, représenter une menace pour la démocratie. Le niveau d’application de mesures comme l’interdiction des regroupements, l’imposition de tests, le port du masque et le confinement (suggérés ou imposés), la surveillance des malades et de leurs contacts… tout cela varie beaucoup, d’un endroit à l’autre, et peut faire l’objet de débats. Seule la fermeture des frontières, semble-t-il, fait l’unanimité.

Dans leurs succès contre la COVID-19, des démocraties comme Taiwan ou la Corée du Sud ont déployé un arsenal impressionnant de moyens ultramodernes de suivi des populations. On a traqué les interactions des personnes infectées, en utilisant une série de données tirées des cellulaires, des cartes de crédit, des réseaux sociaux…

Tout cela peut légitimement rappeler Orwell. Pour autant, ces régimes politiques n’ont que peu à voir avec la Chine voisine et son État policier omniprésent. À Séoul ou à Taipei, le patriotisme et la discipline dans la réponse au coronavirus ne semblent pas présenter de danger. Les protestations sont rares, et la société civile est impliquée dans le combat.

On aime penser que le Québec, politiquement, ressemble davantage à Taiwan qu’à la Chine totalitaire.

Mais il n’en va pas partout ainsi.

Des Philippines à la Hongrie, en passant par la Russie ou Israël, les dirigeants plus ou moins autocratiques utilisent le coronavirus pour étendre leurs prérogatives, neutraliser leurs adversaires, miner la démocratie.

Une des questions est de savoir si les mesures spéciales et « temporaires »… le seront vraiment. Ou si, au contraire, elles ne sont pas une étape décisive entre démocratie bancale et vraie dictature. Deux exemples : la Hongrie de Viktor Orbán et les Philippines de Rodrigo Duterte.

En Hongrie, le premier ministre Orbán est l’inventeur de la « démocratie non libérale ». Au cours de la dernière décennie, il a fait passer la Hongrie du pluralisme libéral à un régime autoritaire à façade démocratique.

Aujourd’hui, il profite à fond de la pandémie pour étendre ses pouvoirs. La semaine dernière, le Parlement de Budapest a approuvé (aux deux tiers, proportion des députés de son parti, le Fidesz) une loi qui lui accorde des pouvoirs extraordinaires… sans limite de temps. Le Parlement est de facto dissous. Orbán peut désormais gouverner par décret aussi longtemps qu’il le désirera. De plus, un décret, formulé de façon assez floue, interdit sous peine de prison la diffusion de « fausses nouvelles ».

À l’autre bout du monde, aux Philippines, le président Rodrigo Duterte a fait de même : pleins pouvoirs législatifs au leader, aucune limite de temps, loi contre les « fausses nouvelles », etc. Cet homme, depuis son arrivée en 2016, a mené une guerre brutale au monde de la drogue (des dizaines de milliers d’exécutions extrajudiciaires, explicitement encouragées par lui). Il vient d’inviter ses forces de police à faire respecter scrupuleusement le confinement… en tirant au besoin sur les récalcitrants.

En Israël, Benjamin Nétanyahou a également utilisé le virus à des fins politiques. Cerné par des inculpations criminelles, à la veille d’un procès contre lui, il a profité de la pandémie pour obtenir une suspension des tribunaux, réduire les pouvoirs du Parlement, interdire les rassemblements… et se maintenir en poste, alors même que l’opposition avait semblé réunir une majorité !

Les autocrates profitent souvent des urgences — guerres, attaques terroristes, catastrophes naturelles — pour consolider leur pouvoir. Ces catastrophes suscitent la peur et peuvent inciter au rassemblement autour de « l’homme fort ». Au tournant des années 2000, Vladimir Poutine avait mis à profit la guerre de Tchétchénie et une série d’attaques terroristes à Moscou pour installer son nouveau régime.

La COVID-19 est un ennemi d’un autre ordre. Il n’est pas sûr qu’il jouera toujours en faveur des autocrates. Par son incompétence et ses improvisations, un Donald Trump pourrait par exemple y trouver son « Waterloo ». Pandémie et démocratie, vaste question…

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

10 commentaires
  • Serge Grenier - Inscrit 6 avril 2020 07 h 27

    La stratégie du choc

    Que pouvons-nous faire? Pas grand chose. Que pouvons-nous penser? Si les personnes les plus suspectes de volonté autocratique sont les mêmes personnes qui décident ce qui est une «vraie» et ce qui est une «fausse» nouvelle, on est mal barrés. Va falloir qu'on apprenne à communiquer par télépathie ;-)

    • Serge Pelletier - Abonné 6 avril 2020 19 h 58

      En plein cela M. Grenier, et c'est Justintin Trudeau qui va être très heureux de se faire des adeptes dans son royaume où règne la télépathie avec ses experts... Royaume post-national, il va s'en dire.

  • Pierre Rousseau - Abonné 6 avril 2020 08 h 11

    Victimes collatérales

    La démocratie risque de devenir une victime collatérale du virus. Aux ÉU, Trump ne cesse de marteler depuis des années que les médias propagent des fausses nouvelles et il est possible qu'il prenne avantage de la pandémie pour compromettre l'élection présidentielle prévue pour novembre. Plusieurs croient qu'il pourrait s'arroger de pouvoirs spéciaux et prolonger son mandat en prétextant l'urgence nationale face au virus.

    Ici au Canada, nous avons aussi nos victimes collatérales. Les oligarques et les grandes compagnies profitent de l'attention détournée par la menace de la pandémie pour procéder à toute vitesse à la construction de pipelines (Coastal GasLink, TransMountain, Keyston XL etc.) qui souffraient de l'opposition de beaucoup de citoyens, Premières Nations et écologistes. On a même construit des camps de travailleurs où la promiscuité est plus qu'évidente, profitant d'un passe-droit de gouvernements complaisants. On met la santé et la vie des travailleurs à risque, espérant profiter de la pandémie pour mettre la société civile face à des pipelines qu'elle ne voulait pas.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 6 avril 2020 14 h 07

      « On met la santé et la vie des travailleurs à risque, espérant profiter de la pandémie pour mettre la société civile face à des pipelines qu'elle ne voulait pas » P. Rousseau

      Merci de nous rappeler que les milliards débloqués par Justin Trudeau sont pensés en fonction des « intérêts de la nation ». N’était-ce pas ce méme motif, il y a un peu plus d’un an, qui fut invoqué pour que le Canada achète pour 4 milliards un pipeline en faillite!

  • Marc St-Louis - Abonné 6 avril 2020 08 h 54

    Vos sources SVP

    Monsieur Rousseau, l'information que vous amené concernant la construction de pipelines et les camps de travailleurs est intéressante et importante. Pourriez-vous nous indiquer vos sources, histoire de faire cheminer cette information ?

    • Françoise Maertens - Abonnée 6 avril 2020 14 h 57

      Bien d'accord avec vous!!!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 6 avril 2020 23 h 05

      @ M. St-Louis...Vous pouvez toujours commencer par lire les récents articles d' Alexandre Shields, journaliste au Devoir..
      Voir la section: Société/environnement. /
      C'est sûrement ce dont M. Rousseau voulait parler. En tout cas, ça vous aidera à vous faire une opinion

  • Yves Corbeil - Inscrit 6 avril 2020 10 h 58

    Au final qu'est-ce que ça change

    Ce ne sont-ils pas toujours les mêmes qui abusent, abusaient et continueront d'abusé du peuple, tout cela à différents degrés selon la région. Les changements de paradigmes qui émergeront dans certains endroits, si nous voulons les voirs va changer nos propres paradigmes, sinon nous continuerons à être ce que nous avons toujours été et rien ne changera.

    Demeurons au Québec monsieur, regardons aller le PM Legault, son entourage, ses ministres, ses adversaires et même ceux qui ne l'aiment pas trop. Il y a un nationalisme qui se dégage de leurs prises de décisions, une quasi-unanimité se déploit devant nos yeux sur le besoin, le devoir de se replier sur nous même, non pas pour se fermer aux autres mais pour s'assurer que dans un future plus court que long ou même moyen, nous puissions mettre du manger sur la table de tous les citoyens du Québec. Après, toutes sortes d'autres projets viendront au monde ici au Québec. Le Panier Bleu donnera cet élan qui convaincra le gouvernement et la population qu'il est des lieux communs ou notre solidarité fera de chez nous, un chez nous encore plus beau.

    La réalité aujourd'hui, c'est que nous sommes tous dans ce nouveau monde, pas parce qu'il est nouveau, ce territoire du Québec est très ancien. Il n'est nouveau que parce qu'il y a l'espoir et c'est l'espoir qui est au coeur de l'amour.

    Oui, le panier bleu pour nous diriger vers un Québec encore plus bleu. Merci Monsieur Legault d'initier ce virage vers quelque chose comme un Québec plus indépendant.

  • Guy LeVasseur - Abonné 6 avril 2020 11 h 02

    Vos sources svp.

    Il serait intéressant monsieu Rousseau que vous nous fournissiez vos sources qui confirement vos dires !

    Toutefois, pour avoir lu à quelques reprises vos diatribes de gauche radicale, j'aurais tendance à croire que
    vous tentez ici un exercice désinformatif du désespoir, le bouquet d'idéologies régressives marginales ''Social
    Justice Warriors'' faussement Solidaire dont vous semblez être friand étant en train de s'écrouler comme un
    château de carte.

    Merci à l'avance d elever mes doutes avec vos sources.