Deux Québécois au Mississippi

Tout juste trentenaires, Catherine Boily et Mitch Oliver me sont apparus bien inspirants. Et si leur cran, leur ambition portaient la sève d’une relève artistico-financière au cinéma ? Les deux Québécois viennent de plonger comme producteurs exécutifs aux côtés de Martin Scorsese dans un film scénarisé et réalisé par l’Américain Paul Schrader : The Card Counter. En tournage au Mississippi, ce polar dramatique met en scène Willem Dafoe, Oscar Isaac, Tye Sheridan et Tiffany Haddish.

Pourquoi une production américaine, me demanderez-vous ? Pour embrasser des modèles d’affaires de financement privé profitant par effet boule de neige au cinéma québécois à travers des projets nationaux susceptibles de créer des maillages. Tel est le rêve derrière la mise. Et bien maussade qui irait leur déconseiller de croire en eux.

Déjà, des Québécois investissent dans des films étrangers ou les coproduisent, mais Mitch et Catherine sont tout jeunes. Et encourage-t-on suffisamment la génération montante artistico-financière à faire preuve d’initiative ?

Catherine Boily, rencontrée à Prague sur le tournage de The Death and Life of John F. Donovan, m’avait écrit pour parler de son aventure. On s’est bientôt retrouvées attablées aux côtés de Mitch Oliver. Du 16 au 20 mars, nos deux oiseaux s’envoleront vers le plateau au Mississippi, ravis d’aller rejoindre des légendes du cinéma.

Rappelons que Schrader fut le scénariste de plusieurs films phares de Scorsese, dont Taxi Driver, Raging Bull et The Last Temptation of Christ. Comme réalisateur, il a signé des œuvres souvent remarquées : American Gigolo, Mishima, Blue Collar, Dog Eat Dog.

Catherine avait habité six ans à Los Angeles dans l’espoir d’y faire carrière comme actrice, tissant là-bas des liens précieusement conservés. Elle travaille à Montréal en production chez Metafilms, mais traversait une période de flottement. Et pourquoi rester les bras croisés ? De fil en aiguille, une amie en Californie, active dans le milieu, lui a parlé du film de Schrader, en quête de son plein financement. Mitch Oliver, DJ à Montréal, un ami depuis dix ans, versa l’argent sur la table. Et voilà !

Un autre projet d’investissement américain est en vue. Son tournage, susceptible d’attirer des acteurs internationaux dans nos parages, se voit repoussé pour cause de crise de coronavirus, mais patience ! Avec un film québécois en développement et un second dans sa ligne de mire, Catherine Boily souhaite mettre à profit une crédibilité nouvelle à travers des œuvres américaines pour engendrer des retombées sur l’économie locale.

Mitch vous dira qu’il faut croire à un projet d’abord. Ensuite, la partie se joue sur un terrain d’affaires. « Sauf qu’on a de la misère au Québec avec le côté business du cinéma, déplore-t-il. Le monde des arts et celui de la finance ne communiquent pas assez. Être producteur exécutif, ce n’est pas faire un prêt. Il s’agit d’un pari avec une part de risque. On n’a pas de boule de cristal. » The Card Counter peut toujours piquer du nez. S’il lève de terre (sa distribution et son équipe sont des atouts), les producteurs exécutifs sortiraient gagnants. Encore faut-il avoir des sous à engager ou un bon carnet d’adresses pour en dégoter, bien entendu. Tous n’emprunteront pas ces chemins-là, mais pourquoi ne pas les envisager ?

Aux États-Unis, les films se financent au privé. Ce duo d’entrepreneurs appuie à 100 % l’investissement d’État qui prévaut de notre côté de la frontière. « N’empêche que plusieurs projets ne sont jamais retenus au Québec, déclare la jeune femme. La SODEC fait ce qu’elle peut, mais les non-sélectionnés se retrouvent avec leur scénario sous le bras. »

De plus en plus de cinéastes et de producteurs se tournent vers le soutien privé, parfois en sociofinancement, sous peine de voir leurs œuvres rester sur le carreau. Les deux premiers longs métrages de Xavier Dolan, J’ai tué ma mère et Les amoursimaginaires, se seront montés sans aide publique. En outre, des partenaires indépendants, à l’instar du Fonds Harold Greenberg, permettent souvent de boucler des budgets de films soutenus par l’État. Des gens d’affaires s’investissent davantage au cinéma qu’autrefois. L’apport du privé ne saurait se substituer aux subventions publiques au Québec (SODEC) et au Canada, via Téléfilm, tout en s’ajoutant pour désengorger des voies bouchées.

« On doit se renouveler et trouver de nouvelles manières de fonctionner, estime Catherine Boily. Plusieurs modèles sont possibles. Devenons des leaders. Investissons dans les projets qui nous inspirent. » La fougue et l’audace sont des vertus précieuses. Assez pour souhaiter à nos deux intrépides de déplacer les montagnes sur les rives du Mississippi comme du Saint-Laurent. Et bon vent, avec ça !

1 commentaire
  • Léonce Naud - Abonné 14 mars 2020 14 h 02

    Après le succès du film « Le dernier des Mohicans » (1992)

    À quand un film à grand déploiement sur l'épopée que fut la Guerre de Sept Ans (1756-1763), dont les scènes se dérouleraient aussi bien en Angleterre et en France qu'en Amérique, co-produit par des Américains, des Québécois, des Indiens, des Anglais, des Français, soit les principaux acteurs de ce conflit continental qui décida de l'avenir de l'Amérique ?