Quand l’ami de la famille est un loup

On a tous été bouleversés par le meurtre sauvage d’Océane Boyer, 13 ans, aux mains du présumé assassin François Sénécal. Voici cet ami quinquagénaire de la famille au banc des accusés. La petite communauté de Lachute, qui enterrait vendredi la jeune fille, vivait sans doute en ignorant les prémisses de ce drame depuis un moment déjà. Reste à attendre les résultats de l’enquête, mais quelle était la nature de la relation de ces deux êtres depuis quelques mois ? Un « petit secret? »

Les gens se sont mis là-bas à faire des rapprochements. Des détails ont filtré des enquêtes journalistiques. L’adolescente se serait apprêtée à consulter un psychologue, obligé de rendre des comptes à la DPJ en cette matière. L’homme aurait eu peur que le pot aux roses soit dévoilé. « Tu as abusé d’elle, pis là tu as senti la soupe chaude […] Tu l’as tuée pour pas qu’elle parle », a écrit la mère de la victime sur Facebook, avant d’effacer son message.

Et alors qu’on s’apprête à célébrer le 8 mars dans une ambiance survoltée par les révélations en série sur les violences faites aux femmes, j’ai envie de vous parler d’un beau film qui me semble apparenté à cette histoire sordide, féminicide en moins. Il tombe à point nommé pour éclairer quelques lanternes sur les relations pédophiles.

Les nôtres, de Jeanne Leblanc, coécrit avec Judith Baribeau, assurait l’ouverture des Rendez-vous Québec cinéma mercredi dernier et prendra l’affiche en salle vendredi prochain. Rarement a-t-on évoqué avec plus de finesse, de nuances, de lumière et d’ombres un drame d’une société tissée serrée qui enfante aussi des monstres.

Magalie, une adolescente de 13 ans (Émilie Bierre, l’actrice d’Une colonie de Geneviève Dulude-Decelles), séduite dans sa communauté de Sainte-Adeline par le maire charismatique du lieu (Paul Doucet, impeccable dans les rôles en zone trouble), tombe enceinte de lui, mais refuse de divulguer le nom du père. Il est un ami de la famille, un voisin qui a offert un gros poste à la mère de sa jeune flamme (Marianne Farley). Les proches sont aveuglés. Ceux qui croient comprendre se taisent prudemment.

Franchir la ligne rouge

Il s’agit d’un autre cas de figure de l’histoire d’Océane, aux circonstances toujours présumées. L’homme qui a franchi la ligne rouge ne tue pas l’adolescente de 13 ans, mais… cette fois, un enfant est à naître. Qui donc est le père ? Chacun cherche des coupables : l’adolescente harcelée à l’école et traitée de putain à tous les vents, son meilleur ami, le fils adoptif du maire d’origine mexicaine. Le racisme de la communauté s’en mêle, son besoin de préserver la cohésion sociale aussi. La mère veut des clés, la femme du coupable aussi, tâtonnant dans le noir.

Les nôtres, par-delà ses qualités artistiques, sur un scénario ni manichéen ni appuyé, possède le mérite de plonger dans l’intimité d’une relation perverse sans confondre le coupable, en pénétrant dans des zones interdites. Magalie est manipulée et amoureuse. Jean-Marc Ricard, le maire, par peur du scandale, tente de se protéger, quitte à sacrifier un innocent. Ses traces seront effacées.

On ne dira jamais assez à quel point l’art (le cinéma, la littérature et le théâtre en particulier) peut aider à saisir les mécanismes de relations humaines dysfonctionnelles. Cette démarche créatrice permet d’ouvrir des portes sur la psyché des êtres écartés en plein brouillard, qui autrement resteraient scellées.

Jeanne Leblanc entre dans la peau de la jeune mutique préservant « le petit secret » avant d’épouser ses sursauts de libération. La cinéaste ne cherche pas à culpabiliser les proches qui n’ont rien vu, mais elle épingle les contradictions des sociétés en vase clos en mettant au jour les rouages de la masculinité toxique (oui, ça existe ; non, tous les hommes n’en sont pas affligés).

Le personnage de Paul Doucet, en regards fuyants ou affolés, aux manœuvres d’évitement ou abusant de son pouvoir, on le connaît déjà. Ce besoin de contrôle, ce chantage émotif, ces fils tissés autour de la victime muette dans une toile qui la piège sont à la source de tant de drames qui font la une des journaux. Au bout du compte : des femmes — parfois des hommes et des enfants — meurtries ou assassinées.

Dans une scène du film, lors d’un cours de danse, la jeune Magalie porte un t-shirt avec le mot « Océan » imprimé dessus. Ça nous ramène en pensées à Océane, sans qu’on connaisse encore tous les tenants et aboutissants de la genèse de son terrible destin. On sort du moins de la projection des Nôtres avec l’impression de mieux connaître les démons qui dévorent trop d’individus ivres de domination, avant que leur machine à broyer les humains ne se mette soudain à déraper. Puissions-nous apprendre enfin à mieux les déjouer.

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