Une occasion unique

Cela commence à avoir un air de déjà-vu à Québec. Quand la fin de l’année budgétaire approche, on apprend qu’en raison d’une croissance économique plus forte que prévu, les surplus pour 2019-2020 seront supérieurs à ce qui avait été anticipé. Tout le contraire de ce qui se produit à Ottawa.

Cette fois-ci, c’est l’annonce d’un accord commercial entre les États-Unis et la Chine et la fin de l’incertitude entourant le Brexit qu’il faudrait remercier. « Ça pourrait donner un bon score », a déclaré le ministre des Finances, Eric Girard, dans une entrevue à La Presse, ajoutant que « ça pourrait donner un petit peu de marge » quand il présentera son budget, quelque part en mars.

Avant versement au Fonds des générations, le surplus serait de 1,7 milliard. Bien entendu, M. Girard répétera qu’il ne faut pas partir en peur, que cet excédent est simplement conjoncturel et que l’économie finira par ralentir un jour ou l’autre. En attendant, il est cependant facile d’imaginer qu’ils seront nombreux à vouloir leur part du magot, à commencer par les employés du secteur public. Soit, les surplus n’appartiennent pas aux syndicats, comme l’a lancé le premier ministre, mais il est évident que la bonne santé des finances publiques rend presque indécentes les augmentations inférieures à l’inflation proposées par le gouvernement.

Comme dans son budget du printemps dernier, M. Girard disposera de suffisamment d’argent frais pour que le gouvernement puisse continuer à dire qu’il tient ses promesses et qu’il mette à la disposition de son collègue de l’Environnement, Benoit Charrette, des sommes suffisantes pour donner de la crédibilité au plan vert qu’il présentera ensuite.


 
 

Une telle abondance fait déjà l’envie des autres provinces, qui y voient la preuve que le Québec est l’enfant gâté de la fédération, mais cela demeure relativement modeste en comparaison de l’argent qui deviendra disponible quand le Fonds des générations aura atteint ses objectifs, ce qui ne tardera pas. La première cible, soit d’abaisser la dette brute à 45 % du PIB, sera atteinte dès cette année, six ans plus tôt que prévu. La deuxième, qui consistait à abaisser la dette résultant de l’accumulation des déficits à 17 % du PIB, sera atteinte en 2023-2024, soit deux ans à l’avance.

Que fera-t-on des 3 milliards qui y sont versés annuellement et qui deviendront disponibles de façon récurrente ? M. Girard n’entend pas répondre à cette question maintenant. « Ce serait prétentieux de manger le buffet avant d’être arrivé », dit-il. Il serait surtout inconcevable que le gouvernement soit le seul à décider. Un véritable débat de société s’impose. Une occasion comme celle-là se présente très rarement. Il ne faudrait surtout pas la manquer.


 
 

Dans le cadre des consultations prébudgétaires en cours, le ministère des Finances a mis en ligne un questionnaire qui propose diverses utilisations possibles. Les personnes qui y répondent sont invitées à en prioriser trois. Les choix proposés sont les suivants : 1) continuer de réduire la dette ; 2) financer des initiatives en environnement ; 3) baisser le fardeau fiscal des Québécois ; 4) assurer un financement stable des principales missions de l’État, comme la santé et l’éducation ; 5) faire face aux coûts associés au vieillissement de la population ; 6) financer des investissements dans les infrastructures publiques ; 7) augmenter l’autonomie financière du Québec dans la fédération ; 8) autre (préciser votre réponse).

Il va de soi que ces diverses possibilités ne sont pas mutuellement exclusives, mais il ne faudrait pas que le gouvernement se livre à une vaste opération de saupoudrage sans véritable priorité, simplement pour plaire au plus grand nombre possible d’électeurs. Même si une grande partie des sommes versées dans le Fonds des générations provient des profits générés par Hydro-Québec, il est heureux qu’une baisse des tarifs d’électricité ne soit pas proposée.

Le débat sur l’utilisation des sommes qui seront libérées deux ans plus tard occupera certainement une place importante dans la campagne électorale de l’automne 2022. Cette fois, les différents partis auront les moyens de proposer de véritables changements, tout comme l’obligation de justifier leur refus de les faire. Depuis un quart de siècle, de la croisade de Lucien Bouchard en faveur du déficit zéro à l’austérité des années Couillard, les gouvernements successifs ont cultivé la hantise de l’équilibre budgétaire, qui semblait rendre tout « projet de société » trop coûteux, y compris le projet souverainiste. Récupérer les sommes versées au Fonds des générations ne transformera soudainement pas le Québec en un nouvel eldorado, mais cela lui donnera une liberté de choix qu’il n’a pas connue depuis longtemps.

14 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 1 février 2020 01 h 21

    Marge de manoeuvre

    Je ne suis pas certain que la marge de manoeuvre sera si importante en 2022. Les effets du vieillissement de la population se feront sentir de façon encore plus vive que maintenant, et pas seuleemnt en termes de coûts (comme l'option 5 le mentionne), mais aussi et surtout en termes de plafonnement des recettes. Et cela sans compter les conséquences du réchauffement climatique.

    • Claude Bariteau - Abonné 2 février 2020 14 h 49

      Chose certaine, les compteurs du Devoir sont gelés depuis plus d'une journée, Serait-ce le congé de la fin de semaine ?

  • Claude Bariteau - Abonné 1 février 2020 06 h 39

    Que vous avez raison !

    D'ici deux ans, le Québec aura retrouvé une liberté d'expression sans qu'elle soit entachée de la peur d'avoir peur, comme en 1960 alors que Duplessis avait laissé une marge de manœuvre importante, qui a servi à lancer les premières actions de la révolution tranquille, dont les suivantes furent déployées par des arrangements avec le gouvernement Pearson concernant les impôts prêtés au Canada pour son effort de guerre lors de la Deuxième Guerre mondiale.

    À l'époque -car c'est il y a 60 ans-, les priorités allèrent à la transformation des services en santé et en éducation auxquelles s'ajoutèrent la nationalisation de l'électricité (Hydro-Québec) et la création de la Caisse de Dépôt de Placement du Québec (CDPQ), mais aussi des sociétés d'État qui ont alimenté l'essor d'activités économiques inédites au Québec alors que florissait une affirmation culturelle. Ces outils collectifs sont toujours présents et une grande partie des surplus provient d'Hydro-Québec, ce que vous signalez.

    Dans les années 1960, la démarche prisée s'est inscrite dans un contexte de création de nouveaux pays après la reconnaissance par les Nations-Unies du droit des peuples colonisés à l'autodétermination externe et fut marquée par une ouverture du Québec au monde avec Expo-67 et le « Vivre le Québec libre » du général de Gaule président de la France.

    Aujourd'hui, l'enjeu est l'arrêt de la destruction progressive de la planète par une réalignement de l'économie et des modes de vie en conséquence avec comme moteur la protection de l'environnement. Au Québec, nous disposons de deux outils majeurs pour s'y lancer à notre façon, le troisième est un État indépendant qui a les coudées franches pour prendre cette direction et en faire le liant si les futurs citoyens et futures citoyennes du Québec le créent et se dotent d’une système politique à la hauteur de leurs attentes et des liens qu’ils entendent promouvoir.

    • André Labelle - Abonné 1 février 2020 10 h 10

      Je suis d'accord pour savoir bien regarder en arrière pour mieux comprendre où nous devons aller. Mais il ne faut pas s'y complaire. Le Québec est sans doute une des sociétés d'Amérique les plus, sinon la plus européenne, au confluent de valeurs et de philosophies qui se regardent souvent comme chiens de faïence. C'est un actif très important qui peut servir de base à des relations productives.
      Notre disponibilité très importante d'une énergie propre et renouvelable, l'électricité,est un attrait réel pour de nombreuses entreprises internationales et évidemment locales. Notre gouvernement québécois doit développer et imposer des politiques économiques qui seront structurantes pour le long terme de notre société. Le Québec doit éviter le duplessisme et devenir le colon économique des multinationales.

      Évidemment cessons d'être le tanguy du Canada. Faisons en sorte d'être un partenaire émancipé qui ne se fait pas imposer des valeurs et des objectifs que nous ne reconnaissons pas.

  • Germain Dallaire - Abonné 1 février 2020 10 h 06

    En effet, il est plus que temps!

    Ces jours-ci, on fait grand état d'une expérience avec des policiers de Longueuil à qui on demande de se transformer en travailleurs sociaux. On en est rendu là. La DPJ est dans un état lamentable à tel point qu'on a créé une commission d'enquête. Les coupures ont fait leur oeuvre, on manque de personnel dont des travailleurs sociaux et on demande à des policiers de jouer ce rôle. Comme dirait l'autre: Y'a queq'chose qui cloche là-dedans!
    Résultat de 40 ans de restrictions budgétaires (gracieuseté du neo-liberalisme ambiant), nos services publics sont dans un état lamentable. La CAQ ne fait que réagir aux crises. Il est plus que temps d'arrêter de parler de politique en terme d'argent. La politique c'est aussi et surtout le vivre-ensemble et les services dont on a besoin pour s'assurer une certaine cohésion et solidarité sociale. Le Québec est un pays riche. Parlant de besoins sociaux, que dire des nécessaires investissements massifs qu'on doit faire pour contrer un tant soit peu le réchauffement climatique? Oui, vraiment, il est plus que temps de réhabiliter la notion de vivre-ensemble et de redonner à la politique son sens premier.

  • André Labelle - Abonné 1 février 2020 12 h 30

    Origines des surplus

    Les politiques néolibérales suivies pendant des années par les différents gouvernements sont à la source des surplus actuels. Ceux qui en ont soufferts le plus sont les personnes qui n'ont plus eu accès aux services qui ont alors été coupés. «Faire plus avec moins» est sans doute tentante comme devise mais les effets ont été catastrophiques pour de larges pans de la société alors que la privatisation des services ainsi coupés ont enrichi des intérêts privés.
    Allons-nous profiter de ces surplus pour rétablir l'accès aux services coupés ou pour en faire bêtement des armes politiques pour assurer de prochaines victoires électorales ? N'est-ce pas ce qu'a fait pendant des années l'Alberta qui « est le territoire le plus riche en Amérique, faut-il le rappeler. En se comparant, le gouvernement de Rachel Notley dit en quelque sorte aux Albertains qu’ils demeurent, malgré tout, les moins imposés au Canada. Et qui sait, le gouvernement commence peut-être à les avertir qu’après la phase actuelle d’endettement massive, il faudra peut-être recourir à des hausses de taxes. Cette année [2017], le déficit albertain sera de 10,3 milliards, ce qui est environ trois fois plus important que les déficits moyens au Québec avant les compressions.» (La Presse +; 18 mars 2017)
    Allons-nous profiter de ces sommes pour installer un environnement social, tecnologique et économique permettant d'accroître la performance de la société québécoise aux niveau économique, scientifique et social ?

    Je pense que le Québec est en bonne posture pour amorcer la fin de la politique économique néolibérale qui, à travers le monde, mène à l'appovrissement des plus faibles, l'enrechissement des plus riches (ce fameux 1% des plus riches dont on ne parle plus beaucoup mais qui sont toujours là à tirer les ficelles et à s'enrichir), et à la destruction planétaire de notre environnement.

    «J’aurai toujours les yeux plein d’eau mais je les aurai toujours ouverts.»
    [Paul Piché]

    • Claude Bariteau - Abonné 1 février 2020 13 h 51

      Une partie importante de surplus sous le PLQ jusqu'en 2017 provenait des coupes dans les services. Après, la baisse de la valeur du dollar canadien alimenté par celle du pétrole, a favorisé les exportations vers les États-Unis dont l'activité économique roulait à un rythme endiablé. Deux ans plus tard, les revenus du Québec ont progressé et il y a des surplus importants auxquels recourent la CAQ pour préparer sa réélection.

      Le point que soulève M. David concerne le niveau de la dette brute et la dette en pourcentage par rapport au PIB de même que l'atteinte et son dépassement du Fonds des générations alimenté par les surplus d'Hydro-Québec. C'est très différent et c'est ce qui place le Québec dans une position analogue à celle des années 1960. Je dis analogue, car le « maître chez nous » visait à développer le Québec en se dotant d'outils importants que furent l'éducation, la santé et les institutions économiques, les premiers financés par des retours d'impôt liés à des programmes, les deuxième grâce au génie de messieurs Lévesque et Parizeau.

      Relancer le débat de l'indépendance, c'est relancer l'utilisation pour développer le Québec des 50 milliards et plus versés au Canda qui s'en sert pour son développement stratégique dont le Québec n'est pas sa priorité depuis 1968. Avec ces milliards et un alignement axé sur une économie protectrice de l'environnement, le peuple québécois pourra se construire comme État indépendant et membre actif sur la scène internationale. Les yeux de M. Piché baigneront moins dans l'eau et toujours ouvert.

    • Marc Pelletier - Abonné 1 février 2020 17 h 50

      Décidément, M. David fait toujours rêver les rêveurs, mais la réalité est toute autre. Elle est même au point qu'elle en fait pleurer plus d'un, plus d'une.

      Qu'il nous suffise de regarder le manque d'accès aux CHSLD, les déficiences pour aider les enfants en difficultés, les heures d'attentes dans les urgences, les " jours d'attentes " pour accéder à un spécialiste, le décrochage des jeunes de l'école ( notamment les garçons ), l'environnement et tout le reste : ceci suffit amplement pour nous ramener les deux pieds sur terre, non ?

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 1 février 2020 12 h 54

    Parlant de novlangue

    L'utilisation de l'expression "fardeau fiscal" est tellement connotée péjorativement, et laisse à la longue croire que notre revenu ne provient que de notre mérite intrinsèque, et que le partage et l'investissement commun passant par la taxation est un vol. Ça nous fait des gouvernements qui n'ont comme projet que de baisser les impôts pendant que les enjeux sociaux sont négligés....

    • Madeleine LaRoche - Abonnée 1 février 2020 15 h 52

      Monsieur Lamy-Théberge, je crois que presque personne ne rechignerait à payer les impôts les plus élevés en Amérique ni ne chercherait autant d'échapatoires fiscaux si la qualité des services gouvernementaux avait augmenté par le passé grâce à des hausses de taxes et la création de nouvelles taxes. Malheureusement ce n'est jamais le cas. À preuve, le système de santé est désorganisé et engorgé. Même constat en éducation : des écoles tombent en ruines, on peine à trouver des enseignants mais si les classes débordent. Et par-dessus le marché nous vivons une grave pénurie d'enseignants. À cet égard, je me permets de mentionner qu'on semble prêt à embaucher n'importe qui ayant un bac en poche, qu'importe le programme étudié et l'université fréquenté. Un fardeau par sa définition est un terme péjoratif. Il deviendra de plus en plus lourd si on ne réorganise pas les systèmes de santé et celui de l'éducation. Pour cela, il d'abord analyser la situation, il faut réfléchir puis réinvestir intelligemment en Santé et en Éducation (des bases) en acceptant même que d'autres prennent le pouvoir et continue le travail amorcé par la CAQ. À quand le retour d'ne assemblée nationale où tous ont pour objectif de bâtir le Québec et pas seulement tirer la couverte de son bord. Moins de gros égo avides de pouvoir et plus de coopération particulièrement pour défendre et améliorer le système de Santé et celui de l'Éducation? Des valeurs communes et des priorité pour la majeure partie des payeurs d'impôt et autres taxes, non? Je rêve...

    • André Labelle - Abonné 2 février 2020 15 h 51

      Mme Laroche, vous soulevez un aspect intéressant. La question qu'il faut alors se poser est celle-ci : pourquoi n'y a-t-il pas d'amélioration comme vous le soulevez ? Évidemment, il faut tenir en compte les changements démographiques qui modifient les demandes de services. Mais il semble raisonnable de penser que cette raison, bien que réelle, n'explique que vraiment partiellement ce que vous soulignez.

      Il faut donc reconnaître qu'il y a d'autres raisons. Une que je vois immédiatement, mais j'espère être dans l'erreur, c'est que l'appareil gouvernemental, influencé par les lobbies officiels et surtout les occultes, ne tient pas vraiment à modifier la situation. J'émets comme hypothèse, que j'espère farfelue, qu'on ne tient pas réellement à sortir les entreprises privées du secteur de la santé et des autres services offerts à la population. On a essayé les PPP ouvertement mais avec des succès très mitigés. Alors comme solution de replis on évite de mettre en place les conditions assurant le succès des actions gouvernementales palliant les problèmes que vous soulignez avec raison. Ce qu’on n’a pas réussi à faire directement, on le fait indirectement en camouflant le processus sous une foule de discours ronflants qui ne visent qu’à noyer le poisson.
      « Quand vous avez éliminé l'impossible, ce qui reste, même improbable, doit être la vérité. » [Sir Arthur Conan Doyle]