Après le Brexit

Ce soir, à minuit, Big Ben ne sonnera pas la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, car ses cloches sont en réfection. Cela n’empêchera pas les Britanniques de faire éclater des feux d’artifice un peu partout dans le pays. D’autres se désoleront de voir leur pays quitter l’Union européenne après 47 ans de membership. Pourtant, la plupart des Britanniques accueilleront ce tournant avec leur pragmatisme légendaire, conscients qu’une page de leur histoire se tourne.

C’est l’essayiste David Goodhart (Les deux clans, Les Arènes) qui expliquait qu’on avait tellement dramatisé le Brexit qu’on en oubliait presque, que pour l’immense majorité des citoyens de ce pays, la vie suivait son cours. Non, le Royaume-Uni ne sombrera pas dans un immense trou noir, tout comme il n’est pas à la veille de retrouver cet empire où le soleil ne se couchait jamais.

Notons qu’aucune des prévisions apocalyptiques qui ont entouré le référendum de juin 2016 ne s’est réalisée. À commencer par celle faite trois jours avant le vote par le président du Conseil européen, Donald Tusk, selon qui le Brexit pouvait mener à la fin de la… « civilisation occidentale » ! Un mois plus tôt, le Conseil du Trésor avait publié une étude évoquant la possibilité qu’en cas de victoire du Leave, la croissance chute de 6 %, les salaires de 4 %, l’immobilier de 18 % et que le pays perde 820 000 emplois. Il faudra attendre 2018 pour que David Cameron admette enfin que, si le Brexit était selon lui une « erreur », il n’était pas un « désastre ».

La semaine dernière, le FMI prédisait au Royaume-Uni une croissance supérieure à celle de la zone euro. Certes, il y aura probablement un coût économique à cette séparation. Mais les peuples ont encore le droit de faire des choix politiques, quitte à devoir en payer le prix. Cela s’appelle même la démocratie.

Qu’on ait souhaité le Brexit ou qu’on le déplore, la récente victoire de Boris Johnson a redonné un certain lustre à la politique britannique. D’ailleurs, les sarcasmes qui accompagnaient chaque déclaration du leader conservateur se font plus rares. Nul doute que les gilets jaunes français regardent avec envie son vaste programme de relance dans les régions du Nord qui ont le plus souffert de la désindustrialisation.

Le premier ministre dit vouloir mener dans les 11 mois qui viennent des négociations de libre-échange au pas de course avec l’UE. Même s’il tentera tant bien que mal de jouer Washington contre Bruxelles, celui qui n’a jamais été un « hard Brexiter » fera probablement tout pour conserver le meilleur accès possible au marché européen, qui représente la moitié du commerce extérieur britannique. Alors que Bruxelles affiche la ligne dure, le successeur désigné d’Angela Merkel, Annegret Kramp-Karrenbauer, proposait de faire du Royaume-Uni un partenaire particulier, notamment dans le domaine de la défense et de la politique étrangère. Bref, rien n’est joué.


 

Pendant ce temps, à Bruxelles, on fait mine d’ignorer que ce départ signe probablement le plus grand échec de l’UE depuis sa création. Il y a deux ans, les europhiles voulaient croire que le départ des Britanniques allait fouetter l’ardeur des 27. On n’a rien vu de tel. Il faudra faire plus que de répéter le leitmotiv « toujours plus d’Europe », comme l’a fait mercredi le député Guy Verhofstadt, pour expliquer un tel désastre.

On n’a pas fini de mesurer les conséquences du départ de la deuxième puissance économique du continent, ne serait-ce que sur le budget de l’UE. Fini le jeu triangulaire des alliances entre Londres, Paris et Berlin. Ni l’Italie ni l’Espagne ne sont en mesure d’occuper la place qui était celle du Royaume-Uni. Avec pour résultat que l’omnipotence allemande sera de moins en moins contestée et que Paris se retrouvera de plus en plus dans un face-à-face stérile avec Berlin.

Ce n’est pas un hasard si, de la taxation des GAFA à l’OTAN, les désaccords se sont multipliés depuis deux ans entre Emmanuel Macron et Angela Merkel. Malgré les gages donnés par le président français en début de mandat, presque tous ses projets de réforme sont restés lettre morte.

Ce n’est donc pas un hasard si, les Britanniques partis, la France semble soudain renouer avec son histoire et sa géopolitique qui l’ont poussée depuis Nicolas II à se chercher des alliés à Moscou. Chassez le naturel et il revient au galop. La réouverture du dialogue avec Vladimir Poutine ne sera-t-elle qu’une passade ? Du moins correspond-elle à une donnée fondamentale de la diplomatie française des deux derniers siècles. Une donnée dont de Gaulle, en exploitant la rivalité américano-soviétique, avait su tirer parti mieux que n’importe qui.

Face à une Allemagne déterminée à ne mécontenter ni Washington ni Pékin et à refuser tout pouvoir autre qu’économique, il n’est pas surprenant que la France sente le besoin de prendre le large. Pour l’instant, le départ du Royaume-Uni ne semble annoncer ni cet éclatement rêvé par certains et dû à une insatisfaction réelle des peuples ni cette « Renaissance » à laquelle personne ne croit. Il laisse en plan une Europe qui pèse de moins en moins sur l’échiquier mondial, et pourrait même présager d’une longue période de stagnation, voire d’un lent déclin.

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