La tortue

Fils de Nathan de Rothschild, premier baron anglais du nom, Walter Rothschild était d’une lignée de banquiers, la plus célèbre du monde comme on le sait, tout en étant doublé d’un zoologiste amateur qui jouissait, jusqu’à l’excès, des moyens d’assumer cette passion.

Jusqu’à sa mort en 1937, Walter Rothschild va rassembler, dans une collection privée, plus de 2 millions de papillons, 300 000 oiseaux, 30 000 coléoptères, plusieurs milliers d’espèces de mammifères, de reptiles et de poissons, de même que des ossements fossilisés de créatures préhistoriques.

Dans une belle exposition intitulée Curiosités du monde naturel, le Musée de la civilisation donnait à voir, au cours des derniers mois, quelques pièces de la collection de ce Rothschild. Dans un coin, reproduite en format géant, une photo de Walter Rothschild le montrait en costume trois pièces, coiffé d’un haut-de-forme. Ainsi vêtu du costume des dominants de son temps, Rothschild chevauchait une tortue centenaire, un énorme animal, dont la carapace bosselée prend l’allure d’une carte du monde tout en relief. Sur la photo, Rothschild tend devant le nez de l’animal, au bout d’un bâton, un appât destiné à le faire bouger à sa guise. Le curieux tableau donne l’impression d’une allégorie de l’argent, qui ne recule devant rien pour défendre son droit à mener le monde par le bout du nez.

La semaine dernière, The Guardian révélait que la police antiterroriste de l’Angleterre avait placé, dans un guide destiné aux forces de l’ordre, aux organisations gouvernementales et aux professeurs, le groupe non violent Extinction Rebellion sur une liste « d’idéologies extrémistes » à surveiller. Cette organisation pour la sauvegarde de l’environnement figure désormais aux côtés de groupuscules néonazis et de terroristes islamistes dont on devrait s’inquiéter aussi. Dans les écoles, rapporte le journal britannique, les professeurs ont été invités à repérer les jeunes qui s’absentent de l’école ou sont susceptibles de participer à des marches organisées pour le climat, selon l’exemple de Greta Thunberg. En somme, les gens qui parlent de l’extinction des espèces, des affres de la pollution, de la nécessité d’abandonner rapidement les hydrocarbures et de repenser notre vie sur terre sont forcément dangereux puisqu’ils remettent en cause l’ordre marchand du monde.

Le discours critique en matière d’environnement, semble-t-il, ne trouve droit de cité que dans la mesure où il réinvestit les mêmes vieux clichés que ceux qui nous ont conduits là où nous en sommes. À titre d’exemple, le numéro de février 2020 de L’Actualité a pour titre « Comment vieillir riche en sauvant la planète ? ». Au nom d’une écologie de circonstance, on pose, en somme, la même question qu’on ne cesse d’adapter à toutes ses sauces : « Comment s’enrichir ? »

C’est Laure Waridel, la réformatrice écologiste la plus consensuelle du Québec, qui orne ce numéro dont le titre provocateur laisse entendre, contre la raison même, qu’on peut devenir riche tout en sauvant la planète. Dans cette cage à idées préfabriquées, la militante reprend son credo habituel, qui est de faire croire, à mots doux, que l’action individuelle peut réajuster la conduite du monde sans que celui-ci s’avise tout à fait de la nécessité de vraiment changer de cap. Et ce cap, L’Actualité ne cesse de nous le rappeler, est fixé sur l’idée d’une croissance constante, au nom de la richesse personnelle, dans les nuages d’une méritocratie qui répète, sur tous les tons, que si vous faites ce qu’il y a à faire individuellement, vous serez récompensé, puisque vous le valez bien.

On avait déjà eu droit, en mars 2019, avec une couverture toute semblable, à un « Comment vieillir riche » qui conduisait, en ce cas, à décréter « pourquoi on a besoin de Pierre-Yves McSween ». Toujours à sa une, le même magazine évoquait, en janvier 2017, « des occasions à saisir » pour « devenir riche ». Tout est à conjuguer, semble-t-il, au nom du triomphe de l’argent. L’Actualité nous avait aussi offert, pour peu qu’on le paye, « 14 pages de conseils payants » pour « comment devenir riche en 2016 ». En novembre de cette année-là, il nous proposait un regard sur l’éducation sous l’angle des « nouveaux diplômes payants », ce qui faisait suite à son « spécial éducation » publié, l’année précédente, lequel mettait en avant « des diplômes payants ».

Il ne fait plus guère de doute que le capitalisme mange pourtant la Terre comme Saturne dévore son enfant dans la célèbre toile de Goya. Mais pour nous rassurer néanmoins, on confie sans cesse à quelques spécialistes de simagrées, en quête constante de notoriété, le rôle de nous annoncer que les temps changent, tandis qu’ils se contentent à peu de frais, tout au plus, de renouveler nos stocks de bonne conscience.

La moindre frime commerciale se conjugue désormais au nom de l’écologie. « On est très écolos, et ça fait du bien », affirmait ces jours derniers, en entrevue, le chanteur Sylvain Cossette, qui triomphe avec ses reprises de chansons anglo-saxonnes des années Reagan et Thatcher. Après deux années de tournées à voyager à travers le pays, il s’apprête maintenant à faire un « gros voyage » avec sa compagne, sitôt la rénovation de leur chalet au bord de l’eau terminée, précise-t-il. Ce sera l’Islande ou peut-être l’Irlande, l’Angleterre, l’Écosse. Parce que, voyez-vous, le chanteur est un « grand amateur de scotch ». L’écologie est-elle soluble dans le scotch ? En tout cas, le duo n’a plus qu’un appartement en ville. En plus du chalet, évidemment. Ils se sont dégagés « du superflu », comme il dit. Ils en sont rendus, imaginez, à préparer eux-mêmes leurs produits de nettoyage. Sans compter qu’ils utilisent des ustensiles de bambou.

On les imagine sans peine, dans une réserve écologique, au loin, photographier de vieilles tortues en voie de disparition, pour s’en émouvoir sur Instagram. Ces nouveaux élans verts, aux airs de carnavals, ne sont-ils pas qu’un appât brandi au bout de notre nez, telle une perche à égoportrait, pour donner un sens à la richesse qui n’en a pas d’autre qu’elle-même ?

46 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 20 janvier 2020 04 h 03

    100 entreprises producteurs de combustibles fossiles sont responsables de 75% du réchauffement climatique.

    Je suis ravie de votre chronique acerbe de ce matin. Bravo! En effet, les maîtres de ce monde n’ont pas la moindre réserve à étaler leur pouvoir démesuré sur les êtres humains, comme sur la nature et les animaux.
    Les riches essayent maintenant de se donner bonne conscience avec de petits actes individuels qui donnent l'impression que l'on fait quelque chose pour l'environnement. Tandis que la science nous apprend que les petits actes individuels, louables comme ils le sont, comptent seulement pour 25% dans les faits du changement climatique.
    Le gros boulot de la réforme doit être le changement de l'idéologie marchande de la croissance éternelle. On nous apprend que 100 entreprises, productrices de combustibles fossiles, sont responsables de 75% du réchauffement climatique. En effet, il faut envisager la décroissance si l'on veut survivre.

    • Jean Richard - Abonné 20 janvier 2020 12 h 10

      Il ne faut pas écarter la valeur des petits gestes, mais trop souvent ils ne servent qu'à se donner bonne conscience, de sorte que le résultat final devient facilement négatif.

      Et les combustibles fossiles ? Depuis deux siècles, on s'est abondamment servi de ce que le sous-sol de la planète contient et il est grand temps de mettre fin à cette exploitation, pour des raisons bien connues. Mais il y a deux clous sur lesquels on pourrait taper et on le fait sur un seul, les combustibles fossiles. Et si on s'occupait un peu de consommation d'énergie ? De consommation d'énergie sans égard à la provenance de celle-ci ? Il faut diminuer la consommation d'énergie, peu importe la source. Il faut « envisager la décroissance » de la consommation d'énergie.

      Ne pas miser sur une diminution de la consommation d'énergie, toutes sources confondues, peut facilement nous mener sur une fausse route et nous pousser vers des mirages tels l'énergie propre, abondante et renouvelable. Si on continue à soutenir la croissance de systèmes énergivores, on ne pourra pas tourner le dos au pétrole, car si le pétrole est devenu si important dans notre monde, c'est qu'il est très avantageux (et pratique). Pour parcourir 600 km en voiture à essence, il suffit de 225 kg d'essence logée dans un réservoir des plus simples. Et entre deux pleins, plus on roule, plus la voiture s'allège. Pour parcourir 300 km en voiture à batteries, il faut une lourde batterie de 500 à 600 kg, faite d'un assemblage complexe de matériaux venus des quatre coins de la planète. Alors, plutôt que de vouloir vendre 6,5 millions de voitures à batteries aux Québécois, il faut plutôt miser sur un mode de transport plus efficace et moins énergivore. Si on ne change rien, la voiture à essence restera la préférée de la majorité. Bref, si on néglige de miser sur la décroissance de la consommation d'énergie, on aura de la difficulté à se débarrasser du pétrole.

    • Jean Duchesneau - Abonné 20 janvier 2020 13 h 46

      L'humanité fait face à une grave problème environnemental. La question qui se pose ici est fondamentale, comment l'humanité trouvera-t-elle des solutions efficaces aux problèmes ? Jean-François Nadeau et vous-même Mme Alexan, vous voulez que les solutions émergent en dehors du capitalisme, donc sans désir d'enrichissement personnel. Le communisme est, et sera toujours une utopie, car aucune organisation qu'elle soit religieuse, politique ne peut être fondée que sur la vertu. L'être humain est fait d'ombre et de lumière. Les fondements de la créativité viennent du processus d'individuation qui est la synthèse de l'ombre et de la lumière. Une fleur émerge de la lumière, mais aussi d'engrais (de la m...). C'est Nietzche, Jung, Freud, qui ont bien décrit le processus. Nietzche en premier considère toutes idéologies qu'elles soient religieuses ou politiques comme un nihilisme. En clair, il faut accepter l'humain tel qu'il est et comoser avec son ombre et sa lumière. Il faut donc, d'une part, compter sur le désir d'enrichissement personnel afin de stimuler la motivation à trouver des solutions, et d'autre part, élire des dirigeants capables de réguler l'économie afin de redistribuer cette richesse. Ces mêmes dirigeants, doivent ausdu roposer des solutions motivantes pour les individus. Il y a un merveilleux projet, le TrensQuebec, qui a le potentiel de révolutionner le transport collectif. Avec un tel projet, c'est sûr que j'abandonnerais ma voiture. Mais, on dors au gaz. Je m'attendrais à ce que Jean-François Nadeau soit moins dogmatique et qu'il regarde de plus près à des solutions concrètes et créatives et ne vous en déplaise pourrait considérablement enrichir le Québec !

    • Nadia Alexan - Abonnée 20 janvier 2020 15 h 25

      À monsieur Jean Duchesneau: Le Capitalisme est aussi une idéologie prédatrice et maintenant meurtrière à cause des changements climatiques. Après la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis, le Canada et la plupart des démocraties occidentales pratiquaient un capitalisme moins sauvage. Les entreprises payaient leur juste part d'impôt, les gouvernements réglementaient les entreprises pour le bien commun, la recherche scientifique était indépendante et se faisait avec un financement public, et René Lévesque a eu le courage de nationaliser l'électricité pour notre bien être collectif.
      Ce n'est pas vrai que l'être humain est programmé pour remplir ses objectifs égoïstes, individualistes. Au contraire, l'être humain est essentiellement sociable pour le bien collectif et la vitalité de l'espèce.
      Déjà, en 1972, un cercle de réflexion rassemblant scientifiques, décideurs économiques et hauts fonctionnaires, le Club de Rome se fit mondialement connaître en publiant un rapport sur « Les limites à la croissance ». Dans ce document, des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology sous la direction de Dennis Meadows modélisent l’empreinte écologique humaine et les principales interactions du « système Terre » : population, économie, énergie, production agricole et industrielle, etc.
      Ce « rapport Meadows » établit les conséquences dramatiques qu’aurait une croissance économique et démographique exponentielle sur le long terme dans un monde fini : raréfaction des ressources non renouvelables, épuisement des sols, pollutions aux conséquences multiples et, pointent-ils déjà, des effets climatiques. Il faut entendre les scientifiques, la décroissance s'impose. La vie avant la cupidité.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 20 janvier 2020 15 h 49

      @ Jean Duchesneau Faire des analogies botaniques, c'est beau, mais peu informatif. Vos oppositions entre l'ombre et la lumière sont sans doute poétiques, mais assez loin d'une description fondée sur la connaissance scientifique telle qu'elle se pose actuellement. Vous auriez intérêt à lire quelques auteurs plus à jour que Nietzche, Jung ou Freud. Puis-je vous suggèrer le biologiste Edward O. Wilson avec "La conquête sociale de la Terre" ou deux plus jeunes biologises avec ce livre "L'entraide l'autre loi de la jungle", à moins que vous ne préfériez un neuroscientifique comme Antonio Damasio avec "l'Ordre étrange des choses". Toujours est-il que l'humain y apparaît d'abord comme une espèce animale où la coopération l'emporte sur la compétition.

    • Jean Duchesneau - Abonné 20 janvier 2020 19 h 18

      Il est de bon ton de s'attaquer au capitalisme sans que ces bienpensants réalisent ce que celà veut véritablement dire; quelles en sont lesconséquences. Le capitalisme est fondé sur le désir d'enrichissement personnel qui est le moteur de l'entreprenariat. Sa joute quant à elle, est fondée sur la demande et l'offre. S'il y a autant de pétrole qui est consommé, c'est parce que la demande y est. Les 100 entreprises fournisseurs de pétrole ne sont là que par la damande de milliards de consommateurs qui en ont besoin pour leurs activités quotidiennes. Le peuple n'est pas aussi idiot que les idéologues de la gauche à laquelle vous adhérez M. Nadeau, Mme Alexan et tous ceux qui vous "like". S'il y avait une offre plus écologique accessible aux gens, ils combleraient leurs besoins de la sorte. Il faut prendre conscience que l'alternative, c'est que GND, Manon et le politbureau (se déclarant de l'élite éclairée) décident pour le petit peuple qu'il faut faire de la raquette plutôt que du skidoo. L'histoire du communisme est éloquente à ce propos !

    • Alain Béchard - Abonné 20 janvier 2020 20 h 33

      M. Duchesneau, Vous nous ressorter les gos mots de peur tel que communisme et extrémisme devant un simple fait, une réalité qui est déjà mortelle pour plusieurs espèces de cette terre. C'est vrai que l'on trouvera des solutions aux problèmes présentés mais de voir la finalité de l'homme, de notre passage sur terre, dans la seule richesse monétaire est d'une petitesse d'esprit qui cache toute conscience sociale.(Içi, svp ne pensez pas au socialisme). De nommer dès le départ les idées c'est empêcher celles-ci de circuler pour en rester avec ce bon vieu connu. C'est dur d'écouter car dans cette écoute est le changement.

    • Nadia Alexan - Abonnée 20 janvier 2020 21 h 08

      J'adore votre dernière phrase, monsieur Pierre-Alain Cotnoir: «Toujours est-il que l'humain y apparaît d'abord comme une espèce animale où la coopération l'emporte sur la compétition.» Bravo.

    • Jean Duchesneau - Abonné 21 janvier 2020 09 h 16

      @Alain Béchard
      "(...) mais de voir la finalité de l'homme, de notre passage sur terre, dans la seule richesse monétaire est d'une petitesse d'esprit qui cache toute conscience sociale.(Içi, svp ne pensez pas au socialisme). "

      À l'évidence, vous n'avez rien compris de mon propos pour me prêter une telle opinion. C'est ce qui arrive quand on est aveuglé par ses ornières idéologiques !

  • Brigitte Garneau - Abonnée 20 janvier 2020 07 h 22

    À croire que...

    La bêtise est une richesse incommensurable!!

  • Paul Toutant - Abonné 20 janvier 2020 07 h 46

    Jouissons

    Cher Nadeau, votre épître du jour est particulièrement réjouissante. Comme le disaient nos bons évêques ( lire à haute voix avec l'accent du Cardinal Léger ): « La richesse est l'ennemie du Canadien-Frrrrançais. » Pauvre Actualité que vous lisez encore... Pour répondre à votre questionnement sur la solubilité de l'écologie dans le scotch, je répondrais que oui, certes, da, mais à condition que ce soit un single malt vieilli 20 ans dans une barrique de chêne ayant contenu du porto, et transporté dans nos froides contrées sur un bateau à voile piloté par un équipage non fumeur, avec en figure de proue l'effigie de sainte Greta fendant les flots. L'écoute du dernier disque de Sylvain Cossette pendant la traversée demeurant optionnelle.

  • Pierre Rousseau - Abonné 20 janvier 2020 08 h 12

    Ouin...

    C'est vrai quand on regarde ça, on semble pris dans une ornière capitaliste qui constitue un écran de fumée entre nous et la réalité. Nos sociétés captalistes reposent sur le développement à outrance et l'exploitation sans limite des ressources naturelles. On tire sur tout ce qui bouge pour favoriser le développement et c'est la richesse qui est l'auge du succès. Faudra penser autrement si on veut que l'humanité survive à ce qui s'en vient...

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 20 janvier 2020 08 h 41

    25

    Dans le livre L'homme malade de lui-même, le docteur Bernard Swynghedauw, donne 23 points chauds pour protéger ce qui reste de biodiversité et suggère à y mettre 500 millions par année.
    Terorisant pour les banques!!