Bye bye le risque!

Je suis de celles et ceux qui ont vu surtout le Bye bye 2019 comme un pétard mouillé. Ce n’est pas la faute des acteurs, engagés à fond avec Claude Legault et Guylaine Tremblay en majesté, mais celle du manque de prise de risque, une frilosité posant sa nappe sur tout. Quand les pubs de l’année occupent la place de bien des débats politiques et sociaux, quand on s’éternise avec cris et destruction sur une blague de lait absent du guide alimentaire, c’est pour mieux passer d’autres sujets à la trappe. À quelques exceptions près — le sketch sur les parents d’un influenceur, Céline Dion toujours très populaire —, la revue de l’année en oubliait d’être drôle et de frapper dans le mille. On ne marche pas impunément sur des oeufs. Le public du Nouvel An n’est pas si saoul pour s’en laisser conter, allez !

Déjà, l’an dernier, un cru bien meilleur, on sentait en arrière-fond l’armée d’avocats et de conseillers en train d’inviter l’équipe à y aller mollo. Un incident est si vite arrivé… C’était l’année de SLĀV et de Kanata. Cette fois, la pente savonneuse paraît plus glissante que jamais. À ce train-là, imaginez les menus de la nouvelle décennie…

Faut dire qu’il y avait eu tellement de pubs en amont pour faire saliver le spectateur et annoncer le grand cru. Un jeu bien dangereux, qui convie les déceptions à l’appel.

On comprend, remarquez. Le Bye bye, scruté à la loupe bon an, mal an, en a pris plein la gueule dans le passé. Et les temps changent vite. Les humoristes ne peuvent plus rire de tout sans risque de procès au bout du nez. Or, justement, ça aurait fait un sujet en or, celui de ne plus pouvoir rire de tout. Ils auraient pu s’envoler dessus, profiter de cette tribune idéale pour danser sur leur folle autoparodie sur des violons grinçants. Mais non ! Une prudence de Sioux !

Premier touché par les mutations des mentalités et la montée des groupes de pression, le monde de l’humour, dans sa case télévisuelle sacrée de l’année, s’est contenté de patiner en boucles et en arabesques vêtu d’un tutu. Pour un peu, il se serait mis à siffloter négligemment de concert. Affronter l’affaire Mike Ward ? N’y songez surtout pas. On vit une époque troublée, alors que les repères basculent, pour le meilleur et pour le pire, mais pas question de la bousculer !

Signe des temps

Le sketch sur le blackface de Justin Trudeau constituait un parfait révélateur du malaise. Le fait que Simon-Olivier Fecteau y ait ajouté un segment pour commenter la difficulté d’attaquer le sujet sans se faire accuser de blackface relevait de la mise en abîme mal canalisée. La peur de « faire un Robert Lepage », comme il disait, aurait pu être traitée de façon désopilante. Hélas ! le sketch laissait son plein potentiel d’ironie s’essouffler. Du coup, la demi-blackface piquait du nez au lieu de rebondir comme une balle. Il était question ailleurs de la valse des « genrés » à coups de lettres ajoutées aux LGBT, pour effleurer un sujet délicat tout en l’escamotant — mais est-il vraiment si drôle de se moquer des transgenres ? Les gags sur les poils semblaient dans leur champ bien dépassés…

Trump aurait constitué une meilleure cible inusable. De fait, où était-il, ce clown en chef ? Et les blagues sur Trudeau, Macron et compères s’esclaffant dans le dos du président américain en marge du sommet de l’OTAN (pourtant parodiées par Saturday Night Live) ? Et la crise des médias, la dérive des traversiers ? Oubliés aussi. À croire, mis à part la fraude chez Desjardins et les déboires financiers de Caroline Néron (facile, celle-là), qu’il ne s’est pas passé grand-chose au royaume du Québec en 2019. Même le déguisement de députée et le coton ouaté de Catherine Dorion, tout comme la saga de l’Halloween reportée, épisodes hautement comiques, se voyaient escamotés sans qu’on saisisse bien pourquoi. Greta Thunberg, Jeanne d’Arc de l’environnement, pourtant bien imitée, n’avait pas grand-chose de neuf à dire sur cette tribune d’humour. Même la loi 21 y perdait soudain ses épines. Panne de contenu, panne de risque, panne de sens. Un adieu à une année mouvementée bien pépère, malgré des prouesses d’imitation.

Ils travaillent tellement fort pour ces Bye bye. À l’écriture, aux décors, à la réalisation, aux maquillages, aux costumes, au jeu, aux effets spéciaux, alouette ! Ils se donnent corps et âme pour accoucher d’une souris parfois. Juste parce qu’en amont, des éléments essentiels manquent à l’appel : un désir d’exposer nos contradictions de société, une envie de mordre et de pousser les gags dans les cordes, un certain courage aussi, malgré les risques courus, un besoin d’explorer des voies nouvelles,

Ce Bye bye tenait du signe des temps. Un gros humour bonhomme est en train de sombrer. Le flottement règne. Il doit bien y avoir pour la suite des choses une palette de malice entière à réinventer.


 
31 commentaires
  • Daniel Desjarlais - Abonné 3 janvier 2020 03 h 48

    Quand le superficiel mène le bal.

    Votre analyse va à l'essentiel. Prise de risques = 0. Auto-satisfaction et blagues en phase avec nos médias sociaux narcissiques et vides . Pas de recul, de la pub bidon et de l'humour qu'une ligue d'impro du secondaire aurait dépassé sur sa gauche et à moindre coût..pour nos chers contribuvables.

  • Luc Le Blanc - Abonné 3 janvier 2020 05 h 38

    À trop investir dans le contenant...

    Au Bye Bye, on mise énormément sur les décors, les costumes, les effets spéciaux et le maquillage, et on en oublie le contenu. Cela donne de longs sketches visuellement élaborés, mais insignifiants, tellement, que pour nous exciter, on doit ensuite présenter un supplément sur les coulisses du tournage pour nous en vanter la complexité. Mais à quoi bon se forcer à réaliser un plan-séquence si c'est pour accoucher d'un sketch plate comme celui des inondations à Sainte-Marthe?

    Avec beaucoup moins de moyens, pas de déguisement ni décor, À l'année prochaine était pas mal plus intéressante.

  • Gilles Delisle - Abonné 3 janvier 2020 08 h 15

    Les meilleurs '' Bye Bye'' sont derrière nous!

    Il y a déjà quelques années, cette émission de fin d'année était attendue par toute la population, mais aujourd'hui, c'est devenu une grande déception! Malgré l'excellence de nos comédiens, l'exercice annuel ne fait plus rire du tout! Combien coûte cette production radio-canadienne,,qui devrait être diminuer progressivement, obligeant les rédacteurs à pondre des sketchs un peu plus étoffés.

  • Pierre Rousseau - Abonné 3 janvier 2020 08 h 35

    Et bye bye le Bye Bye ?

    Qui trop embrasse mal étreint ! Franchement cette année c'était d'une platitude consommée. Infoman était même plus drôle... On tape ad nauseam sur les mêmes cibles comme Desjardins et Mme Néron alors qu'on escamote les affaires importantes qui auraient certainement donné beaucoup de matière à rire, comme l'affaire SNC Lavalin et les tentatives malheureuses du PM et de sa clique pour influencer la Procureure générale... C'est vrai que la pub nous énerve et qu'on fait tout pour l'éviter, alors en remettre en la parodiant devient une espèce de pétard mouillé.

    Si on est devenu tellement frileux à la société d'état, on pourrait probablement passer à autre chose et laisser tomber le Bye Bye. On pourrait le remplacer par un panégyrique au multiculturalisme et à la rectitude politique (sarcasme)... les politiciens adoreraient !

  • Lise Bourcier - Abonnée 3 janvier 2020 08 h 59

    Outrancier

    Dans la chaîne d'émissions constituée par En direct de l'univers, Infoman et le Bye Bye, le Bye Bye 2019 était le maillon faible. On aura beau dire, l'effet Trump - l'outrancier - marque les esprits. On ne peut pas ne pas penser au dernier Gala de l'humour (les Oliviers) et constater que l'humour, en cette fin de décade "confond la plénitude et le bourrage. Abelio". Souhaitons que la qualité du rire et de l'émotion - rassembleuse -, au spectacle de France Beaudoin, En direct de l'Univers, de même que la force de la critique de Jean-René Dufort, à Infoman, qui n'est pas sans finesse, servent de points de repère de la culture de la différence québécoise. Être différent ET être subtil : ça se travaille !

    • Marc Pelletier - Abonné 3 janvier 2020 12 h 31

      En effet, dans le Journal de M. , de ce jour, les notes sont de : quatre étoiles et demi pour " En direct de l'univers " et deux étoiles et demi pour " Bye Bye 2019 ".