Expansion sur fond de chicanes

L'année se termine. En fait, plus que ça, c’est la décennie qui s’achève. Que pouvons-nous en retenir ?

Petit retour en arrière : en mars 2009, les indices boursiers sont au plus bas. On craint un effondrement du système bancaire international. Neuf mois plus tôt, la faillite de la firme Lehman Brothers, quasi inimaginable, avait fait craindre le pire, emportant avec elle 700 milliards de dollars d’actifs.

Sa chute, et celle des marchés financiers et immobiliers, a fini par entraîner la pire récession depuis la Grande Dépression. On n’y croyait presque plus.

Et voici que les efforts concertés des banques centrales à travers le monde, aux États-Unis, au Canada, en Europe, au Japon et ailleurs, freinent la chute en émettant des tonnes d’obligations qu’elles rachètent elles-mêmes.

Autrement dit, elles réinjectent des fonds dans l’économie, quitte à racheter plus tard ces obligations, ce que la Réserve fédérale américaine est encore en train de faire. On la croyait à l’agonie, mais l’économie mondiale s’est redressée de façon spectaculaire.

À tel point qu’on a de la peine à croire que cette embellie se poursuivra, avec raison. Jamais, depuis la Grande Récession, a-t-on connu une aussi longue période d’expansion économique. Elle dure depuis plus de dix ans. En moyenne, les élans fléchissent au bout de sept ou huit ans. Mais qu’est-ce qui a donc changé ? L’apport des pays en développement. On a beaucoup parlé de la Chine, mais il faut maintenant regarder du côté de l’Inde. À 4,5 % de croissance pour l’année en cours, c’est un peu moins que la Chine, mais trois fois plus que ce que le Canada espère. Ces nouvelles locomotives traînent avec elles des économies devenues plus poussives. Pour autant que se règlent les conflits commerciaux.

Dans un sens, voilà donc ce qui aura marqué la décennie qui s’achève, en plus de ce qui suit.

Le Brexit qui n’en finit plus et qui paralyse l’économie européenne.

La longue et encore incertaine renégociation de l’accord de libre-échange nord-américain.

L’interminable conflit sino-américain, au gré des tweets de Donald Trump.

C’est le pire : en temps normal, les discussions commerciales se déroulent sur fond de rapports de force. Les parties en cause mettent sur la table leurs objectifs, et on finit par trouver un compromis. Mais pas cette fois-ci.

S’il faut retenir une leçon, malheureuse, de ces dernières années, c’est celle-ci : la diplomatie vient d’en prendre un coup, s’effaçant derrière les coups de gueule.

Oui, les négociateurs ont réussi à rattacher les fils derrière les rideaux et on peut maintenant croire, contre toute attente, à un nouvel accord de libre-échange nord-américain. C’est le Mexique qui aura dû abandonner à contrecoeur une partie de sa souveraineté puisque des inspecteurs américains pourront venir visiter ses usines pour vérifier que les nouvelles dispositions touchant les travailleurs, et l’amélioration de leurs conditions, sont respectées.

Mais à quand notre tour ?

À partir du moment où les Américains demandent à imposer leur loi, et qu’ils y parviennent, le précédent est créé. Il faudra garder cela en tête pour la décennie qui commence, et qui aura elle aussi pour théâtre d’autres conflits commerciaux : les arguments logiques viennent de céder la place au va-et-vient des menaces. C’est quand même mieux que les guerres militaires, mais à peine plus rassurant.