Qu’un au revoir, mes frères

L’écriture est un lieu étrange, parfois inhospitalier, fait de silence, d’inconfort et de beaucoup de solitude. Écrire, c’est bien souvent simplement s’asseoir seul. Et puis écrire, seul encore. Inévitablement. Mais dans mon cas, c’est aussi (surtout… ?) les longues heures intranquilles précédant ce moment, à tourner autour du geste, à ressasser des idées qui flottent en moi et semblent m’échapper dès que je pose mon regard sur elles, à échafauder quelque chose comme un radeau de mots au milieu d’une mer intérieure agitée.

J’ai mis beaucoup de temps, dans ma vie, pour arriver à écrire en n’en faisant pas tout un plat chaque fois. La forme courte qu’est la chronique m’aura appris à faire de la place pour cette pratique sans avoir besoin de tout bousculer autour : concentrer la pensée pour un moment, fabriquer un petit morceau de sens à insérer dans le quotidien des autres — juste un morceau, pas tout le livre. Écrire, d’accord, mais sans mettre tout le reste de la vie en jachère.

La fin de la décennie arrive, et elle nous prend tous un peu de court, non, avec son temps des bilans, ses inventaires forcément incomplets, ses questions immenses ? Depuis dix ans, qu’aurons-nous appris ? Qu’aurons-nous inventé, fabriqué, mis au monde ? Qu’aurons-nous accompli, dans le secret de nos êtres, et sur les places publiques ? Aurons-nous aimé, aurons-nous agi, nous serons-nous battus pour des choses qui en valaient la peine ? Ou aurons-nous couru derrière des fumées qui se seront évanouies dès qu’on aura cru y toucher ?

Pour ma part, au cours de ces dix années, j’ai fini par attraper le taureau de l’écriture et de la parole par les cornes, et j’ai essayé de danser avec la bête, plutôt que de la fuir ou de la pourchasser. Je suis encore à tenter de prendre la vaine mesure de ce que j’y gagne, ce que j’y perds : l’écriture m’arrache chaque fois quelque chose qui ne me revient pas. C’est une offrande que je perds de vue. Mais c’est sans doute ainsi qu’on participe le mieux à la réparation du monde : par nos gestes gratuits, par ce qui nous échappe, par ce qui ne saura jamais se réduire à une transaction chiffrable.

Cette chronique est ma dernière dans ces pages. C’est comme ça. Les choses, un jour, se terminent. Nous sommes faits de tous nos débuts, de toutes nos fins, et dans ces dernières se cachent toutes sortes de printemps impossibles à déchiffrer au moment où elles nous arrivent. Je n’ai vu venir ni le commencement de cette chronique, tombée sur moi comme un cadeau au milieu d’un mois de janvier tout gris, ni son dénouement sur fond de fin de décennie, appris il y a quelques jours au bout d’un de ces remaniements d’équipe et de contenu qui sont l’ordinaire de tant de travailleurs et de travailleuses.

Je ne vous cacherai pas que je suis un peu sous le choc, donc, de cette précarité qui se manifeste à moi périodiquement, que j’oublie parfois, mais qui est pourtant bel et bien mon lot en tant qu’artiste. Je suis surtout reconnaissante d’avoir pu ici, au fil de ces deux années, honorer des auteurs et des autrices qui m’ont aidée à vivre, à décrypter l’époque, à tracer des liens entre des choses invisibles, mais cardinales.

Et des liens entre nous, aussi, vous, mes lecteurs discrets, venus maintes fois me serrer le bras en m’offrant ces mots doux : « je te lis », comme un secret partagé, comme un antidote à l’aridité de notre présent accidenté. Je te lis : nous sommes liés. La littérature, comme tous les arts, sert précisément à nous tricoter ainsi : par le plaisir que nous en tirons, par la délectation qui vient avec la lecture d’un ouvrage, d’une page, ou même d’une seule phrase bien faite, nous nous solidarisons aux autres lecteurs de tous les temps et de tous les lieux. Et mystérieusement, rassemblés ainsi autour de la solitude initiale de celui qui écrit, nous ne sommes, nous tous, plus du tout seuls.

J’espère que j’aurai su vous rappeler, parfois, ce que la littérature et la poésie peuvent. J’espère que je vous aurai livré quelques phrases qui vous auront donné du courage. Même juste un peu. Même un court instant.

Amies, inconnus, frères et sœurs de papier, cette fin (comme celle de la décennie), il me semble pourtant que ça n’en est pas vraiment une. Je ne vous quitte pas. Je redeviens lectrice à vos côtés. Unie à vous par la grande joie de lire, par le soulagement de nous savoir plusieurs à résister à travers ce geste vieux comme l’invention de l’imprimerie, et par ce rempart fragile mais tout-puissant, où peuvent encore exister le doute et la nuance, la tendresse, l’hospitalité, la pensée. L’humanité.

Ce n’est qu’un au revoir. On se retrouvera bien, dans la ferveur d’un théâtre ou entre les pages d’un livre, au cœur d’une manifestation ou au milieu d’un jardin, les manches retroussées, les mains à la pâte et le cœur plein.

D’ici là, faites ce que devez. Je tenterai de faire de même.

12 commentaires
  • Gérald Côté - Abonné 21 décembre 2019 07 h 04

    Merci

    Merci

  • Michèle Laframboise - Abonnée 21 décembre 2019 08 h 40

    Nous tricoter ensemble et réparer le monde

    "Je te lis : nous sommes liés. La littérature, comme tous les arts, sert précisément à nous tricoter... "

    Oui, et merci de participer à ce tricot d'amitié et d'entraide!

    ""Mais c’est sans doute ainsi qu’on participe le mieux à la réparation du monde : par nos gestes gratuits, par ce qui nous échappe, par ce qui ne saura jamais se réduire à une transaction chiffrable."

    Je vous souhaite de poursuivre allègrement cette réparation d'un monde qui a besoin de votre voix. Merci, encore.

  • Jules-A. Ouellet - Abonné 21 décembre 2019 13 h 19

    Merci Madame Coté

    Vos écritures nous faisaient du bien ! Nous qui sommes résidents permanents dans le Bas St-Laurent depuis trois ans nous en goûtons
    toutes les joies,les senteurs,les vents,les marées ,les chants d' oiseaux,les couchers de soleil,les glaces de l'hiver qui s'entre-choquent
    au bout du quai de Rivière-Ouelle,les phoques en voyage sur ces mêmes glaces .......les volées de canard et
    d'oies du printemps et de l'automne.
    Vous y êtes la bienvenue !
    Ce n'est qu'un au revoir,
    Jules-A.Ouellet

  • Jacques de Guise - Abonné 21 décembre 2019 21 h 06

    Avec une écriture d'une telle force paisible et sensible, c'est sûr que ce n'est qu'un au revoir!

    La lecture répare et l’écriture nous fait advenir. Voilà ce que je retiens et retiendrai de vous, et sachez que je regrette, aujourd’hui, de ne pas vous l’avoir dit aussi souvent que j’aurais dû. Comme suite à votre chronique du 5 janvier 2019, intitulée « S’épauler », j’avais fait le commentaire voulant que la lecture de votre chronique m’avait réparé cette journée-là et, aujourd’hui, votre texte me fait vibrer par l’importance que vous accordez à l’écriture. J’oscille constamment entre ces deux pôles et votre écriture sensible et profondément humaine me confirme la richesse de cette voie.

    Vous m’avez insufflé du courage en des moments opportuns et je vous en remercie sincèrement.

    Cordialement,
    Jacques de Guise

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 22 décembre 2019 02 h 08

    « honorer des autrices » (Véronique Côté)



    Des hauteurs et des os tristes

    Je suis désolé, mais je me refuse à lire ce sabir que nous impose les zélotes de la rectitude.