Jeux de chiffres

Il n’y a pas à dire, l’économie canadienne se porte relativement bien. Il en va autrement des finances publiques fédérales, à en croire la dernière mise à jour économique et budgétaire du ministre des Finances, Bill Morneau. On a beau être favorable à un gouvernement interventionniste, il y a des limites à voir le déficit gonfler avant même la mise en oeuvre de la plupart des promesses libérales.

Les chiffres frappent l’imagination. Dans le budget de mars dernier, le déficit prévu pour l’année en cours était de 19,8 milliards. Depuis l’énoncé de lundi, il est estimé à 26,6 milliards, soit 6,8 milliards de plus. Les prévisions de déficit pour les quatre années subséquentes sont à l’avenant, avec 8,4 milliards de plus en 2020-2021, 7,3 milliards l’année suivante et 6,3 et 6,5 milliards par la suite.

Le ministre attribue une bonne part de cette correction à un facteur qui échappe au contrôle du gouvernement : l’évolution à long terme des taux d’intérêt, qui est influencée par des décisions récentes aux États-Unis. Pour assurer des besoins à long terme, comme le financement des régimes de retraite des fonctionnaires, Ottawa compte sur des sources stables de revenus à long terme, comme les intérêts sur les obligations à 10 ans du gouvernement. Or, le taux sur ces dernières a baissé, ce qui l’a éloigné de sa cible dite actuarielle, un écart dont le gouvernement doit tenir compte dans son bilan comptable. Cette perte actuarielle augmente du coup son passif à court terme, ou déficit.

Pour bien faire comprendre cette situation, le ministère des Finances a innové en affichant l’évaluation de ces pertes dans les documents dévoilés lundi. Cette transparence est la bienvenue, estime l’économiste Jean-Pierre Aubry, car cela permet de distinguer entre la volatilité du marché dont les effets s’estompent à long terme et les véritables tendances de fond à long terme du solde budgétaire.

Et quand on décortique les tableaux du ministère, on comprend que la croissance des pertes actuarielles depuis le budget du printemps a bel et bien un effet sur ce solde. On parle d’une hausse annuelle de 5,6 milliards en moyenne sur cinq ans. Mais on ne peut examiner ces pertes isolément, prévient M. Aubry.

« Si les faibles taux d’intérêt affectent l’évaluation des pertes actuarielles, ils influencent aussi, mais positivement cette fois, le service de la dette. Quand on tient compte à la fois des économies ainsi réalisées et du passif attribuable aux pertes actuarielles, on se rend compte que les premières annulent ou presque les secondes à partir de 2021-2022. »

La hausse du déficit n’est donc pas qu’une affaire comptable, Ottawa a aussi fait de nouvelles dépenses. L’écart entre les déficits prévus le printemps dernier et ceux annoncés lundi est attribuable en large partie à la baisse d’impôt annoncée cet automne. Cette dernière représente un peu moins de la moitié de l’écart affiché cette année, pour équivaloir à la quasi-totalité de l’écart de 2023-2024.

Et il ne s’agit que d’une seule des nombreuses promesses libérales. Or, les prévisions de déficit du ministre Morneau, qui ne tiennent pas compte des autres engagements de son parti, s’approchent dangereusement des prévisions qui figuraient dans son programme. Un programme qui, lui, ne tenait pas compte des nouvelles pertes actuarielles. Le respecter à la lettre pourrait, dans les circonstances, creuser encore plus le manque à gagner.

L’équipe de M. Morneau rappelle que le programme libéral prévoyait aussi de nouvelles sources de revenu qui doivent encore être présentées. Mais ces dernières ne couvraient pas l’ensemble de leurs engagements, encore moins les pertes actuarielles. Et malgré l’importance de ces dernières, le premier geste de son gouvernement a été de renoncer à 6 milliards et plus de dollars en revenus par année.

En insistant lundi sur le poids des pertes actuarielles, M. Morneau voulait-il modérer les attentes et les demandes faites au gouvernement minoritaire de Justin Trudeau ? C’est possible, nécessaire même, car le nouveau contexte budgétaire rend encore plus difficile la réalisation du plan libéral. Mais le message du ministre manquait singulièrement de prudence puisqu’il a maintes fois répété qu’il voulait continuer sa stratégie d’investissements pour stimuler l’économie, arguant l’effet positif de ceux faits durant le mandat précédent.

Encore faudrait-il qu’Ottawa rende compte des milliards déjà injectés dans les infrastructures, dit Jean-Pierre Aubry. L’économiste se plaint depuis quelques années — et il n’est pas le seul — de ne pas voir de détails dans les documents budgétaires sur l’utilisation et les retombées des différends fonds. Il y voit un grave manque de transparence qui empêche de bien mesurer l’efficacité de cette politique.

L’économie canadienne va bien, la croissance est stable, le poids de la dette par rapport à la taille de notre économie (ratio dette-PIB) est le plus faible des pays du G7. Le Canada peut emprunter pour mener à bien ses politiques, corriger des déséquilibres sociaux ou régionaux ou combattre les changements climatiques, mais peut-il le faire au rythme qu’annoncent ces chiffres ? Voilà la question.

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