Bricoler la pauvreté

Cette semaine, le Collectif pour un Québec sans pauvreté publiait sur son site Web une archive amusante : en une du Devoir le 16 novembre 1965, René Lévesque, ministre de la Famille et du Bien-être, présente la nouvelle politique d’assistance sociale de son gouvernement.

Dans sa main gauche, souligne le journaliste, il tient un exemplaire du rapport Boucher. Produit par le comité d’étude sur l’assistance publique deux années auparavant, celui-ci conclut à la nécessité d’un engagement accru de l’État dans l’aide aux familles et aux personnes vulnérables. Ce rapport apparaît aujourd’hui problématique à plusieurs égards, notamment dans sa façon d’envisager la pauvreté — mais c’est un autre sujet. Le ministre Lévesque, donc, tient ce jour-là le rapport Boucher d’une main et de l’autre, un paquet de cigarettes « presque vide. » Les temps changent, se dit-on, mais en même temps, pas tant que ça, du moins si l’on observe notre façon d’aborder la pauvreté et l’exclusion sociale au présent.

La politique présentée par Lévesque entendait faciliter l’accès aux services et aux prestations pour les familles. On voulait aussi dissiper l’esprit de charité présidant à l’assistance sociale pour instaurer l’idée d’un droit à la satisfaction des besoins essentiels. Or ce passage de la charité au droit à la dignité ne s’est toujours pas réalisé. Le mythe voulant que les citoyens pauvres le soient, au moins en partie, à cause de leurs choix ou de leur mode de vie s’incarne toujours dans nos politiques publiques, où le soupçon induit une multiplication des mesures administratives qui complique l’accès à l’aide offerte.

En septembre, le premier ministre, François Legault, était rabroué par un rapport de la protectrice du citoyen qui révélait que plusieurs Québécois parmi les plus pauvres ne reçoivent pas le crédit d’impôt pour solidarité (CIS) auquel ils ont droit, puisqu’ils ne produisent pas de déclaration de revenus. Legault s’était alors engagé à corriger le tir et, cette semaine, le ministre Jean Boulet a annoncé que le crédit sera versé automatiquement aux personnes qui reçoivent de l’aide de dernier recours. On exclut cependant la portion accordée pour l’aide au logement, qui peut atteindre 567 $ par année — une somme appréciable pour une personne vivant de l’aide sociale et peinant à subvenir à ses besoins de base.

La fiscalisation de l’aide de dernier recours est déplorée depuis longtemps par les groupes qui défendent les droits des personnes assistées sociales. Lorsqu’on vit dans l’isolement, qu’on est placé en situation de survie ou alors qu’on a du mal à lire, remplir correctement une déclaration de revenus — ou un quelconque formulaire — est une tâche laborieuse. La méfiance qui se reflète dans l’excès de procédure se transforme de facto en punition, incarnant bien mal le droit à une vie digne.

Il faut voir aussi ce qu’on tolère en matière d’inégalités dans l’accès aux services publics, au-delà de l’aide de dernier recours. Cette semaine, la Direction régionale de la santé publique de Montréal nous apprenait que les milieux défavorisés ont 2,5 fois moins de places en CPE que les quartiers plus aisés. Chez les enfants de milieux défavorisés, la fréquentation des services de garde privés non subventionnés a explosé ces dernières années — suivant l’augmentation du nombre de places créées en garderies privées — pendant que les CPE subissaient des compressions. Cette orientation politique a pénalisé les enfants des milieux défavorisés, qui pourtant bénéficient encore plus de la fréquentation des CPE.

Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, a réagi rapidement au rapport de la Direction de la santé publique en disant qu’il comptait s’attaquer au « développement pratiquement sauvage » des garderies privées, autorisant la création de 400 nouvelles places en CPE dans Montréal-Nord, Saint-Michel, Parc-Extension et LaSalle. Dans le dossier des garderies, la CAQ semble avoir compris qu’il faut maintenant remettre le dentifrice dans le tube, après des années de fragilisation du réseau des CPE. On réinstaure la tarification universelle, on crée de nouvelles places, mais comment se fait-il que nous ayons accepté collectivement de faire trois pas en arrière pour maintenant en faire deux en avant ?

Évidemment, personne ne souhaitait pénaliser les enfants issus des milieux plus pauvres, mais on a tout de même fini par reproduire dans les faits les mécanismes d’exclusion qu’en principe on condamne. Pour lutter contre la pauvreté, les bons sentiments ne suffisent pas, ni d’ailleurs les voeux pieux en faveur de la prospérité et de la croissance : il faut mettre en place des mécanismes de redistribution et assurer leur maintien au fil du temps.

À preuve, malgré la période économiquement clémente que traverse le Québec, les banques alimentaires sont toujours aussi fréquentées, selon le Bilan des banques alimentaires du Québec. Et parmi les gens qui reçoivent de l’aide alimentaire, 13,5 % occupent un emploi — ce qui soulève des questions, au moment où l’on parle aussi de pénurie de main-d’oeuvre. Peut-être faudrait-il regarder ce qu’offre réellement le marché du travail à sa « main-d’oeuvre » ? À la veille des habituels élans charitables du temps des Fêtes, voilà des choses qu’il faudrait garder en tête.

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13 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 22 novembre 2019 01 h 11

    Bon rappel!

    «Or ce passage de la charité au droit à la dignité ne s’est toujours pas réalisé.»

    Il est plus temps de le traverser.

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 novembre 2019 10 h 09

      La pauvreté dans un pays riche est scandaleuse. On a toujours les fonds pour subventionner les riches à titre de milliards de dollars de l'argent des contribuables, mais les coffres de l'État sont toujours vides quand il s'agit de subvenir aux besoins de base des citoyens/citoyennes les plus vulnérables de la société, les ainés, les enfants et les malades.
      Honte aux Libéraux qui ont détruit le filet de sécurité pour les pauvres avec leur politique d'austérité pendant des siècles. Faire payer les pauvres n'est pas courageux, messieurs Charest et Couillard, c'est plutôt lâche!

  • Pierre Morin - Abonné 22 novembre 2019 08 h 02

    13.5% seulement occupent un emploi en période de pénurie de main-d'oeuvre.

    Le gouvernement Legault devrait aussi s'attarder à ce dernier paragraphe de Mme Lantôt.

    • Annie Marchand - Inscrite 22 novembre 2019 11 h 47

      M. Morin,

      Quand des gens qui occupent un emploi ont besoin d'aller dans des banques alimentaires pour combler leurs besoins de base, la question n'est pas que seulement 13.5% occupent un emploi parmi les bénéficiaires, sous-entendu de votre part qu'ils devraient tous travailler bande de paresseux, mais bien que l'offre d'emplois de qualité et bien rémunérés est de plus en plus rare, que le coût de la vie augmente plus vite que les salaires et que le salaire minimum ne suffit pas. Cela s'ajoute au fait que les prestations d'aide sociale ne couvrent pas l'ensemble des besoins des personnes. Et même si elles allaient travailler au sens normatif et capitaliste du terme, elles seraient toujours prises dans la trappe sociale de la pauvreté.

      La question du manque de main-d'œuvre est un leurre car pour une bonne part des offres, il s'agit soit de "jobs à la con" sous-payés, soit d'emplois bien payés, plus rares, mais demandant des qualifications très spécifiques et hautement spécialisées. Il faut aussi ajouter à l'offre proposée des emplois à contrat, occasionnels, à temps partiel, sur appel, etc., qui ne donnent pas aux gens une vie rêvée...

      Par ailleurs, autre jugement de valeur très répandu dans notre société et que vous semblez entretenir, est que les gens qui ne travaillent pas ne font rien, ne sont pas productifs pour la société, voire sont des fainéants. Or, une bonne part du travail utile, au sens d'une éthique relationnelle de la responsabilité sociale, est invisible et assumé par les femmes.

      La notion du travail est bien peu abordée dans notre société, peu remise en question, alors qu'en France une vaste littérature aborde de front l'idée de sortir du travail, de l'abolir, avec une plus grande conscience que cette catégorie est apparue avec l'installation du capitalisme et qu'elle disparaîtra avec la fin prochaine de ce régime incapable de se reproduire sans rayer de la carte des existences, y compris les écosystèmes, soit la vie.

  • Julien Thériault - Abonné 22 novembre 2019 08 h 11

    Augmentation des allocations familiales

    Récemment, on a annoncé que les allocations familiales seraient bonifiées. Bonne nouvelle, sans aucun doute, pour les familles pauvres. Mais on peut se poser des questions sur l'universalité de telles mesures. Un ménage qui gagne 100 000 $ par année a-t-il vraiment besoin de cette aide supplémentaire de l'État ? Il aurait été plus judicieux de la moduler selon les revenus. Pour les uns, ça peut servir à mieux se nourrir, à mieux se loger, à ne plus dépendre, peut-être, des banques alimentaires. Pour d'autres, c'est un petit surplus pour la prochaine semaine de relâche au mont Tremblant, à Disneyworld ou à Cuba avec les enfants, ou una acompte pour une voiture d'un peu plus haut de gamme. Mais nos députés, nos ministres, sont d'une classe privilégiée pour qui ce genre de petits luxes sont normaux, la récompense bien méritée pour des gens qui « travaillent fort » dans des « jobs payantes ». Les banques alimentaires et les vacances à Balconville, ça ne fait pas partie de leur univers.

    • Gabriel Normandeau - Abonné 22 novembre 2019 12 h 29

      L'universalité permet que les permet au gens au pouvoir de réfléchir à deux fois quand on enlève un service parce que eux aussi en bénéficie.

  • Colette Daniel-F. - Abonnée 22 novembre 2019 09 h 34

    Augmentation des allocations familiales

    Monsieur Thériault, Tellement d'accord avec vous!

  • Serge Grenier - Abonné 22 novembre 2019 09 h 48

    Tous pauvres

    En ce qui me concerne, les pauvres ce sont tous ceux qui ne sont pas riches. Au Québec, on compte à peine une poignée de riches. Tous les autres, c'est des pauvres. Madame Lanctôt a écrit son article comme si elle-même ne faisait pas partie des pauvres. On arrivera pas à aider les plus pauvres tant que les moins pauvres se pensent déjà riches. On n'arrivera pas à comprendre « ce qui produit la pauvreté et l'exclusion » pour les autres si on ne le comprend pas pour nous-mêmes.

    Parfois, j'ai l'impression que les moins pauvres ne veulent pas aider les plus pauvres car ils considèrent la pauvreté comme une maladie contagieuse, alors ils construisent des murs infranchissables pour maintenir les pauvres à distance pour ne pas risquer d'être contaminés et tomber en bas de l'échelle.

    Ce n'est pas tant un problème de manque d'argent, qu'un problème de manque de solidarité.