Dreyfus aujourd’hui

Peut-on encore parler du dernier film de Roman Polanski, J’accuse ? En France, le public, lui, ne s’y est pas trompé. Malgré les appels au boycottage, il a plébiscité cette fresque historique sobre et dépouillée à mille lieues des blockbusters américains. Nul doute que, si le contexte avait été différent, le film serait candidat aux Oscar. Car, au-delà des graves accusations de viol portées contre le réalisateur — dont la presse a amplement parlé et qui trouveront, souhaitons-le, leur conclusion devant la justice —, ce film aujourd’hui en tête du box-office est, il faut le dire, un film essentiel.

Cela est évidemment dû au sujet qui relate l’un des procès les plus dramatiques de l’histoire de France et de l’antisémitisme moderne. Celui du capitaine Dreyfus démis de ses fonctions en 1895 et emprisonné à l’île du Diable pour espionnage. Il faudra dix ans pour démonter cette machination destinée à conforter l’antisémitisme qui déchirait alors l’Europe et conduira aux horreurs que l’on sait.

Certes, le succès du film tient à l’extraordinaire qualité de la reconstitution historique qui nous trimbale dans les rues étroites et les salons parisiens au tournant du siècle. Les séquences mettant en scène le fondateur de la police scientifique moderne Alphonse Bertillon (Mathieu Amalric) sont hilarantes. On soulignera aussi la qualité de l’interprétation d’Emmanuelle Seigner qui, bien qu’elle soit pratiquement la seule comédienne du film, crève l’écran dans le rôle de cette femme libre qu’est la maîtresse du colonel Picquart.

Mais la réussite de cette oeuvre qui fera date tient surtout à l’angle qu’ont choisi Polanski et son coscénariste, le Britannique Robert Harris, auteur du roman (D., Plon) dont est tiré le scénario. Loin des visions lyriques habituelles qui relatent l’« affaire » à partir des « dreyfusards » les plus connus, comme Zola, Clemenceau et Bernard Lazare, le film braque ses projecteurs sur un acteur plus effacé, le colonel Georges Picquart (Jean Dujardin), sans qui la réhabilitation de Dreyfus n’aurait jamais été possible.

Selon l’historien Philippe Oriol, le film prend quelques libertés avec l’histoire en peignant un colonel plus « dreyfusard » qu’il ne l’était. Soit. Il n’empêche que Picquart est un militaire qu’anime encore une certaine idée de l’honneur. C’est par peur de voir la « grande muette » à jamais déshonorée que, devenu chef du contre-espionnage, il finira par révéler la contrefaçon sur laquelle était construite la preuve condamnant Dreyfus. Une révélation qui, du coup, incrimina tout l’état-major.

 
 

Avec une maîtrise parfaite, Polanski réussit à traiter sans le moindre pathos un sujet gorgé d’émotions. Même si, depuis la Révolution, les Juifs étaient plus libres en France que dans la plupart des pays européens, le vieil antisémitisme catholique imprégnait la société. L’une des scènes les plus frappantes, représentée sur l’affiche, demeure celle où Picquart avoue à son élève Dreyfus ne pas aimer les Juifs. Mais il ajoute aussitôt, sur un ton glacial que, pour autant, jamais il ne laisserait cette détestation entacher son travail. Ici, pas la moindre épopée. Seulement le geste d’un homme qui s’en tient à une certaine idée de cette vieille vertu héritée de la noblesse : l’honneur.

En 1906, Dreyfus sera réhabilité. Pourtant, la dernière scène, où Picquart devenu ministre refuse d’accorder à Dreyfus l’avancement auquel il aurait droit avec ses années d’emprisonnement, montre que rien n’est terminé. On sort de la salle avec le sentiment que la victoire de Dreyfus ne tenait qu’à cette petite inquiétude dans le coeur d’un homme complexe qui n’était pas exempt de préjugés et qui, à un certain moment, lui a fait choisir la vérité et non le mensonge.

Les esprits chagrins qui balancent le mot raciste à tout bout de champ devraient courir voir ce film. Hier, comme aujourd’hui, l’antisémitisme a des racines à droite comme à gauche. Sa recrudescence dans les banlieues françaises de même que l’étonnante tolérance dont a récemment fait preuve le Parti travailliste britannique à son égard l’illustrent avec éclat. « La défense de Dreyfus a moins mobilisé des milieux sociaux que des individus », écrivait en 1993 l’historien Jacques Julliard.

Et dire que des élus ont voulu interdire le film en Seine–Saint-Denis ! Heureusement, quelques esprits libres se sont inquiétés en demandant si un comité allait dorénavant vérifier « la moralité des artistes » avant la première de chaque film.

Face à ces censeurs qui n’ont pas vu le film, Polanski dit avoir été inspiré par son propre cas et les accusations portées contre lui. Raison de plus pour ne pas laisser le bruit médiatique altérer notre jugement et continuer à séparer radicalement l’appréciation d’une oeuvre de ce qu’il faut penser de son auteur. Et même de ce qu’il dit. À l’heure où une institution aussi prestigieuse que le New York Times suggère de faire interdire une exposition consacrée à Gauguin, nous demeurons de l’avis de ce vieux philosophe qui estimait qu’en matière d’art, toute oeuvre devait être comprise dans ses propres termes et que notre jugement devait demeurer « pur de tout intérêt ». Il s’appelait Emmanuel Kant.

 
 

Une version précédente de cette chronique, qui indiquait erronément que Jean Dujardin incarnait le capitaine Dreyfus, a été corrigée.

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25 commentaires
  • Samuel Prévert - Inscrit 22 novembre 2019 06 h 06

    La liberté de choisir


    Si on interdit Gaugin, quels autres artistes interdirons-nous? Pourquoi ne pas laisser le choix aux gens d'aller voir un film, une exposition, une pièce de théâtre ou de s'en abstenir?

    • Cyril Dionne - Abonné 22 novembre 2019 09 h 59

      Justement, les droits inaliénables des gens ne doivent pas être outrepassés par des directives émanant de la pureté sociale de la très, ô combien Sainte rectitude politique. L’extrême gauche aimerait bien restreindre les droits et libertés des gens quand cela ne fait pas leurs affaires en censurant leurs discours. Pourtant, hier, c’était toujours un des axiomes de l’extrême droite. Et voilà, maintenant on parle des droits collectifs, qui selon la gauche, devraient dépassés ceux des droits individuels et de la liberté d’expression. En même temps, tout comme des adolescents, ils feront une crise de bacon parce qu’on leur dit qu’il faut s’habiller correctement pour se respecter soi-même, les autres et l'institution à l’Assemblée nationale et laisser son coton ouaté à la maison.

      Gauguin est un artiste extraordinaire qui peignait ce qu’il voyait durant son époque. Idem pour les impressionnistes et les expressionnistes. Cette nouvelle Inquisition de la pensée devient de plus en plus tonitruante dans notre société. Pardieu, vous voulez censurer Roman Polanski, n’allez pas voir son film. Bon dieu que c’est simple. Mais n’imposer pas votre volonté sur les autres s’il n’y a aucun cas de diffamation ou d’incitation à la haine envers un certain groupe particulier.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 22 novembre 2019 11 h 06

      Vous avez raison M. Prévert.

      On doit faire la distinction entre l'artiste et son œuvre.

      Tout œuvre artistique qui serait une incitation à la pédophilie devrait être bannie. Mais ce n’est pas le cas des toiles de Gauguin, ni des films de quiconque sur nos écrans.

      Lorsque les chansons de Michael Jackson auront été bannies des ondes des radios américaines, on considérera la possibilité de décrocher les toiles de Gauguin des musées. Pas avant.

      Il n’y a qu’au Québec où la rectitude politique condamne l’œuvre d’un cinéaste à l’oubli en raison de sa vie privée.

    • Christian Montmarquette - Abonné 22 novembre 2019 17 h 16

      @ Cyril Dionne,

      "L’extrême gauche aimerait bien restreindre les droits et libertés." - Cyril Dionne

      Mieux vaut être sourd que d'entendre ça.

      C'est pourtant la droite identitaire qui fait des crises de bacon à chaque fois qu'il est question du port du voile et qui a suspendu DEUX chartes des droits et libertés de la personne pour restreindre cette liberté.

      C'est aussi la droite de Jean Charest qui avant instauré la loi 78 anti-manifestations durant la grève étudiantes.

      Et encore la droite municipale corrompue de Gérald Tremblay qui avait adopté le règlement P-6 en 2012 pour contrôler les manifestations.

      Pas possible d'entendre des gens dire des conneries pareilles et se croire.

      Christian Montmarquette

    • Cyril Dionne - Abonné 22 novembre 2019 21 h 52

      @ Montmarquette

      Les gens ne sont pas de l'extrême gauche comme vous et votre groupuscule de groupe à la sauce QS comme ils ne sont pas de l'extrême droite non plus. Lâchez-nous avec vos Jean Charest et Gérald Tremblay; vous avez le même discours fédéraliste, multiculturaliste et communautariste, mais à gauche. Ce sont des conneries pareilles qui nous viennent des extrêmes ontologiques et existentielles qui n’existent mêmes pas dans le vrai monde mais seulement dans la tête de gens issus de très petites minorités. Il y a longtemps que les gens sont ailleurs.

    • Christian Montmarquette - Abonné 23 novembre 2019 09 h 55

      @ Cyril Dionne,

      « Les gens ne sont pas de l'extrême gauche comme vous et votre groupuscule de groupe à la sauce QS »- Cyril Dionne

      - Qu'est-ce qu'il y a d’extrémiste dans le programme de Québec solidaire 2018?

      - Le salaire minimum à 15$ de l'heure ?

      - La gratuité scolaire du CPE à l'université ?

      - L'augmentation des prestations d'aide sociale ?

      - La réduction des tarifs de transport en commun de 50% ?

      - Une assurance dentaire pour tout le monde ?

      - Un régime de pension universel ?

      - La création de Pharma-Québec ?

      - L'augmentation des redevances sur les ressources naturelles ?

      - Des CLSC ouverts 24 heures par jour 7 jours sur 7?

      - L’augmentation du nombre de paliers d'impôt pour une fiscalité plus équitable ?

      - La construction de 12,000 logements sociaux ?

      - La création d'une banque nationale du Québec ?

      * Extraits de la plateforme électorale et du cadre financier 2018 de Québec solidaire, endossé 3 économistes indépendants et appuyé par 65% des Québécois dans un sondage Léger.

      
https://api-wp.quebecsolidaire.net/wp-content/uploads/2018/09/qs_financements11.pdf

    • Christian Montmarquette - Abonné 23 novembre 2019 09 h 59

      Si le lien ne fonctionne pas en voici un autre :

      * Extraits de la plateforme électorale et du cadre financier 2018 de Québec solidaire, endossé 3 économistes indépendants et appuyé par 65% des Québécois dans un sondage Léger.

      https://quebecsolidaire.net/nouvelle/cadre-financier-de-quebec-solidaire-les-versements-au-fonds-des-generations-seront-affectes-a-la-lutte-aux-changements-climatiques

      N.B. Il faut ouvrir le lien PDF en bas de page.

  • Pierre Bertrand - Abonné 22 novembre 2019 06 h 11

    Mathématique

    On semble avoir oublié le rôle essentiel qu'a joué le mathématicien français Pointcarré dans la démonstration de l'innocence de Dreyfus. C'est pourtant lui a qui en a fait la démonstration.

  • Yvon Montoya - Inscrit 22 novembre 2019 06 h 26

    L’antisémitisme des banlieues n’est rien si on compare avec l'antisémitisme du Rassemblement National et des autres complices de la Droite francaise. C’est pourtant fort bien documente en France. Il y a plus de militants de Droite que de petits voyous de banlieues condamnes en France pour antisémitisme, c’est facile a le savoir pourtant... L’affaire Dreyfus, vous en faites silence, n’est pas qu’un procès contre l'antisémitisme seulement. D'après les études, recherches, essais de nombreux historiens, cette affaire commence parce que le Boulangisme tanguait laissant aux forces nationalistes, autoritaires et antisémites un large boulevard de reprise en main politique et nationaliste de la France. La faiblesse numérique des forces politiques de Droite desiraient mettre l'armée, la nation en confrontation contre l’universalisme ouvert de l'époque que Kant aurait applaudi lui qui fut cosmopolite. Cette histoire est complexe mais elle n’est pas que celle de l’antisémitisme, elle est surtout celle du nationalisme, de la violence nationaliste voire la haine contre la légalité républicaine laique. Les études mais aussi les journaux nationalistes de l’époque peuvent vous le demontrer. Nous sommes loin des banlieues...restons rigoureux et lucides.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 22 novembre 2019 18 h 45

      « Cette histoire est complexe mais elle n’est pas que celle de l’antisémitisme, elle est surtout celle du nationalisme, de la violence nationaliste «  Y. Montoya.

      J’applaudis votre observation. Observation valable pour la France, au sortir du 19e siècle. Mais davantage éclairante pour comprendre l’antisémitisme hitlerien faisant ménage avec le « nationalisme » identitaire nazi. Un antisémitisme nationaliste si violent qu’il alla au point de se rendre au génocide.

  • Robert Morin - Abonné 22 novembre 2019 06 h 56

    Un principe fondamental

    Merci de nous rappeler cette règle si souvent négligée à notre époque de rectitude politique extrême : «en matière d’art, toute oeuvre devait être comprise dans ses propres termes et que notre jugement devait demeurer « pur de tout intérêt ». J'aurais souhaité qu'on s'en souvienne aussi quand il s'est agi d'oeuvres majeures de nos concitoyens, comme celle de Claude Jutras, dont toutes les traces visibles au Québec furent effacées à vitesse grand V et dans une frénésie qui me paraît encore tout à fait inexplicable. Dans une ceraine mesure, ce principe a aussi fait défaut lors de la charge idéologique que constitua le débat sur l'«appropriation culturelle» mené contre l'oeuvre de Robert Lepage.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 22 novembre 2019 08 h 01

    Guillemin aujourd’hui?

    J’aimerais profiter de cette chronique pour inviter les lecteurs du Devoir qui ne l'ont pas connu à faire connaissance avec le professeur Henri Guillemin dont les trois émissions filmées en 1965 viennent de faire leur apparition sur YouTube.

    La forme télévisuelle est complètement démodée. La qualité de l’image est médiocre. Mais sur le fond, quel communicateur génial. C’est passionnant.

    Je vois invite à faire sa connaissance en débutant par la première des trois émissions sur l’affaire Dreyfus :
    https://www.youtube.com/watch?v=Gsh5I7QzHaI

    Et pour la liste de tout ce qui est disponible à la fois sur YouTube et sur le site de la télévision helvétique :
    https://jpmartel.quebec/2010/11/05/lhistorien-guillemin-revit/

    • Gilles Thériault - Abonné 22 novembre 2019 13 h 36

      Vous avez raison. Passionnant.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 22 novembre 2019 15 h 10

      Le Canada a récemment connu sa propre affaire Dreyfuss : à partir de preuves circonstancielles également dépourvues de valeur, le vice-amiral Mark Norman a été accusé faussement d’avoir divulgué des secrets d’État en transmettant au chantier maritime Davie des informations ultraconfidentielles.

      Le Devoir en a parlé. Mais l'affaire n'a pas suscité l'attention qu'elle devrait, à mon avis. Un sombre complot d'intrigues de palais autour de Justin Trudeau.

    • Denis Drapeau - Abonné 22 novembre 2019 15 h 26

      Merci pour ce lien, très intéressant.