Quand on se compare…

D’une fois à l’autre, le script du lancement des négociations pour le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public est invariablement le même. Dans un premier temps, le gouvernement s’étonne de l’ampleur des demandes syndicales compte tenu de sa « capacité de payer ». À leur tour, les centrales s’indignent de la pingrerie des offres gouvernementales alors que les conditions de travail des employés de l’État sont de moins en moins compétitives.

Mardi, le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, s’est donc dit « surpris » des « très grandes » demandes de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), qui réclame une augmentation de 11,3 % dès 2020 pour les enseignants se situant en haut de l’échelle salariale, dont 6 des 17 échelons seraient éliminés. Elle demande en outre des augmentations de 3 % par année pendant trois ans, y compris en 2020. La Fédération syndicale de l’enseignement, affiliée à la CSQ, n’a pas voulu être en reste, exigeant une hausse de 19 % en trois ans. Dans le secteur de la santé, l’APTS et la FIQ demandent 21,6 % pour la même période.

Lors des négociations de 2015, dans un contexte d’austérité budgétaire, les augmentations consenties avaient été de 1,5 % (2016), 1,75 % (2017) et 2 % (2018). M. Legault a voulu apaiser les convoitises suscitées par la nouvelle abondance en déclarant d’entrée de jeu que « les surplus n’appartiennent pas aux syndicats », mais il est clair que des augmentations limitées à l’inflation, sauf dans le cas de certaines catégories d’emploi comme les enseignants en début de carrière ou les préposés aux bénéficiaires, seront jugées inacceptables. Même si l’absence de front commun risque d’affaiblir le rapport de force des syndicats, la santé exceptionnelle des finances publiques donne l’impression qu’il y a à boire et à manger pour tout le monde.


 
 

Reconnaissant l’écart important entre la rémunération des enseignants au Québec et celle des enseignants en Ontario, alors que les médecins spécialistes québécois gagnaient nettement plus que leurs confrères ontariens, l’ancien ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, avait déclaré qu’il faudrait penser à combler cet écart quand l’État en aurait les moyens.

Le gouvernement Legault a décidé de procéder en sens inverse et d’abaisser la rémunération des spécialistes sous le niveau de l’Ontario pour tenir compte de la différence du coût de la vie. Tout le monde reconnaît que la profession d’enseignant est exigeante et doit être revalorisée, mais accepter le principe de la parité avec l’Ontario, comme le réclame la FAE, ouvrirait une véritable boîte de Pandore.

Déjà, en privilégiant certaines catégories d’emploi, le gouvernement va remettre en question l’équilibre qui s’est établi progressivement au sein de l’appareil public. Même si les mérites des enseignants ou des infirmières peuvent sembler plus évidents aux yeux de la population, ceux dont la contribution au bien public est moins apparente, sans être moins réelle pour autant, auront le sentiment d’une injustice.


 
 

Comme tous les employeurs, l’État québécois devra composer avec une pénurie de main-d’oeuvre qui risque de s’aggraver. S’il fut une époque où décrocher un emploi dans la fonction publique pouvait donner l’impression d’avoir gagné à la loterie, le secteur privé offre maintenant des conditions souvent supérieures.

On a vu dans un passé récent les conséquences catastrophiques de l’exode vers les firmes de génie-conseil des ingénieurs du ministère des Transports, qui n’avait plus les ressources nécessaires pour faire en sorte que les contribuables en aient pour leur argent. Dans un contexte où la compétition pour s’assurer les services des personnes les plus compétentes ira en augmentant, l’État doit offrir des conditions suffisamment attrayantes.

Cela dit, la comparaison avec le reste du Canada peut aussi être consolante. Le secteur public vit des jours plus difficiles ailleurs. En juin dernier, le gouvernement ontarien de Doug Ford a présenté à la législature de Queen’s Park un projet de loi qui prévoit de limiter les augmentations de salaire de tous les employés de l’État, y compris les enseignants et les infirmières, à 1 % par année pendant trois ans.

En Alberta, qui fait face à un déficit de 8,7 %, le gouvernement de Jason Kenney avait d’abord prévu de geler les salaires des fonctionnaires, mais il veut maintenant leur imposer une baisse de 2 % à 5 %.

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13 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 31 octobre 2019 00 h 49

    consolante?

    «Cela dit, la comparaison avec le reste du Canada peut aussi être consolante»

    L'augmentation sera peut-être moindre, mais elle part d'un niveau beaucoup plus élevé. Selon les données du recensement de 2016, le revenu d'emploi annuel moyen des infirmières était en 2015 20 % moins élevé au Québec que dans le reste du Canada (pas seulement en Ontario), celui des infirmières auxiliaires 25 % plus bas, celui des enseignant.es du primaire 22 % et du secondaire 20 %. Préposé.es aux bénéficiaires? 21 % Ambulancier.ères ? 31 % Médecins spécialistes ? 10 % moins élevé dans le reste du Canada!

    • Raymond Labelle - Abonné 31 octobre 2019 04 h 23

      Essentiel pour un portrait plus juste. Merci M. Jodoin. Il semble que le principe de la parité avec les autres provinces, ou en tout cas d'en faire un argument important de négociation n'ait, jusqu'à date, été qu'au bénéfice des médecins spécialistes. Quoique, dans ce dernier cas, on a commencé à s'en éloigner à partir du moment où on a vu que la comparaison pourrait conclure à une plus grande rémunération des médecins québécois. Dans le cas des médecins, on ne comparaissait qu'avec l'Ontario. Comparaison complexe dans le cas des médecins étant donné les différences de systèmes, de modes de rémunération et de coûts de le vie.

      On arguait une crainte de fuite des médecins vers l'Ontario. En Outaouais, une infirmière qui réussit à se faire engager en Ontario fait certainement un gain financier. Passer de Gatineau à Ottawa vaut la peine. Et si le coût de la vie est plus élevé à Ottawa (on pense au logement en particulier) en tenant compte de tous les facteurs, on peut encore vivre à Gatineau.

    • Serge Pelletier - Abonné 31 octobre 2019 07 h 38

      Et les loyers à Toronto, hein!, et ceux de Vancouver, hein!
      Le prix d'un petit, très petit "condo" à Vancouver, à Toronto, à Calgary, etc.

      Puis, les conditions de travail, il faut en parler un peu: les heures hebdomadaires de travail, le nombre de journées fériées et payées, les journées maladies payées, le nombre de semaines de vacances annuelles, les... et les...

      Les conditions de travail et de "vie" au Québec, du moins pour ces éternels pleurnichards, sont généralement très avantageuses. Et ce pas uniquement en rapport avec le reste du Canada, mais aussi avec celles prévalents dans la majorité des pays européens. À titre d'exemple, une infirmière française venant travailler ici augmente son salaire d'environ 30%, sans mentionner ses gains sur les coûts de la vie (un petit logement, très petit logement, dans les grandes villes françaises sont, selon la ville, le triple ou quadruple des coûts d'ici)... Et la facture de chauffage (quand il y en a, du chauffage), et autres... Hein! Il faut en parler.

      Pour ce qui concerne les pays du Maghreb, ici c'est le Paradis sur terre. Même chose pour les pays d'Amérique Latine, et la très forte proportion de ceux de l'Asie et de l'Asie Mineure.

      C'est bien de se comparer, mais quand il y a comparaison, il est nécessaire de TOUT COMPARER... Pas uniquement "ce qui fait notre affaire"... Le juste "ce qui fait notre affaire", on voit ce que cela a donné avec les médecins spécialistes...

    • Raymond Labelle - Abonné 31 octobre 2019 09 h 05

      Oui M. Pelletier, le salaire-horaire ne dit pas tout - les comparaisons doivent prendre en compte plusieurs variables, comme par exemple le coût de la vie et qualité du milieu de travail.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 1 novembre 2019 21 h 19

      Et que dire du fait que tout ce beau monde syndical sont les organisateurs, peu visible, du vendredi de grève de Greta et ses 300,000 marcheurs, qui nous chantaient qu'il faut réduire notre empreinte sur cette terre et qu'il faut cesser de croire a la légende d'une croissance économique perpétuelle et tout en respect pour l'environnement.

      Là aujourd'hui l'air de la chanson a changer pas mal.
      On veut de l'argent. Beaucoup d'argent.

      Tient, comme en Alberta !

      Et de l'équité, mais pas avec ceux avec qui l'on vie.
      Ce qui concrètement est une demande spécifique de créer de l'iniquité mais en sa propre faveur.
      Ce qui correspond aussi a de l'exploitation pure et simple !

    • Raymond Labelle - Abonné 1 novembre 2019 22 h 58

      Hmm. M. Arès vous touchez un point sensible et général. Un peu comme le dilemme du prisonnier ou la théorie des jeux.

      On ne veut pas faire de sacrifice si tout le monde n'en fait pas, et dans ce cas, tout le monde (tout type de personne physique ou morale, individu, État, organisme) est d'accord pour que d'autres que soi les fassent. Enfin, j'exagère un peu - des gens sont prêts à faire des sacrifices, mais on voit le portrait global.

      C'est ce qui fait que je me demande si nous ne sommes pas cuits. Sauf peut-être si un intérêt particulier pousse un État à sérieusement agir. Par exemple, en Chine, la pollution atmosphérique devient un problème sérieux de santé publique locale - pour cette raison, peut-être agira-t-elle. Car on parle de GES, mais n'oublions pas que les hydrocarbures, c'est aussi de la pollution atmosphérique.

      On semble s'éloigner du sujet de M. David, mais le lien que vous faites, M. Arès, montre en effet une certaine inconséquence.

      Pour être franc, quand je regarde la chose du point de vue de la théorie des jeux, ce n'est pas ce qui stimule le plus mon optimisme quant à savoir si l'espèce passera ce test auquel nous soumet l'évolution.

    • Raymond Labelle - Abonné 1 novembre 2019 22 h 59

      "(...) portrait plus juste." J'utilisait le terme "juste" comme adjectif tiré de "justesse" et non de "justice" - pour éviter tout malentendu.

    • Raymond Labelle - Abonné 1 novembre 2019 23 h 01

      Incidemment, le Canada a beaucoup mieux fait en émissions de GES en 2008.... année de crise économique.

  • Denis Paquette - Abonné 31 octobre 2019 07 h 32

    quel gachi pour les gensne possédant aucune connaissances en droit

    il est évident que le fait d'apartenir a deux gouvernements différents complexifie la taches des fonctionnaire et de chacun d'entre nous , les lois évoluants continuellement de part et d'autre

  • Denis Paquette - Abonné 31 octobre 2019 07 h 32

    quel gachi pour les gensne possédant aucune connaissances en droit

    il est évident que le fait d'apartenir a deux gouvernements différents complexifie la taches des fonctionnaire et de chacun d'entre nous , les lois évoluants continuellement de part et d'autre

  • Yves Corbeil - Inscrit 31 octobre 2019 08 h 07

    22000 milliards de dettes aux États-Unis d'Amérique

    Et la Fed baisse son taux directeur, élection en vue faut quand même pas que l'artifice cesse. La crise de 2008 a été épongé avec l'injection de nouveaux billets dans le système. Que va-t-il se passer avec la nouvelle crise qui est à nos portes, ils ne peuvent quand même pas continuer à supporter cette fausse croissance en continuant à imprimer des billets. Il vient un temps ou tu ne peux plus emprunter sur les marchés mondiaux alors tu dois remboursé et le créancier est pas mal chinois. Ici au Canada avec une bonne croissance ces dernières années on fait des déficits au lieu de rembourser ses dettes, c'est quoi les réserves canadiennes pour faire face aux problèmes à venir, surement pas des ressources que personnes voudra en temps de crise.

    Il arrive le temps ou tous nous serons rattrapé par notre train de vie au dessus de nos moyens, la croissance infinie artificielle permise avec des taux ridiculement bas tire à sa fin, le système va crasher. Oui les salaires sont trop bas dans plusieurs secteurs du à notre train de vie mais il est aussi trop élever dans d'autres alors aux gens en place d'équilibrer les choses. Ceux qui s'inquiètent pour les défections n'ont qu'à regarder devant avec de meilleurs lunettes et voir que la plus grosse récession jamais vue est en vue. Ça va être un autre genre de déféquetion.

    Quand on se compare à qui, à quoi monsieur le chroniqueur.

    • Alain Pérusse - Abonné 31 octobre 2019 15 h 42

      On dirait que l'évasion fiscale est pour vous une vue de l'esprit, monsieur le commentateur.

  • Diane Pelletier - Abonnée 31 octobre 2019 12 h 14

    Comparaison

    Je n'ai jamais compris l'utilité de se comparer aux autres en se disant que c'est pire ailleurs. Nous ne sommes pas ailleurs, nous
    sommes ici au Québec et le gouvernement n'est pas favorable à quelque demande que ce soit de la part des syndicats.
    Alors qu'il cherche à instaurer la maternelle pour les 4 ans, où diable ira-t-il chercher le personnel nécessaire alors que les enseignants
    actuels sont surchargés ! Qu'est-ce qu'on attend pour attirer des jeunes gens en augmentant le salaire afin de leur offrir la possibilité
    de bien gagner leur vie, en proportion avec tout ce qui leur est demandé. Est-ce que de reconnaître leur importance ne passerait pas
    par une augmentation raisonnable, au lieu de leur accorder cette augmentation qui serait en fonction de l'inflation ?