Le leurre d’une coalition

Le premier ministre Justin Trudeau a finalement renoncé à la promesse qu’il avait faite en 2015 de réformer notre système électoral. Son parti a craint qu’un mode de scrutin proportionnel le prive d’un gouvernement majoritaire en 2019.

Il y a donc une certaine ironie dans le fait que les électeurs canadiens s’apprêtent, selon toute vraisemblance, à élire un gouvernement minoritaire lundi prochain. On ignore pour l’instant de quelle couleur il sera fait. Si le chef conservateur Andrew Scheer plaide pour que le parti qui gagne le plus grand nombre de sièges puisse gouverner, il existe la possibilité d’une coalition entre les libéraux et les néodémocrates pour bloquer le chemin au PCC, même si ce dernier gagne plus de sièges que le PLC.

Au Canada, la tradition des gouvernements de coalition n’existe pas. C’est peut-être ce pour quoi certains progressistes les imaginent plus vertueux que les gouvernements majoritaires unicolores, où le parti au pouvoir règne de façon quasi incontestable. L’idée selon laquelle les partis doivent chercher un consensus avant d’agir est certes un objectif louable. Mais en réalité, des vrais gouvernements de coalition n’existent nulle part puisque le jeu du pouvoir ne s’arrête jamais en politique. Les partis composant une même coalition cherchent toujours à miner leurs partenaires afin de gagner l’avantage lors du prochain rendez-vous électoral.

En Colombie-Britannique, le Nouveau Parti démocratique provincial a pu rester au pouvoir depuis plus de deux ans grâce à l’appui des trois députés du Parti vert de la législature. Mais son pacte avec les verts n’a pas empêché le premier ministre John Horgan de donner le feu vert au développement de l’industrie de gaz naturel liquéfié de sa province, ainsi qu’à la construction du barrage hydroélectrique géant Site C, auquel s’opposent plusieurs nations autochtones. La base syndicale du NPD en Colombie-Britannique est encore trop forte pour que M. Horgan puisse céder aux pressions du Parti vert et mettre le holà à de tels développements, qui sont aussi appuyés par les gens d’affaires de la province. Le gouvernement du NPD s’oppose certes à l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain. Mais il se sert des prétextes environnementaux pour justifier sa position, alors que c’est plutôt le mécontentent des résidents cossus du « Lower Mainland » qui ne veulent pas un pipeline dans leur cour qui explique l’opposition néodémocrate à TMX. On ne peut pas dire que le Parti vert jouit d’un pouvoir agrandi simplement parce qu’il est entré dans une « coalition » avec le NPD provincial.

Le Nouveau Parti démocratique fédéral l’a appris à ses dépens il y a plus de quatre décennies déjà. Après avoir appuyé le gouvernement minoritaire libéral de Pierre Elliott Trudeau pendant deux ans, le NPD a perdu la moitié de ses sièges lors des élections de 1974. Trudeau père a pu rallier l’électorat de gauche et les syndicats grâce à la promesse du chef conservateur de l’époque, Robert Stanfield, d’imposer un gel des prix et salaires pour combattre l’inflation alors galopante. Or, reportés au pouvoir avec un gouvernement cette fois majoritaire, les libéraux ont fait adopter une loi anti-inflation en 1975 qui est allée plus loin que ce que les conservateurs avaient proposé lors de la campagne électorale un an plus tôt. Les néodémocrates de l’époque ont regretté d’avoir permis à M. Trudeau de rester au pouvoir pendant deux ans dans l’espoir d’influencer ses politiques. Tout au plus, leur appui avait permis aux libéraux d’éviter une défaite en Chambre. M. Trudeau avait ainsi le luxe de déclencher les élections au moment qui lui était le plus favorable.

Le chef néodémocrate actuel, Jagmeet Singh, n’était même pas né lorsque Trudeau père a tiré le tapis sous les pieds de ses « partenaires » néodémocrates en 1974. Mais s’il pense que les libéraux de Justin Trudeau céderont quelque avantage que ce soit au NPD en échange de son appui en Chambre, il n’a certainement pas retenu les leçons de l’histoire. Les stratèges libéraux savent que le NPD demeure la plus grande menace à la survie de leur parti. On n’a qu’à rappeler le résultat des élections de 2011 pour le souligner. La base conservatrice reste solide à autour de 30 % de l’électorat canadien, alors que la base libérale peut varier beaucoup d’une élection à l’autre. Les libéraux ne rêvent que de coopter les néodémocrates mous afin de reléguer le parti de M. Singh au statut de tiers parti permanent.

M. Singh cherche sans doute à convaincre les électeurs encore indécis qu’ils ne gaspilleraient pas leur vote en appuyant sa formation lundi. Mais il faut être naïf pour penser que le NPD peut forcer la main des libéraux dans une coalition de progressistes. Il risquerait d’y perdre sa chemise, sinon son âme.

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