Plus petits que nature

Aujourd’hui, à une époque où de nombreux parents refusent de laisser leurs enfants marcher un malheureux kilomètre pour aller à l’école — car pour se protéger contre les chauffards qui sont apparemment chez eux aux abords des cours de récré, quoi de mieux qu’une autre carcasse de tôle ? —, on lit les aventures de Wylie Blanchet, née à Lachine en 1891, avec une sorte d’émerveillement.

Installée sur la côte de l’île de Vancouver au début des années 1920, devenue veuve en 1927 avec cinq enfants à charge, mais à l’aise financièrement, Wylie va traîner sa potée, chaque été pendant quinze ans, à bord du Caprice, un bateau de vingt-cinq pieds sur lequel elle aventurera sa petite tribu dans le dédale incroyablement sauvage d’îles, de détroits, de fjords et de criques qui s’étend vers le nord jusqu’à l’Alaska. Elle y laisse jouer ses enfants hors de vue sur des plages fréquentées par des grizzlys, affronte avec eux, sur une coquille de noix, lames de fond, vents à décorner les narvals et autres eaux périlleuses du genre des Nakwakto Rapids, cette passe étroite qui doit absolument être franchie pendant les six minutes que dure l’étale, sous peine de voir le puissant système de courants et de contre-courants engendré par le jeu compliqué des marées s’emparer du bateau et le fracasser contre les rochers et les falaises plongeant à pic, puis retenir l’épave prisonnière du goulot pendant des heures comme un bouchon saisi par un tourbillon.

Une fois, elle les emmène escalader une montagne de 2000 mètres le long d’un sentier de chèvres non balisé. Comme ils doivent passer une nuit au sommet, chacun emporte une couverture et assez de thé, de craquelins, de binnes, de fromage et de beurre d’arachide pour tenir deux repas. Dans l’épais brouillard qui noie la dépression moussue au creux de laquelle ils se sont abrités comme ils ont pu du froid glacial, et où ils se réveillent trempés, une chatte ne retrouverait pas ses petits, alors imaginez une femme qui ignore encore l’usage du GPS…

Lorsque Blanchet, au début des années 1960, narre ces péripéties dans le classique Curve of Time (pas encore traduit en français), elle ignore qu’elle s’adressera à une époque qui regrettera probablement de ne pas pouvoir la dénoncer à la DPJ britanno-colombienne, une époque à laquelle de plus en plus de parents, dit-on, ont peur de laisser leurs enfants jouer dehors sans surveillance, et où il ne viendrait même pas à l’esprit du petit couple de retraités de faire une promenade au bois sans l’obligatoire paire de bâtons de marche télescopiques payée la peau des fesses à la boutique de sport. Une époque où la peur de tout ce qui bouge et l’obsession sécuritaire, bref, allaient s’allier au snobisme pour alimenter toute une industrie.

Autre chose qu’elle aura ignorée : le succès durable de son livre. Elle meurt en 1961 pendant qu’elle travaille à la suite… Vers la même époque, une femme de Vancouver, écrivaine et mère de trois enfants, Rohan O’Grady (un nom de plume), se laisse inspirer par le même ensorcelant puzzle d’îles, de baies sauvages, de rivages profondément découpés et de bras de mer où plongent directement les montagnes. O’Grady paraît avoir vu, dans ce paysage rude et idyllique, la même chose que l’auteur de Sous le volcan, Malcolm Lowry, qui y trouva, entre deux épiques soûlographies de marin déchu en bordée, sa « cabane au Canada », rare havre de paix, d’écriture et d’espoir d’une rédemption édénique.

Dans Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle (Monsieur Toussaint Laventure, 2019, traduit de l’anglais par Morghane Saysana), un personnage, voyant se rapprocher, du pont du traversier, la côte d’un de ces microparadis du royaume du brouillard, dit : « J’ai sillonné les océans du monde entier, mais ce coin reste incomparable. Un jour, je m’installerai par ici. Je me dégoterai un cottage avec vue sur la plage et un joli petit voilier. […] Et pour la pêche au saumon, il n’y a pas mieux dans la région. […] Tu te trouves un bon terrain, et tu te fais un petit potager et un verger d’une douzaine d’arbres. Un homme peut vivre bien de trois fois rien. De bois flotté pour se chauffer, des poissons, des crabes, des palourdes, des huîtres, et du gibier quand les autorités ont le dos tourné. »

Le livre de Rohan O’Grady paraît en 1963, deux ans après celui de Blanchet. Sur ces terres à la végétation luxuriante, elle a situé une espèce de conte macabre : un jeune garçon qui doit hériter de dix millions de dollars est envoyé en vacances chez son oncle, qui possède une propriété sur une de ces îles isolées du Pacifique-Nord, et qui constitue sa seule famille. Persuadé que ce dernier complote pour l’éliminer, le gamin décide de prendre les devants et d’assassiner le tonton. Comment ? En sabotant son hydravion ? En lançant contre lui un couguar apprivoisé ? Décidément, les enfants étaient plus débrouillards, dans le temps.

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1 commentaire
  • Serge Grenier - Abonné 19 octobre 2019 12 h 32

    Pas de «safe space»

    La vie est une aventure dont à date personne ne s'est sorti vivant. Les gens qui sont obsédés par la sécurité vont mourir eux aussi. Mais ils n'auront aucune aventure à raconter une fois rendus dans l'au-delà.