Un gouvernement pour quoi faire?

Tous les grands partis ont finalement mis cartes sur table en dévoilant les plans financiers censés démontrer la crédibilité de leur programme. Aucun n’est parfait et le réalisme n’est pas toujours au rendez-vous. Les chiffres traduisent toutefois leur vision du rôle d’un gouvernement et du gouvernement fédéral en particulier.

Le Parti conservateur se distingue, fidèle au modèle d’État amaigri mis en avant par Stephen Harper. Oui, il allégera le fardeau fiscal des citoyens en diminuant le taux du premier palier d’imposition, ce qui coûtera 6 milliards par année à terme, soit la moitié du coût de ses promesses, mais il entend aussi équilibrer le budget d’ici cinq ans. Il faudra donc qu’il trouve quelque part l’argent nécessaire pour financer ce congé fiscal et d’autres engagements.

Le chef conservateur, Andrew Scheer, disait pouvoir y arriver en éliminant en particulier les subventions aux entreprises et en réduisant l’aide étrangère de 25 %, ce qui ne totalise que 3 milliards par année. Et ce sont des économies qui, soit dit en passant, ne sont pas assurées, selon l’Institut des finances publiques et de la démocratie (IFPD) dirigé par l’ancien directeur parlementaire du budget, Kevin Page.

Le dévoilement du plan financier conservateur, le lendemain du dernier débat et à la veille d’un long congé, a levé le voile sur les autres sources d’économies, dont une réduction des dépenses de fonctionnement du gouvernement. Avec, bien sûr, la prétention que ni les fonctionnaires ni les services n’en subiraient les contrecoups.

On parle pourtant de 25,6 milliards d’économies d’ici la fin de 2024-2025. Pour y arriver, on prévoit gel de l’embauche, réduction des espaces de travail, nouvelle politique d’achat, recours limité aux consultants, et ainsi de suite. Bref, on mettra à contribution les fonctionnaires, qui se débattent toujours avec leurs problèmes de paie attribuables au système Phénix, lancé par les conservateurs pour… réduire les dépenses. « Étant donné l’ampleur de la réduction des dépenses, on peut s’attendre à des répercussions négatives sur la qualité des services gouvernementaux offerts aux Canadiens et/ou à des pertes d’emplois dans la fonction publique », écrit l’IFPD dans son évaluation de la plateforme conservatrice.

Comme sous le gouvernement Harper, qui avait multiplié les examens des dépenses et qui, en 2012, avait à nouveau serré la vis pour effacer le déficit. Environ 19 000 emplois étaient en jeu et les services avaient écopé. Mais à cette époque comme maintenant, l’objectif ultime des conservateurs n’était pas l’élimination du déficit, mais la réduction de la taille de l’État. Sinon, le gouvernement n’aurait pas renoncé aux revenus nécessaires pour éponger la facture, ce qu’il a fait en réduisant, entre autres, la TPS de deux points et l’impôt des entreprises pour que leur taux soit le plus bas des pays du G7. M. Scheer use de la même recette : abandonner des revenus en présentant cela comme de l’argent dans la poche des citoyens, pour afficher ensuite une marge de manoeuvre réduite qui servira à justifier la réduction des dépenses.


 
 

Les autres grands partis fédéraux partagent une vision fort différente. Pour eux, un gouvernement peut être une force bénéfique pour les citoyens en assurant un meilleur partage de la richesse, une offre de services publics généreux et efficaces, un entretien des infrastructures publiques et ainsi de suite. Le Parti libéral, le Nouveau Parti démocratique, le Parti vert et le Bloc québécois vont dans le même sens à cet égard, bien qu’avec plus ou moins d’ambition et d’audace selon le parti.

Et dans le cas des trois premiers, un bémol s’impose. Ils ne se contentent pas d’un gouvernement fédéral activiste, ils le veulent aussi les deux pieds dans les platebandes des provinces. Avec des nuances, il faut le dire, mais quand on parle de santé, de garderies, de droits de scolarité et de logement social comme ils le font tous les trois, on parle de compétences provinciales. Ce qui est loin d’irriter la majorité des Canadiens à l’extérieur du Québec, avouons-le.

Mais si on a les milliards pour intervenir de la sorte, que ce soit directement, au moyen de programmes à frais partagés ou en prévoyant une clause d’asymétrie pour le Québec, c’est qu’on prévoit d’occuper l’espace fiscal nécessaire au lieu de le céder aux provinces pour qu’elles assument elles-mêmes leurs responsabilités. Cela laisse à ses dernières deux options : céder aux volontés d’Ottawa, avec négociations vigoureuses à la clé, ou récolter elles-mêmes les fonds nécessaires, ce qui veut dire occuper un espace fiscal supplémentaire et donc alourdir le fardeau de leurs contribuables.

Le déséquilibre fiscal, c’est ça, un gouvernement qui récolte des taxes pour des programmes qui ne relèvent pas de lui alors que la viabilité financière à long terme de ceux qui doivent les fournir est fragile et même précaire. Comme c’est le cas des provinces qui sont confrontées aux pressions associées au vieillissement de la population, selon le directeur parlementaire du budget.

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