Après la vague, le ressac

Il y a deux ans, jour pour jour, la vague #MeToo naissait depuis les rives hollywoodiennes, poussée par les révélations de harcèlements sexuels concernant le producteur de cinéma Harvey Weinstein. Le 16 octobre 2017, un simple tweet de l’actrice Alyssa Milano encourageant les femmes à partager leurs histoires en s’identifiant sous l’étiquette #MeToo fait déborder le vase. En 24 heures, le désormais célèbre mot-clic est repris trois millions de fois sur Twitter et 4,7 millions de fois sur Facebook, se déclinant en plusieurs langues au fur et à mesure qu’il poursuit sa course folle : #MoiAussi, #YoTambien, #YeWoShi, #Ana_Kaman, #QuellaVoltaChe (#LaFoisOù)…

On ne dira jamais assez l’importance de cette insurrection. Soudainement, des femmes parlaient ouvertement et abondamment d’un sujet difficile, longtemps occulté, rarement condamné : l’agression sexuelle. Soudainement, on les écoutait. Comme si on venait juste de comprendre le risque inhérent que comporte le fait d’habiter un corps de femme, comme si on venait de voir pour la première fois l’épée de Damoclès qui pend, trop souvent, au-dessus des rapports sexuels.

Au Canada et au Québec, on a revu les règles concernant l’agression sexuelle, on a promis plus d’argent aux groupes qui se penchent sur la question, on a réexaminé des plaintes qui avaient été initialement rejetées et on est toujours à se demander comment réformer le système judiciaire pour mieux accommoder les victimes d’agressions sexuelles. Sans parler des têtes, et pas des moindres, qui continuent à rouler. De Harvey Weinstein à James Levine, en passant par Gilbert Rozon et Jean-Claude Arnault, l’homme qui causa la suspension du prix Nobel de littérature en 2018, la liste d’hommes célèbres démis de leurs fonctions à la suite d’allégations d’inconduites sexuelles continue de s’allonger.

L’heure n’est pas à la célébration pour autant. Comme il fallait sans doute s’y attendre, après la lame de fond, voici le ressac. Deux récentes études démontrent que le mouvement #MeToo a créé un froid au sein des relations de travail. La plus alarmiste des deux, une enquête menée par Leanin.org, l’organisme pour la promotion des femmes au travail créé par Sheryl Sandberg, auteure du livre du même nom (Lean In), aujourd’hui directrice des opérations de Facebook, affirme que 60 % des administrateurs sont mal à l’aise à l’idée de travailler en tête à tête avec une femme, de socialiser avec des femmes dans le cadre du travail ou encore de se proposer comme mentor à une femme plus jeune.

« #MeToo a jeté un froid sur les relations de travail, dit un avocat spécialiste de la question du harcèlement sexuel. Les hommes ont peur de se retrouver seuls avec une collègue de travail ou une cliente ou ne savent plus exactement ce qu’il leur est permis de dire. »

Une seconde étude menée par l’Université de l’Arizona confirme qu’en effet beaucoup d’hommes ne savent plus sur quel pied danser. Un tiers des hommes interrogés (27 %) craignent de se retrouver seuls dans une réunion de travail avec une collègue, 21 % hésiteraient à engager une femme avec qui ils travailleraient en « étroite collaboration » et 19 % hésiteraient à embaucher une « jolie femme ». De plus, les deux études, qui en sont toutes deux à leur deuxième sondage, s’accordent pour dire que la frilosité augmente d’une année (2018) à l’autre (2019) chez les hommes sondés.

Après 40 ans d’efforts d’intégration, les femmes seraient-elles soudainement redevenues des chiens dans un jeu de quilles ? Au moment précis où on croyait que le vent avait tourné en leur faveur, se retrouveront-elles punies sur le marché du travail ?

Impossible pour l’instant de répondre à ces questions puisqu’on ne sait pas à quoi réagissent les collègues masculins précisément. Ces hommes se méfient-ils des femmes ou, en fait, d’eux-mêmes ? Ont-ils peur d’être faussement accusés par une collègue de travail, congédiés pour la moindre mauvaise blague ? Ou ont-ils peur d’être pris la main sur la fesse, sachant qu’ils en ont l’habitude ? Quelle est la source exacte du problème ? Les deux études sont muettes sur cette question.

À ce jour, on ignore à quel point la violence sexuelle est perçue différemment selon qu’on soit homme ou femme, ce qui ajoute à la confusion. De façon générale, on note que les femmes ont tendance à prendre l’inconduite sexuelle très au sérieux et les hommes, beaucoup moins, comme le soulignait un sondage mené par L’actualité en 2018. L’étude de l’Université de l’Arizona, elle, dit pourtant le contraire : hommes et femmes seraient sur la même longueur d’onde en ce qui concerne la nature et la sévérité de l’agression sexuelle.

À défaut d’y voir plus clair, disons que la suspicion entre les sexes est à son zénith. Alors que les femmes se sont longtemps méfiées des hommes, voilà que les hommes se méfient des femmes.

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10 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 16 octobre 2019 04 h 54

    INÉVITABLE

    C'est un passage obligé après le tsunami #moiaussi. Il était inévitable qu'une remise en question aussi brutale de leurs perceptions, de leurs habitudes et de leur mentalité place bon nombre d'hommes dans un certain désarroi. Particulièrement ceux qui occupent des postes de pouvoir. Soudainement, ils ne sont plus seuls à définir les règles du jeu!

    Va falloir beaucoup de dialogue, et ce n'est pas simple. D'autant moins que l'émergence du "féminisme" intersectionnel constitue un obstacle de taille additionnel, à cause de ses positions de guerre sans merci contre tout ce qui n'est pas des "racisés" (elles se définissent comme des Warriors, n'est-ce pas!).

    Disons que, pour le moment, les femmes ont nettement intérêt à occuper elles-mêmes le plus possible les postes de pouvoir.

    • Jean-François Trottier - Abonné 17 octobre 2019 08 h 21

      La question, M. Thibaudeau, n'est pas que les hommes "ne sont plus seuls à définir les règles" comme vous dites, c'est qu'ils se sentent exclus.

      Plusieurs hommes en position de décision, ou de pouvoir si vous voulez, n'ose plus avoir une entrevue à huis-clos avec une femme, ce qui est un non-sens dans toute industrie. Les conversations privées sont souvent la base de la bonne entente partout au monde. La peur de se faire accuser a posteriori, à tort ou à raison, tue le dialogue.

      Je vous rappelle, si vous en avez l'âge, ou bien je vous apprend que le ressac du féminisme dans les années '80, alors qu'il était très fort vers la fin des années '70, vient directement du slogan "Tous les hommes sont des violeurs en puissance" qu'on entendait à tout propos dans n'importe quelle discussion à bâtons rompus, tant dans un bar qu'au travail.

      C'est simple, la plupart des hommes de mon âge se sont retirés de ces discussion où ils savaient devoir respecter une liste de tabous longue comme le bras, sujets à éviter, obligation de condamnation et le reste, sous peine de se faire apostropher à deux pouces du visage. Lesdites conversations étaient rendues d'un ennui incroyable. Pourquoi subir, ou voir subir ça?

      Résultat, plus aucune fille n'osait se déclarer féministe dans les années '80,. Au début de ce siècle certaines femmes qui se disaient féministes ajoutaient un "mais" immédiatement, et les autres se proclamaient pas féministes du tout. Des ministres entre autres.

      Ce ressac ne venait pas des hommes, tout au plus de leur silence voulu poli et tout de même renfrogné. C'est un malaise généralisé qui a mené là.

      La vie n'est pas un jeu d'échec au règles précises, et pas plus la conversation.
      Tout le monde a besoin de tout le monde. Contrairement aux échecs, ou bien tout le monde gagne, ou bien tout le monde perd, et chaque personne qui "perd" est une perte pour tous.

      La guerre, c'est pas une raison pour se faire mal.

  • Yves Corbeil - Inscrit 16 octobre 2019 08 h 46

    Tous condamnés sur la place publique avant même leur procès

    Je ne défends personne, je ne ni rien au sujet d'une grave maladie du cul dans notre société de dépravé, ça dépasse l'entendement tout ce qui sort au sujet des femmes abusés, des curés, des pensionnats, des associations en tous genres ou sévissent des gens déviants, tout cela semble être un mauvais cauchemar mais non c'est bien réel.

    Par contre condamné les gens avant procès c'est pire que la peine de mort dans le temps ou des gens l'on été par erreur. Imaginer finir votre vie suite à une fausse accusation, ça refroidi n'importe qui. Faut réfléchir tous ensemble pour la suite car notre système judiciaire est totalement dépassé, submerger, inonder de dossiers. Et surtout, il ne faut absolument plus que d'autres criminels pervers se retrouvent en liberté pour inefficacité du système.

  • Yves Corbeil - Inscrit 16 octobre 2019 13 h 59

    Ouin 13:42hrs deux commentaires

    On dirait bien que tous le monde marche sur des oeufs dans ce dossier. Après ça on se demande pourquoi il arrive ce qui est écrit dans cette chronique, RIEN. Ça peut bien stagner quand personne veut aller au bâton pour dénoncer ce qui ne fonctionne plus dans notre société malade et amorcer un début de discusion pour trouver des solutions. On est bon là-dedands, se fermer les yeux jusqu'à ce que ça passe, misère de misère. Ce n'est certainement pas des excuses commandités par kleenex comme sait si bien faire le PM canadien qui règlera ce dossier énorme et honteux. Il n'y a pas de solutions parfaites mais aucune c'est pire, ça rend pratiquement complice de ne pas réagir.

    J'ai eu une mauvaise expérience il y a plusieurs années quand la vague de rage au volant à sévit, j'étais assis dans le char de police pour donner ma version de l'accident pendant qu'un journaliste filmait à mon insu, je me suis retrouvé aux nouvelles du soir sans le savoir «RAGE AU VOLANT» pas de nom mais ma face à TV, le lendemain en rentrant au travail des collègues m'ont demandé si c'était moi ou l'autre qui avait sauté un plomb. Et bien ce n'était seulement qu'un banal accident causé par inattention, je suis un «no body» mais imaginer la même situation pour une personnalité, le feu de poudre quand il est parti avec les réseaux d'aujourd'hui ça laisse une trace indélébile. Faut vraiment repenser comment on traite ces dossiers car tous le monde à droit à la présomption d'innocence, briser d'autres vies n'est pas une bonne solution. Dossier délicat, est-ce pour cela que ça niaise autant, je me pose la question.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 16 octobre 2019 14 h 05

    « on est toujours à se demander comment réformer le système judiciaire pour mieux accommoder les victimes d’agressions sexuelles» (Francine Pelletier)



    Bah! Il n'y a qu'à emprisonner ceux que l'on dénonce, sans autres formes de procès; dans le lot, on aura bien attrapé un coupable.

  • Donald Thomas - Abonné 16 octobre 2019 16 h 13

    Les abus des deux côtés

    Madame Pelletier semble étonnée que, de plus en plus, les hommes hésitent à se retrouver seuls avec les femmes. Il y a des abus du côté des hommes, évidemment, mais il y en a du côté des femmes aussi. Tout geste, tout mot, peut être mal interprété et dénoncé. Et, de nos jours, aussitôt dénoncé, automatiquement coupable. N’est-il pas plus simple d’éviter mots et gestes, alors ? On ne blague pas avec les collègues féminines, au cas où ça soit mal interprété. On ne les invite pas à prendre un café "avec les boys", au cas où au cours de la conversation, un propos, une blague...

    Un exemple tout récent, de Manchester en Angleterre : un jeune homme de 19 ans, esseulé, tente d’aborder une jeune fille. Il a le malheur de lui toucher le bras, puis la taille. Apprentissage normal de la vie d’ado, non ? Dans le monde actuel, être malhabile est un crime : la jeune fille, convulsée par les larmes, fut traumatisée au point de ne pouvoir faire ses examens. Elle dénonça son « agresseur » à la police et le procès aura lieu : Jamie Griffiths est passible de 10 ans de prison, coupable « d’avoir eu l’intention » (basé sur quoi ?) de toucher le sein de la jeune femme:
    https://www.thesun.co.uk/news/10107166/student-googled-how-to-make-friend-touched-schoolgirl-faces-jail/

    https://www.mirror.co.uk/news/uk-news/student-who-searched-how-make-20555360

    Voilà où nous en sommes. L’abus est aussi là : tout geste, même s’il est maladroit peut être dénoncé. Alors, bilan pour les hommes, jeunes ou vieux, c’est plus prudent de jouer aux jeux vidéo le samedi soir.
    Ça s’appelle un déraillement. Y a-t-il un juste milieu ? Probablement. Les hommes doivent agir avec bienséance, évidemment, mais les femmes doivent cesser de voir l'agression partout. Une chose est certaine, le nombre de personnes célébrant la sainte Catherine va aller en augmentant.