Le Brexit dure

Le Brexit dure, dure et dure, mais ne se réalise pas. C’est un peu comme la ligne d’horizon : plus on croit s’en rapprocher, plus elle s’éloigne. Le débat sur le Brexit est devenu un labyrinthe inextricable, une tragicomédie sans fin, peut-être même le tombeau de ce qui fut une grande démocratie.

Le naufrage n’épargne personne ; aucune institution n’en sort indemne.

 
 

Premier mais non le seul : le chef du gouvernement, Boris Johnson, dilettante cynique et sans convictions, menteur en chef lors de la campagne référendaire du printemps 2016.

Avec sa promesse démagogique de rapatrier comme par magie, du simple fait de sortir de l’Union européenne, « 350 millions de livres par semaine pour le Service national de santé », il fit mouche : cet argument fallacieux fut l’une des principales raisons tactiques de la victoire du « Leave ».

La politique est ainsi faite de questions secondaires qui deviennent un matin décisives, par accident ou par habileté tacticienne de tribuns sans scrupules.

Cela dit, les adversaires de Boris Johnson ne sortent pas non plus indemnes des turpitudes associées à l’infernal « débat sur le Brexit ».

Le leader du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, n’a jamais pu articuler à voix haute, d’une façon claire, ce qu’il pense du fond de la question. Il vient même de faire voter les instances du parti pour que celui-ci « reste neutre » tout en favorisant, peut-être, un éventuel second référendum… qui appartient de toute manière à la politique-fiction !

Il est vrai que Corbyn et son parti — qui croupissent dans les sondages à moins de 25 % des intentions de vote, presque 12 points derrière les conservateurs — sont résolument contre le « Brexit dur », sans accord de sortie. Ils ont même réussi à faire adopter une motion en ce sens par la Chambre des communes.

Le salut peut-il alors venir du Parlement, dépositaire et garant historique de l’auguste démocratie britannique ? Mais le Parlement est une autre victime collatérale de cette crise.

Depuis trois ans, cette institution est devenue une cour d’école indisciplinée, avec un président de la Chambre qui hurle continuellement « Order ! Order ! ».

Elle ne sait plus que dire non, non et non. Par trois fois, les Communes ont rejeté le compromis raisonnable auquel était parvenue Theresa May avec Bruxelles en novembre 2018. Aucune majorité n’a pu se détacher sur une version ou l’autre des textes présentés.

Et puis, ce vote censé « exclure le Brexit dur » relève de la pensée magique. Non seulement le premier ministre semble décidé à défier cette loi et à aller à la sortie coûte que coûte le 31 octobre, mais il suffit en outre qu’un seul des 27 pays de l’Union refuse tout report pour que le « saut dans le vide » ait lieu.

Puis il y a la Cour suprême, invention récente (2009) dans ce système sans Constitution écrite. La semaine dernière, 11 de ses juges ont lancé un pavé dans la mare en annulant la suspension du Parlement pendant cinq semaines, qui avait été décrétée par Boris Johnson, dans une évidente manoeuvre tactique.

Mais la réponse de la Cour, par sa virulence, était également une intervention politique, voire politicienne dans le débat. Elle a décrété la suspension du Parlement « nulle et non avenue ». Pourtant, des suspensions plus courtes (deux semaines) sont une tradition du mois de septembre en politique britannique.

Le virus de la politisation (dans le pire sens du terme) emporte tout — l’exécutif, le législatif, le judiciaire.

 
 

Du point de vue de Bruxelles, il y a une façon d’éviter le pire, que serait un énième report… et la pérennisation du « débat sur le Brexit », ce cancer lent : trancher dans le vif ; dire adieu aux Britanniques le 31 octobre.

Même un « Brexit doux » impliquerait la reprise rapide de discussions interminables. Un « Brexit dur », en revanche, ferait mal, surtout à l’une des deux parties… Mais il pourrait enfin permettre à l’Europe de tourner la page, de penser à elle-même et à son avenir, sans les Anglais.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

6 commentaires
  • Yolande Chagnon - Inscrite 30 septembre 2019 07 h 58

    DE LA CONFUSION DES POUVOIRS

    Lorsque nous avons eu à nous prononcer le 30 octobre 1995 au Québec, nous avions à dire si nous étions d'accord ou non avec le projet de loi sur l'avenir du Québec qui édictait qu'il aurait une période de négociations d'un an suite à quoi le Québec pouvait proclamer son indépendance.

    L'échec des négociations aurait été notre NO DEAL ou notre hard Brexit et nous le savions.

    Mais David Cameron a fait voter sur un principe, le REMAIN ou le LEAVE sans texte législatif sur l'actualisation ou la mise en oeuvre de ce principe.

    Cameron et May, de même que la majorité de parlementaires étaient pour le REMAIN.

    C'est tout comme si on avait voté OUI en 1995 tout en donnant à Daniel Johnson fils le mandat de réaliser l'indépendance.

    Le backstop irlandais n'est carrément pas acceptable car il crée une union douanière perptuelle entre l'UE et tout le Royaume-Uni.

    La Cour suprême britannique est rendue dans l'arène politique pour une deuxième fois; la première, ce fut lorsqu'elle interdit au gouvernement d'appliquer le Brexit sans l'accord du parlement.

    SUPREME COURT AGAINST THE PEOPLE

    https://ukconstitutionallaw.org/2019/09/25/danny-nicol-supreme-court-against-the-people/

    Et voici que de surcroît, la Chambre des Communes a jusqu'ici refusé tous les projets de Brexit proposés par le gouvernement

    De plus, le gouvernement a proposé par trois fois d'aller en élections, mais l'opposition, utilisant son pouvoir de blocage établi par le "Fixed-term Parliaments Act 2011" refuse d'autoriser la dissolution qui requiert l'accors ds deux tiers des députés.

    Une recette pour le chaos.

    https://en.wikipedia.org/wiki/Fixed-term_Parliaments_Act_2011

  • Claude Gélinas - Abonné 30 septembre 2019 09 h 26

    Chaos assuré !

    États-Unis et Grande Bretagne dirigés par deux excités populistes gonflés à bloc narcissiques et menteurs pathologiques adeptes du chaos.

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 30 septembre 2019 10 h 52

    Vive la démocratie à l'anglaise?

    N'est-ce pas cette démocratie qui a mené au BREXIT pour ne pas aider l'Europe et les grecs sous le « 350 millions de livres par semaine pour le Service national de santé »? Comme si cette démocratie (demos) ne devait pas aux grecs son néo-aristotélisme à la TAYLOR? Quelle ingratitude, quelle injustice, quelle injure? N'est-ce pas aussi cette démocratie qui a mené JOHNSON au pouvoir? Et cet homme qui méprise par avance une loi pour « exclure le Brexit dur » comment pourra-t-il honorer d'autres lois lorsqu'elles lui seront contraignantes? Enfin, l'événement heureux de cette chute politique est probablement de permettre de mieux comprendre le vrai visage de la démocratie britannique: elle «respecte» les lois quand ça fait son bussiness... Bussiness qui tentera bientôt de «fabriquer le consentement» au sujet de la valeur de ses actions... Et la monarchie britannique de respecter Sir JOHNSON qui le respecte... C'est beau et bon la démocratie anglaise, non? En une période de plus grande barbarie, quel sort cette démocratie aurait-elle réservé à SOCRATE et aux oeuvres de PLATON, comme la République par exemple?

    Le modèle démocratique anglais, combien de fois faudra-t-il faire l'erreur de le laisser déraper pour lui donner un cadre, une constitution au moins? N'est-ce pas un véritable moment d'éducation?

    Pour l'avenir, ces erreurs britanniques seront-elles suffisantes pour l'éducation? Pour mieux comprendre, faudra-t-il aux sensualistes attendre le «chaos» en acte dont parle M. GÉLINAS?

  • Gilles Théberge - Abonné 30 septembre 2019 11 h 38

    Ce n'est pas pour rien que De Gaulle avait déjà prédit ce scénario mortifère. Écoutez-le :

    https://www.youtube.com/watch?v=n0trB8OM-uQ

    Et aussi il nous donne une leçon de politique qui montre le profondeur de sa pensée. On peut y lire en filigrane qu'il ne semble pas porté à une Union Européenne qui aboutirait en une Fédération... Comme le Canada ?

    https://www.youtube.com/watch?v=C_kklC9JPzw

  • Gilles Théberge - Abonné 30 septembre 2019 11 h 38

    Ce n'est pas pour rien que De Gaulle avait déjà prédit ce scénario mortifère. Écoutez-le :

    https://www.youtube.com/watch?v=n0trB8OM-uQ

    Et aussi il nous donne une leçon de politique qui montre le profondeur de sa pensée. On peut y lire en filigrane qu'il ne semble pas porté à une Union Européenne qui aboutirait en une Fédération... Comme le Canada ?

    https://www.youtube.com/watch?v=C_kklC9JPzw