Si possible, durer

Dans le matin clair de cette fin d’août, mes camarades de classe ont fermé les yeux, tout comme moi. Un bras étendu vers l’est : « Pensez à la personne la plus vieille qui vous a touché, prise dans ses bras, quand vous étiez enfant. En quelle année était-elle née ? »

Les esprits filent vers le début du XXe siècle, peut-être même un peu plus tôt. Je pense à Alice, arrière-grand-mère paternelle, dont je garde un souvenir de papier froissé et de parfum poudré, quelque part dans un coin ombragé de mon cœur.

« Maintenant, tendez l’autre bras vers l’ouest, et pensez au plus jeune enfant dans votre vie — assez proche de vous pour l’avoir tenu, étreint lui aussi. Combien de temps vivra-t-il ? Donnez-lui une longue vie. »

Mon amour pour Antonin, filleul adoré, fuse dans la lumière dorée vers l’an 2108. Bras grands ouverts, tendue entre ces deux pôles, je sens le temps se contracter, se condenser en moi, mon souffle presque coupé par l’émotion inattendue charriée par cette introduction au cours sur la forêt.

« Et voilà. Vous êtes debout au centre, au milieu de cette mémoire de 200 ans. Votre vie touchera, aura touché, ces deux cents années de l’aventure humaine. » Dans le silence plein, je me figure 200 printemps, en une séquence symphonique d’explosions d’arbres en fleurs.

Nous sommes 35 participants dans la grange assemblée en tenons-mortaises qui accueille les classes théoriques de notre cours de design en permaculture. Chacun est arrivé sur les lieux enchanteurs de ce homestead de Sutton par des chemins fort différents. J’y suis venue par une sorte d’instinct brut : il me semble que se cache là, derrière ce mot énigmatique, « permaculture », une communauté de pensée qui pourra m’aider à vivre mieux (et, avec un peu de chance, à m’inquiéter moins).

J’ai raison, j’ai 1000 fois raison. Je serai éblouie par ce que j’apprendrai lors de ce PDC (Permaculture Design Certificate) offert par l’organisme Mycélium. Pour le peu que j’ai l’espace de raconter ici : je découvrirai qu’il existe des solutions à presque tous les défis que l’époque nous lance dans les jambes. Il suffit d’imiter les écosystèmes naturels, et il est possible de répondre aux besoins des êtres humains et des autres êtres vivants en régénérant notre environnement plutôt qu’en l’épuisant jusqu’à la lie. La bonne nouvelle ? Certains (je les ai rencontrés) ont déjà commencé.

C’est la même intuition farouche, le même genre de prémonition frémissante qui m’a fait aller vers les pages de Fais ta guerre, fais ta joie (Boréal), le tout dernier opus du plus que vivant Robert Lalonde. Le titre, déjà, résonne en moi comme un mantra. Bon sang ! Certainement ! Il faut tout faire nous-mêmes, nos guerres comme nos joies. Personne ne fera rien sinon. Personne ne fera sans nous.

Dans cette plaquette chatoyante dont les ciels se glissent en nous comme les souvenirs d’un long été d’enfance, Lalonde convoque son « peintraillon » de père, authentique artiste aux prises avec toutes les réflexions jamais révolues qui hantent ceux qui se frottent à la création. Il trace tout au long des fragments qui constituent la trame du livre une ligne franche qui concentre la question brûlant au cœur de toute pratique artistique : « Tout grand artiste ne demande ni à triompher, ni à s’enrichir, ni même à vivre mieux : il demande à continuer, un point c’est tout. »

Mais à bien y penser : est-ce que cette obsession de la durée ne serait pas devenue le besoin, l’appétit, le rêve de toute notre espèce ? Est-ce que cette idée fixe de continuer ne serait pas en train de s’emparer de nos imaginaires à tous ? « Enfant, vous imaginiez noirement une proche fin des temps : il allait falloir aller vite, énoncer sans expliquer les images, les pensées, les émois. Le temps vous était — vous est toujours — compté. » Il n’est plus besoin d’une imagination débridée pour échafauder l’effondrement de notre monde, ou à tout le moins une fin : la nôtre.

Face à l’ampleur de notre tâche pour éviter le pire, mon initiation à la permaculture m’a redonné des moyens et du courage. Si mon sens des responsabilités s’est aiguisé, c’est d’abord parce que j’ai trouvé là des stratégies pour agir concrètement, pour mettre en échec le sentiment d’impuissance qui nous paralyse tous plus ou moins. Pour inventer au présent une façon de continuer, justement. Prendre soin de la terre. Prendre soin de l’humain. Redistribuer équitablement les surplus. Réparer le paysage, régénérer les sols, stopper la désertification, assainir l’eau, détoxifier des zones contaminées : les permaculteurs savent mettre en œuvre tous ces miracles. Et, comme les artistes  donner à voir la beauté grave dont nous sommes les dépositaires.

« […] Ce qui existe, c’est la lutte. Ce qui existe, c’est l’acharnement. Ce qui existe, c’est l’entêtement. Répète après moi ! […] Là, comment te sens-tu ?

— Pareil. Pareil mais mieux.

— C’est ça, pareil mais mieux. Y faut pas en demander plus. Et on continue.

— On continue. »

1 commentaire
  • Clermont Domingue - Abonné 28 septembre 2019 10 h 22

    Merci.

    Magnifique votre texte! Depuis toujours, les humains ont soif d'éternité. Les religions tentent de répondre à ce besoin,

    Dans la nature,tout se renouvelle;meurt et renaît. Il faut accepter de laisser la place sans pousser dans le dos du temps.

    L'arrière grand père que je suis a renoncé à récolter sa grande forêt. Je laisse à mes milliers d'arbres le soin de capter le carbone.