La langue du Canada

Au Canada, le français est bafoué. On peut, en effet, y mépriser cette langue presque en toute impunité. L’exécrable version française de la chanson de campagne du Parti libéral du Canada en est la plus récente démonstration. On compose en anglais, on passe le tout dans « Google traduction » et on se félicite d’être bilingue. Quand les francophones se scandalisent d’un tel charabia, on leur répond qu’ils devraient saluer l’effort d’ouverture des anglophones. C’est ça, être colonisé, répétait Pierre Bourgault.

Fonctionnaire à Ottawa dans les années 1950, Pierre Elliott Trudeau découvrait avec déception la réalité linguistique canadienne. « On pouvait à peine parler français une minute par jour, racontera-t-il plus tard. Les notes de service entre collègues francophones s’envoyaient en anglais […] tout se faisait en anglais à Ottawa. »

Devenu premier ministre du pays en 1968, Trudeau croira pouvoir corriger cette injustice en faisant voter, l’année suivante, la Loi sur les langues officielles, censée octroyer au français et à l’anglais « un statut, des droits et des privilèges égaux quant à leur emploi dans toutes les institutions du Parlement et du gouvernement du Canada ». Big deal !

Qu’en est-il, 50 ans plus tard ? En mai 2019, Raymond Théberge, commissaire aux langues officielles, constatait que l’utilisation du français n’allait vraiment pas de soi dans la fonction publique fédérale à l’extérieur du Québec. Serge Quinty, directeur des communications de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada, faisait récemment état, dans un reportage d’Émilie Dubreuil sur le site de Radio-Canada, des nombreuses plaintes de fonctionnaires fédéraux francophones qui n’arrivent pas à travailler dans leur langue. « On leur dit que c’est plus efficace si tout le monde parle en anglais, que ça va plus vite », déplore-t-il. Le fardeau du bilinguisme continue d’appartenir aux francophones et l’assimilation, en effet, s’accélère.

En 1951, 29 % des Canadiens étaient de langue maternelle française, 59 % de langue maternelle anglaise et 12 % de langues maternelles autres. En 2016, les chiffres sont les suivants : 21 % de francophones, 57 % d’anglophones et 22 % de locuteurs d’autres langues. Quand on sait que, à l’extérieur du Québec, les locuteurs de langues autres qu’officielles choisissent presque systématiquement l’anglais pour s’intégrer à la société canadienne, on n’a pas envie d’avoir « une main haute », comme nous le suggère la chanson libérale. À l’extérieur du Québec, il y a 4 % de francophones. On prévoit qu’ils ne seront plus, en 2036, que 3 %. Ça incite plutôt à avoir la falle basse.

Déficit démocratique

Dans Deux poids, deux langues (Septentrion, 2019, 236 pages), l’historien Serge Dupuis raconte, le plus objectivement possible, la laborieuse histoire de la dualité linguistique canadienne. L’impression qui se dégage de cet essai touffu est que le français, au Canada, est un caillou dans le soulier des anglophones.

De 1760 à 1960, les francophones de partout au pays doivent se défendre bec et ongles pour simplement avoir le droit d’exister. De 1963 à 1969, à l’époque de la commission Laurendeau-Dunton, les espoirs redeviennent permis. Le premier ministre Pearson dit alors souhaiter « que la Confédération canadienne se développe d’après le principe de l’égalité entre les deux peuples qui l’ont fondée ».

Si la diversité culturelle et la dualité linguistique permettent de comprendre l’esprit d’accommodement qui a traversé les quatre derniers siècles, la suppression des différences et des minorités est un fil conducteur tout aussi considérable dans l’histoire canadienne.

En 1969, le nouveau premier ministre Trudeau rejette l’idée des deux peuples pour n’en conserver que celle des deux langues, associées à des droits individuels. La suite des choses, qui comprend notamment la Charte canadienne des droits et libertés de 1982, est un parcours du combattant pour les francophones, qui doivent sans cesse, pour faire valoir leurs droits, avoir recours aux tribunaux. S’épuiser pour vivre, c’est fatigant.

Franco-Ontarien d’origine, Dupuis ne cache pas que la majorité de ses cousins ne parlent plus le français. Cet aveu constitue, à lui seul, une preuve accablante de l’échec de la Loi sur les langues officielles. L’historien essaie, malgré tout, de voir le bon côté des choses. Il souligne une amélioration de l’accès à une éducation en français à l’extérieur du Québec depuis 50 ans et la « bonne foi » relative de l’État fédéral dans ce dossier, mais il ne peut échapper à la conclusion de la politologue franco-ontarienne Linda Cardinal, qui déplore depuis longtemps le « déficit démocratique » imposé aux francophones du Canada.

Dans Le Devoir du 12 septembre dernier, Cardinal, avec son collègue Martin Normand, formule le souhait que, à la faveur de la campagne électorale en cours, les Québécois et les autres francophones du pays demandent instamment aux candidats « comment ils ou elles entendent faire avancer la promotion du français au pays ». Attendons-nous à être déçus.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

13 commentaires
  • Gilles Marleau - Abonné 21 septembre 2019 07 h 50

    Au Québec de donner l'exemple

    Dans ses relations avec les autres provinces, les premiers ministres et ministres québécois ont pris l'habitude de s'adresse oralement et par écrit à leurs homologues des autres provinces canadiennes dans la langue de Shakespeare au lieu de se servir du français alors que tous ont les moyens et la capacité de comprendre et d'accueillir la langue française. Un tel usage valoriserait l'usage du français et rendrait service à tous les francophones.

    • André Labelle - Abonné 21 septembre 2019 20 h 54

      Pour faire de telles affirmations vous avez sûrement des preuves tangibles. Pouvez-vous les fournir ? je ne crois pas ce que vous insinuez.
      Et même si cela était vrai nous devrions conclure qu,au Canada si on ne parle pas anglais, nous ne sommes pas compris.
      Donc la seule façon qu'a le Québec de se faire respecter c'est d'établir un rapport de force tel que si on persiste èa ne pas nous entendre c'est la séparation. Une porte est ouverte ou fermée ...

  • Bernard LEIFFET - Abonné 21 septembre 2019 08 h 00

    Le déclin de la langue et de la culture française: à qui la faute?

    Le temps passe, chaque matin le coq d'une ferme au lointain se fait entendre, mais déjà une aute chronique du Devoir m'interpelle afin de répondre présent pour défendre notre langue et notre culture. Évidemment il faut faire appel à l'Histoire, l'histoire des deux peuples fondateurs dont il sera impossible d'avoir un respect mutuel des deux! Les guerres d'autrefois sont omniprésentes dans les livres d'histoire et faire fi de cette réalité du passé est utopique. Commenter l'évolution des deux langues est une chose, mais il faut de facto lui associer les cultures qui s'affrontent depuis la fondation du Canada. Depuis celle-ci, il y a toujours eu une prédominance de l'Anglais sur le Français! Après tout c'est normal aurait dit Lord Durham qui à son époque considérait les francophones comme une bande d'ignorants! C'est la rage au coeur d'entendre ce dernier, précurseur des disparités actuelles entre les deux peuples. Tout se faisant en Anglais à Ottawa depuis 1857, endroit choisi par la Reine Victoria, après de nombreuses tractations contre Québec, faut-il s'étonner d'en subir les conséquences aujourd'hui?
    Donc, d'une part il y a ce déséquilibre des langues (primauté) forcé par les Anglais du ROC avec le sceau britannique, les Français (ou Canadiens français) n'ayant aucun support depuis fort longtemps! Aussi, sous P-E Trudeau, la Charte canadienne n'a pas été acceptée par le Peuple québécois! Enfin, au Québec-même, il y a un groupe d'Anglophones qui, bien que minoritaires, à Montréal surtout, ont des pouvoir que les Francophones n'ont pas dans les autres provinces. Ce manque de réciprocité est un facteur puissant dont le ROC abuse et au Québec, il faut plier l'échine devant ce Dominion descriminatoire! Comment peut-on espérer devenir maître chez nous comme disait Jean Lesage! Je ne connaîs qu'un moyen, celui de devenir indépendant, et vite, avant d'être réduit à néant!
    VLQF!

    • André Labelle - Abonné 21 septembre 2019 21 h 08

      J'ai déjèa évoqué l'idée que Québec devrait créer un programme visant à rapatrier tous les francophones hors Québec. On proposerait de puissants incitatifs fiscaux et autres (la prise en charge des coûts d'acquisition de biens immobiliers, réduction des frais professionnels, garantie de frais hypothécaires très réduits, coûts universitaires réduits, etc., etc.).
      Pouvons-nous imaginer des milliers de francophones hors Québec revenir au bercail ? Moi oui. Ça règlerait plusiers problèmes hors Québec et au Québec. Dans certains cas une utopie peut se réaliser.

      «Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait.»
      [Mark Twain

  • Guy O'Bomsawin - Abonné 21 septembre 2019 09 h 51

    L'effet Trudeau au Québec

    Il faut admettre que la Loi sur les langues officielles, qui accorde le droit aux fonctionnaires fédéraux de s'exprimer dans leur langue et oblige le gouvernement du Canada à offrir ses services en français aux francophones de même que de traduire dans l'autre langue tout document officiel et public, avait eu un effet majeur au Québec. Avant son entrée en vigueur en 1969, l'anglais était la langue courante de la fonction publique fédérale, fut-ce au coeur même de la ville de Québec et, exemple le plus patent en services essentiels, les prévisions météorologiques faites à Montréal par des équipes principalement francophones n'ont été rédigées qu'en anglais jusqu'en 1972, leur traduction vers le français ayant été jusque-là à la charge de la Presse canadienne, le réseau pancanadien de nouvelles radio et télé. Ce n'est d'ailleurs que par un arrêt de travail impromptu que les météorologues du Centre météorologique du Québec avaient alors réussi en moins de 24 heures à dégommer la direction unilingue anglophone, et à ne rédiger désormais leurs les prévisions qu'en français; en contrepartie, ils avaient immédiatement créé à leurs bureaux une unité de traduction vers l'anglais et, du coup, vers le français pour les prévisions émises uniquement en anglais par les centres météorologiques du Canada; en 1992, ils avaient été honorés pour l’excellence de ce service par Victor Goldbloom, au moment où il était Commissaire aux langues officielles.

    • André Labelle - Abonné 21 septembre 2019 21 h 14

      N'oublions pas le "crise des gens de l'air" en 1975.
      En fait les francophones canadiens ont toujours eu èa se battre pour se faire respecter. Jamais Ottawa et le ROC n'ont agit que par la contrainte judiciaire. Deux solitudes ...

  • Pierre Langlois - Inscrit 21 septembre 2019 11 h 49

    Nuançons...

    « Lors du Recensement de 2016, 213 225 personnes ont déclaré une langue autochtone comme langue maternelle, soit 0,6 % de la population. Bien que leur dénombrement ait été sans doute incomplet, le Recensement de 1901 avait dénombré près de 77 000 personnes dont la langue maternelle est une langue autochtone, représentant 1,4% de la population. » - L’évolution des populations de langue maternelle au Canada, de 1901 à 2016, Statistique Canada, 2018 (No 11-630-X au catalogue)

    Malgré les politiques fédérales que l'on a qualifié de génocide envers les premières nations, il y avait en 2016 trois fois plus de personnes déclarant une langue autochtone comme langue maternelle que 115 années auparavant.

    Population du Canada en 1951 : 14 000 000. Langue maternelle française : 4 060 000 (29 %). Population du Canada en 2016 : 35 000 000. Langue maternelle française : 7 350 000 (22 %).

    Par rapport à 1951, malgré la difficulté de vivre en français en Amérique, nous étions quand même 81 % plus nombreux à déclarer cette langue comme maternelle en 2016.

    « Au Québec, le poids de la population de langue maternelle française est demeuré aux environs de 80 % de 1901 à 2001. Il a diminué depuis pour se situer à 78,0 % en 2016. » - IDEM

    Si les Amérindiens sont plus nombreux à transmettre leur langue maternelle qu'ils ne l'étaient en 1901... Si nous sommes plus nombreux à transmettre notre langue française que nous l'étions à l'époque de la revanche des berceaux... Si au Québec la situation du français est relativement stable depuis 115 ans... Puis-je déduire que, même si le français est toujours menacé, ce n'est pas demain la veille qu'il disparaîtra en Amérique ? Dans ce contexte, le bilinguisme et le multiculturalisme canadiens sont des armes défensives que nous devrions utiliser au maximum au lieu de les bouder. C'est d'autant plus vrai qu'un Québec libre -- si jamais cela arrivait -- devra être bilingue et multiculturel pour survivre et prospérer parmi ses voisins.

    • André Labelle - Abonné 21 septembre 2019 21 h 19

      Le nombre accru des personnes se déclarant de langue autochtone pourrait bien être le résultat d'une volonté accrue d'affirmation et pourrait bien ne rien avoir à faire avec l'accroissement de l'usage d'une langue autochtone. Donc cette donnée que vous présentez, en admettant qu'elle soit vraie, pourrait bien masquer une autre réalité.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 21 septembre 2019 13 h 48

    Pourquoi cet analphabétisme du français au Québec?

    Comme il est difficile d'écrire en quelques mots un commentaire plus étoffé, c'est toujours la rage au coeur, que je tiens à souligner les dommages occasionnés par le gouvernement fédéral, on dira plutôt la copinerie anglaise à l'égard du français au Québec! Cette situation à première vue désastreuse n'est absolument pas justifiée car suivant plusieurs études, le peuple québécois n'est pas ce que les Autres du ROC voudraient laisser courir. En effet, il apparaît que la plupart des gens sont fonctionnels, ce qui est plutôt rassurant! Ce point étant dit, qu'en est-il des demandes du Québec en ce qui concerne la langue utilisée par les services fédéraux au Québec? On le sait tous c'est un fiasco et le Français est absent lors des échanges entre Ottawa et le Québec! À qui la faute? Aux différents gouvernements québécois habitués à satisfaire ceux qui sont proches du pouvoir à Ottawa! Pourtant, dans ce contexte, il n'y a pas d'effet de proximité : tous les québécois devront obéissance à la monarchie britannique! Des libéraux, dont les derniers avec Couillard aux caquites dont récemment la ministre Nathalie Roy qui a été relevée, impuissante à défendre la langue française, c'est la passivité qui, combinée à la pression anglaise, se propage dans les ministères et sans un vrai organisme québécois de la défense de la langue française c'est l'extinction certaine!

    • André Labelle - Abonné 21 septembre 2019 21 h 25

      La cause de ce que vous soulignez, selon moi, tient essentiellement au refus des gouvernements québécois d'établier un réeal raopport de force avec Ottawa : vous donnez suite à nos demandes historiques sinon, c'est la séparation.
      «L'absence de volonté et la lâcheté devant l'action représentent de grands défauts pour les dirigeants alors condamnés à l'impuissance.»
      [Jiang Zilong]