Momie blues

On se marchait littéralement sur les pieds devant six dépouilles aux fabuleux enrobages. C’était à l’exposition Momies égyptiennes. Passé retrouvé, mystères dévoilés au Musée des beaux-arts de Montréal, un jour de grande affluence. Ces trépassés d’époques diverses entre 900 av. J.-C. et l’an 180 de notre ère trônaient au milieu de plus de 200 artefacts et maintes images numériques. Tous objets issus de l’impressionnante collection égyptienne du British Museum de Londres.

À l’heure où nos propres rituels funéraires se réduisent à fort peu de choses, ces spectaculaires embaumements sous sarcophages peints et dorés, assortis de colifichets pour agrémenter le voyage : amulettes, talismans, parures, œil d’Horus et compagnie, n’en finissent plus de fasciner. Périr se transformait jadis là-bas en œuvre d’art et de magie. On envie aux anciens Égyptiens leur sens du panache mortuaire.

Les nouvelles technologies, dont la tomodensitométrie, ont permis de reconstituer l’état de santé des embaumés, leur apparence comme les techniques diverses de momification. Le tout, sans leur arracher leurs bandelettes pour l’autopsie. On n’arrête pas le progrès.

Si bien qu’à l’expo, les corps et visages ressuscitent sous rayons X. Tiens ! Ils avaient à peu près tous mal aux dents, ces Égyptiens-là. L’artériosclérose ou les problèmes cardiovasculaires les décimaient par ailleurs. Avec la médecine du temps des pharaons dans la vallée du Nil, on ne faisait guère de vieux os ici-bas. Mieux valait décidément croire en un au-delà moins souffrant. C’est le propre de toute religion que de susciter l’espoir en une vie meilleure, remarquez.

Ces humains d’une autre ère auraient-ils pu imaginer qu’un jour, leurs visages émaciés se révéleraient sous images numériques ? Que devant leurs sarcophages profanés, des foules occidentales défileraient ébahies au XXIe siècle ? On les entend d’ici grincer de leurs dents pourries sous l’outrage, en appelant le dieu Anubis au secours. Pas drôle, la vie éternelle des momies…

Et ce parcours terrestre qu’on leur a fait subir… En font foi tant de trésors égyptiens acquis par des collectionneurs européens au XIXe siècle, revendus bientôt à de grandes institutions outre-continent. Guère scrupuleux sur les méthodes de fouille et d’acquisition, ces premiers égyptologues. Qui se piquait de reconnaître au pays d’origine la propriété de ces sarcophages, statues, vases, bijoux et tutti quanti ? Des momies pouvaient s’acquérir en Europe dans des ventes aux enchères et s’exposer au salon, bandelettes y compris. Sans leur demander leur avis. Dur !

Londres aura constitué la plus importante collection égyptienne après celle du Caire, avec la fameuse pierre de rosette qui permit à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes. Mais Berlin le talonne : au Neues Museum, on admire l’élégant buste polychrome de Nefertiti et autres merveilles. Sans compter les pièces exposées au Louvre et un peu partout. Les grands musées du monde sont des antres de pillages et des butins de guerre. Parfois des cimetières pour tout finir.

L’Égypte appelle à la restitution d’une partie de son patrimoine disséminé sur la planète. On comprend. Ils ont déjà leur lot de momies là-bas et les sarcophages de Toutankhamon sont demeurés au bord du Nil, mais des pièces emblématiques détenues à l’étranger cherchent à regagner coûte que coûte la mère patrie.

Reste que le pays a besoin de s’aider un peu pour récupérer des trésors prestigieux dispersés. Car le Musée du Caire, place Tahrir, a ce côté brouillon qui désespère. Souvent, de vieilles étiquettes du début du XXe siècle identifient mal des objets précieux sur des socles surchargés. Et toutes ces boîtes non vidées…

L’institution centenaire sera bientôt rénovée, agrandie et modernisée, assurent les autorités du pays. Promis ! Un nouveau musée égyptien près des pyramides de Gizeh devrait ouvrir ses portes en 2020, en accueillant le somptueux lot Toutankhamon, tandis que les momies royales migreraient vers le Musée national de la civilisation égyptienne.

Il n’y aura pas trop de musées pour exposer les antiquités du pays, plus nombreuses chaque année sous fouilles récentes d’un sol aux vestiges innombrables. L’Égypte, cible d’attentats, mise sur la fascination qu’exerce son héritage culturel pour attirer le tourisme.

Si ses musées prennent du lustre, elle pourra mieux négocier d’éventuels retours de trésors nationaux au logis et paraître plus séduisante encore aux visiteurs.

Quant à bien des momies expatriées, il leur reste leurs yeux désormais scannés pour pleurer… La civilisation engloutie qui les a embaumées est trop convoitée pour leur offrir le repos éternel six pieds sous terre, mais elles n’en pensent pas moins. On les salue bien bas au MBAM afin de conjurer leurs malédictions. Sait-on jamais… Ah !

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1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 septembre 2019 08 h 55

    Tous nos œufs dans le même panier ?

    Coincée entre la Libye (où le chaos règne depuis de l’OTAN y a mis le bordel) et l’Arabie Saoudite (où tout ce qui est pré-islamique est systématiquement détruit), l’Égypte est un endroit risqué pour y entreposer exclusivement tous les trésors des Pharaons.

    Je crois que le combat contre l’appropriation culturelle, aussi louable soit-il, ne doit pas nous aveugler.