Les gros poissons

Avant qu’une motomarine ne vienne faire son esbroufe autour du Grand Cru, le bateau de croisières gastronomiques qui sillonne le lac Memphrémagog, je n’avais pas tellement repensé au dernier roman de Joyce Maynard. Je ne sais pas pourquoi, mais la seule vue d’un de ces engins me donne envie de tenir une carabine, chose qui ne m’arrive plus si souvent. Pas besoin d’un gros calibre, du petit plomb suffirait. L’exhibitionniste était venu faire son show de rodéo sur les vagues de notre sillage, il avait trouvé son public, captif d’un bateau pouvant accommoder 175 passagers, pendant que, sur le pont, nous digérions qui sa truite des Bobines, qui son feuilleté aux «champignons exotiques locaux» (l’oxymore est superbe).

De chaque côté du bateau glissaient lentement des rives arborées, habitat d’une prospérité presque discrète comparée à la culture du «plein la vue, plein les oreilles» du motomariniste, dont le showing off sur fond d’une délicate dentelle de voiliers semblait grossier, voire vaguement prolo sur les bords. À bâbord, à tribord défilaient les millions, sublimés en une série de propriétés dont le chic et le bon goût arrivaient difficilement à faire oublier tout ce que la sérénité de ce paysage devait à la surenchère immobilière. Comment ose-t-on s’approprier le travail dix fois millénaire des glaciers? C’est comme si on avait essayé de nous faire passer un compte en banque pour une carte postale.

On repensait au Déclin de l’empire américain et on se disait que le bon temps où un professeur d’université avait les moyens de venir décompresser ici les fins de semaine était bien révolu. Et regrettant d’être incapables de repérer la colline où se dressait peut-être toujours la «cabane» de Mordecai Richler, on songeait que les romanciers devaient se faire rares, dans le coin.

Dans le roman de Maynard, il est question d’un couple fortuné qui vit en Californie et qui va prendre sous son aile une mère monoparentale divorcée de 40 ans, la narratrice, abonnée aux petits boulots, aux sites de sélection de célibataires en ligne et aux rencontres de AA. Ce couple prospère est emblématique d’une certaine opulence actuelle qui pourrait presque avoir l’air «propre», puisque dans la nouvelle économie, il n’est plus nécessaire d’envoyer des centaines d’Africains crever à petit feu au fond d’une mine de diamants ou de cobalt pour avoir le droit de lorgner le genre de résidence secondaire à 60 millions (record local) que côtoie, en ce beau dimanche, le bateau où nous achevons de bruncher sur les flots bleus de l’été finissant.

«Swift n’allait plus au bureau. Depuis des années. Il avait dirigé une série de start-up dans la Silicon Valley — l’activité de la plus récente consistait à procurer à des hommes d’affaires surchargés des réservations de dernière minute dans un restaurant — qui lui avaient rapporté tant d’argent qu’il avait pris sa retraite.» Le chanceux va maintenant pouvoir s’occuper sérieusement de ses passions: «sa moto de course, la Vincent Black Lightning 1949 (dégotée après une longue recherche, parce qu’il adorait la chanson de Richard Thompson), l’école pour enfants des rues qu’il parrainait au Nicaragua, les cours de qigong (sic) et d’escrime, l’étude de la médecine chinoise et du tambourinage africain, sans compter le reiki, l’énergie corporelle et le yoga…» Cet homme a décidément tout pour être heureux.

Le problème avec les gens heureux, c’est que, assez souvent, ils sont incapables de garder ça pour eux. Ils se mettent alors en tête de faire le bien de leur prochain, et si le bien authentiquement désintéressé est chose assez rare, le bien «contrôlant» est, lui, beaucoup plus répandu, comme le prouve un simple survol de notre histoire collective, de la religion catholique à l’État-providence. C’est de cette forme d’amour du prochain qu’il est question dans le roman de Joyce Maynard (De si bons amis, Philippe Rey, traduit de l’américain par Françoise Adelstain, 2019).

J’ai déjà confié, dans cette chronique, l’intérêt que je porte à son œuvre, et ce, depuis que, pour son coup d’envoi, elle a déboulonné avec aplomb un des écrivains les plus antipathiques et les plus surévalués de la littérature américaine, Jerry Salinger, prédateur de lolitas déguisé en bouddhiste. Bref, je l’aime. Et au début de l’été, mine de rien, ce roman qui n’a rien d’extraordinaire, qui possède quelques solides qualités, un ton attachant, une histoire raisonnablement prenante, une construction impeccable, il me réclamait, et je revenais m’y couler chaque soir avec plaisir. C’est toujours bon signe. On y trouve même un accident de motomarine au lac Tahoe. Tout pour me plaire.

Nous venons de doubler l’île Lord, bien nommée, je trouve, sur ce lac en forme de vaste privilège. Passé la pointe de Gibraltar, la profondeur chute à une centaine de mètres. C’est là que se tiennent les gros poissons.

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3 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 22 septembre 2019 18 h 22

    Immondices



    Le dépotoir aux abords des rives du lac Memphrémagog ne figure pas dans votre laïus

  • Jean-Henry Noël - Abonné 22 septembre 2019 18 h 55

    Oxymore superbe

    C'est vous qui le dites. Et c'est pas bien. Quand vous trouvez une élocution un peu différente, un néologisme charmant. laissez à d'autres le soin, plaisir, de les mettre en relief. Le nombrilisme béat est une formidable démonstration de suffisance. Une abonimation. Vous auriez pu tremper votre plume dans divers encriers (OK, c'est désuet), avant d'accoucher par-devant vos lecteurs déjà conquis des oxymores.
    Brèfle, pardon bref. exotique et local, çà ne rime pas. Çà jure.

  • Fréchette Gilles - Abonné 22 septembre 2019 18 h 55

    La bruit

    Ah! bon! Vous aussi vous ne comprenez, ni n'accepter que des gens soient d'une telle incivilité qu'ils produisent tellement de bruit. Pour ma part, c'est d'un bazooka que j'aimerais avoir.