Mama Ayahuasca

Bane, chaman brésilien officiant dans une cérémonie d’ayahuasca récemment. Le thé de vérité est consommé sous supervision et après qu’on a répondu à un questionnaire de santé.
Photo: Josée Blanchette Bane, chaman brésilien officiant dans une cérémonie d’ayahuasca récemment. Le thé de vérité est consommé sous supervision et après qu’on a répondu à un questionnaire de santé.

Il a été long, le chemin pour me rendre jusqu’à elle. J’ai fait des détours alambiqués par des mariages spécieux, des amitiés vaines, des amours interludes, des activités professionnelles artificielles, des sommets sans horizon, en cherchant la réponse où elle n’était pas. Je me suis perdue de vue.

Ma rencontre avec Mama Ayahuasca, cette potion psychédélique issue de deux plantes, également surnommée « vigne de l’âme », a été l’une des plus grandes révélations dans la jungle de mes excursions intimes. Le cocorico de l’éveil n’arrive jamais trop tard.

Il a suffi de deux jours de cérémonies au son du tambour et des chants icaros pour goûter à des millénaires de connaissances infusées dans ce thé de vérité, un sirop brun au goût de pénombre humide. L’aya est administrée par les peuples d’Amazonie depuis au moins 2000 ans avant J.-C., même à des enfants et à des femmes enceintes. On lui attribue des pouvoirs divers, mais elle est utilisée sous forme de médecine chamanique dans des cérémonies de guérison spirituelle. Et accessible à l’Occident depuis une vingtaine d’années seulement. Pour le meilleur et pour le pire. L’homme blanc démontre un talent inégalé pour dénaturer les choses les plus simples.

J’ai fait bien des « voyages » dans ma vie ; l’ayahuasca n’est pas un trip de drogue ni un divertissement pour amateurs de sensations fortes. C’est un cheminement, une prise de conscience puissante et une libération. Chaque personne de mon groupe — nous étions huit — est repartie profondément marquée, guérie et/ou transformée par cette communion d’un autre type.

Si vous recevez le message, raccrochez le téléphone. Les drogues psychédéliques sont simplement des instruments, comme les microscopes, les télescopes et les téléphones.

Les deux mots qui remontent à la surface : amour et gratitude. C’est puissant, l’amour, ça peut soulever des montagnes. Et ça loge là, à l’intérieur de nous, entre la part de l’ange, l’ouverture et le geste pur. Oh, bien sûr, il y a tout le théâtre qui entoure les cérémonies, les enfumages de sauge, les plumes d’aigle, les gris-gris, les purges (on vomit un peu ou beaucoup), mais j’ai laissé mon esprit logique et mon allergie aux Namasté à la porte. Je pressentais que, pour vivre cette expérience d’un autre type, je devais m’y présenter sans ego. Et qui suis-je pour juger une « médecine » qui fait ses preuves depuis une ou deux éternités.

Potions chamaniques et visions

Étendue sur mon petit tapis de yoga aux côtés de ma jeune chum de 81 ans, j’ai eu des visions de toutes sortes. Mais toujours en demeurant consciente et en surveillant les signes vitaux de ma mentore. Malgré sa figure étampée dans l’oreiller, les orteils bougeaient, j’étais rassurée.

Dehors, la pleine lune nous éclairait, soleil de nuit salué par des hordes de coyotes. Ne manquait que Woody Allen pour en faire un film de névrosés urbains en quête d’authenticité, purgeant leurs traumatismes dans des seaux de plastique.

Les chamans étaient attentifs, nous escortaient. L’ayahuasca n’est pas à placer entre toutes les mains, exige un accompagnement sérieux et une capacité d’introspection. La plante agit sur nous, poursuivant la guérison au-delà des mots et durant plusieurs mois.

J’ai fait trois retraites de méditation Vipassana dans ma vie, mais je n’ai jamais accédé à autant de majesté intérieure et de re-connaissance.

Au-delà de tout ce que je pourrais raconter, l’ayahuasca se vit. Et il faut du courage, avant, pendant et après, pour faire face à la vérité qui nous est proposée. Je connais des gens qui préfèrent grimper l’Annapurna plutôt que de creuser un mètre à l’intérieur d’eux-mêmes. Les mots manquent pour flirter avec l’infini, rencontrer « Dieu » et lâcher prise sur nos minces certitudes.

Je ne connais qu’un devoir, c’est celui d’aimer

« Tu vas voir, tu vas faire 30 ans de thérapie en une cérémonie », m’avait prévenue mon amie Lucie Pagé, journaliste, auteure et conférencière, qui a guéri d’une profonde dépression il y a trois ans grâce à l’aya. Depuis, elle a répété les expériences chamaniques en Afrique du Sud. Je suis émerveillée par sa métamorphose. Par celle de la fille d’une amie, également, qui a laissé derrière elle cinq années de dépendance et d’errements avec les drogues dures après une seule cérémonie.

Mais, au-delà de l’anecdotique, il y a la sagesse indigène. Et le message transmis à travers la plante nous branche directement sur un respect de la nature et un lien universel qui n’aurait jamais dû nous quitter. Si je n’avais qu’une prédiction à faire, ce serait celle-ci : les prochaines décennies marqueront le grand retour du message autochtone. La faillite de l’homme blanc acculé à sa négligence et à son avidité n’est plus à démontrer. Et Mama Aya nous insuffle une bonne dose d’humilité face à notre existence terrestre.

En direct de l’univers

Bane vit au nord de la forêt du Brésil, en Amazonie. Il voyage d’un continent à l’autre pour faire connaître les pouvoirs de l’ayahuasca, mais également pour sensibiliser l’Occident aux traditions autochtones. Sa tribu, les Huni Kuin, est la gardienne de cette plante. L’Amazonien de 36 ans est tombé dans la potion à l’âge de 12 ans et il est devenu chaman, comme son grand-père. Il a étudié les plantes durant cinq ans.

Au fond de son regard, Bane a mille ans d’humanité. J’ai passé une heure à converser avec lui (merci à notre aimable interprète) simplement pour me brancher sur cette énergie sans artifices.

Le chaman a assisté à tant de guérisons depuis une quinzaine d’années, des chocs post-traumatiques, des dépressions, de l’anxiété, des maux physiques aussi. « La plante donne une vision plus profonde des choses, elle ouvre le coeur et procure une plus grande connexion à la nature. De 30 à 40 % de la population brésilienne consulte les chamans », me dit-il.

Aucune intellectualisation chez cet homme calme, enraciné. Sa simplicité et son accessibilité parlent davantage que toute autre chose.

Pourquoi avoir tenu la plante secrète si longtemps ? « Avant, les autochtones n’avaient pas le droit de pratiquer ces cérémonies, c’était condamné. Maintenant, on peut partager. »

Mais le partage ne se fera pas si facilement. Si l’ayahuasca est légale au Brésil ou au Pérou et permise aux États-Unis à des fins religieuses, Santé Canada n’a approuvé que cinq obscurs groupes religieux qui peuvent en faire usage — pour l’instant — au Québec et en Ontario. Hors les voies de Dieu, la plante demeure illégale.

L’aya contient du DMT, un hallucinogène, et ça chatouille un peu les esprits. D’autant que très peu d’études scientifiques s’y penchent, contrairement au LSD ou à la psilocybine, des champignons qui font l’objet d’un intérêt croissant en psychiatrie.

Il faudra m’expliquer pourquoi on interdirait la plante indigène aux Premières Nations qui tentent de se procurer cette médecine ancestrale. Et en quoi croire en Dieu est un facteur « protecteur ».

Parfois, j’hallucine sans rien prendre. C’est bien pour dire.

Visionné de nombreux films sur l’ayahuasca (dont un sur la chaîne Gaïa, dans la série Psychedelica). Le chanteur Sting fut l’un des premiers à partager son expérience avec le public. J’ai aussi vu l’émission Enquête sur le sujet, l’automne dernier, et les dérapages de certains adeptes.

Le tourisme psychédélique vient avec son lot de bévues possibles. 

Mettez ensemble les mots « illégal », « Amazonie », « chaman » et « plante hallucinogène » et vous tenez un bon filon dramatique. À voir dans District 31 également…

Sting en parle ici comme de la seule véritable et authentique expérience religieuse de sa vie, avec amour et intelligence. Et il confesse être un treehugger.

Aimé le message du petit-fils du chef Sitting Bull, Ernie LaPointe, sur notre déséquilibre spirituel qui détruit la planète et fait brûler l’Amazonie : « Pour comprendre comment ce monde fonctionne et que tout ce qui vit a un esprit, il faut reconnaître qui tu es à l’intérieur et savoir qui tu es comme personne. Tu as un esprit en toi comme tout ce qui vit autour. »

Son discours rejoint de plus en plus de gens cherchant à réconcilier leurs gestes avec la nature en grande souffrance.

Lu cet article dans The New York Times sur l’usage des psychédéliques en santé mentale et l’ouverture d’un nouveau centre de recherche à ce sujet, à Baltimore. Je vous en reparle !

Traitement choc

Le réalisateur Luc Côté a fait connaissance avec l’ayahuasca en Amazonie en 1976, à l’âge de 22 ans. Après cinq ans de travail, il a terminé un documentaire sur les vétérans revenus de l’Afghanistan avec des chocs post-traumatiques (20 % d’entre eux). Deux de ces soldats, après avoir essayé toute la pharmacopée d’usage, tenté de se suicider, sombré dans la dépression et mis à mal leur entourage, décident d’essayer la médecine de l’ayahuasca.

La caméra les suit avant, pendant et après l’expérience, sans savoir où tout cela les mènera. Trois ans plus tard, Mike et Matt — pas exactement des hipsters qui font du yoga en explorant leurs chakras — sont toujours aussi émerveillés par le pouvoir de la vigne de l’âme. Leur guérison instantanée mais douloureuse est émouvante. D’un coeur vide et paralysé, ils redeviennent habités d’un amour vif pour tout et tous. Un week-end a emporté des années de haine et de destruction.

Le film Traitement choc (réalisé par Luc Côté et Janine Sagert) sera bientôt accessible sur plusieurs plateformes. Je vous ferai signe. RDI doit en diffuser une version écourtée. On ne sait quand. Un film touchant et profondément humain qui remet au goût du jour les traitements non conventionnels en santé mentale. À voir.

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42 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 13 septembre 2019 02 h 38

    le systeme nerveux centrale quel monde complexe,qui n'a pas encore révélé tous ses secrets

    nous savons tous que l'amour avec un grand A est une énergie unique, c'était deja ce que l'onavait découver avec les champignons magiques et et Castanéda , qu'Il existe des plantes qui ont des propriétés magiques , n'est ce pas ce qu'a decouvert Atalie avec l'amitriptiline qui a permis de vider tous les instituts psychiatriques

  • Denis Paquette - Abonné 13 septembre 2019 02 h 54

    le systeme nerveux centrale , quel systeme complexe

    il y a des plantes qui possede dans leur structure génétique l'équivalent de tranquilisants majeurs (De type lithium) celui qui a permis de vider les institutions psychiatriques

  • Philippe Desjardins - Abonné 13 septembre 2019 03 h 29

    Que de sophismes!

    Comme d'habitude, lorsque Mme Blanchette croit en quelque chose, elle laisse tous ses repères de côté. Elle-même le reconnait: "[...] mais j’ai laissé mon esprit logique [...] à la porte".

    " l’ayahuasca n’est pas un trip de drogue " : et pourquoi donc? La pharmacodynamique du N,N-Dimethyltryptamine, composé actif de l'ayahuasca, semble correspondre tout-à-fait aux effets que décrit l'auteure.

    À ce stade, comment peut-on établir une distinction entre l'opium (morphine), le narcotique prototypique tiré du Papaver somniferum, et le dimethyltypatmine contenu dans l'ayahuasca? Un hallucinogène au pouvoir existentialiste versus un psychotrope analgésique? Tous deux, alcaloïdes naturels, tirés de plantes? Tout est dans l'oeil de celui qui l'utilise.

    L'ayahuasca est une drogue comme une autre, même si elle peut sembler la meilleure pour ses utilisateurs. Elle semble règler (temporairement) toutes les névroses psychiques! De toute évidence, l'auteure est tombée sous son pouvoir stupéfiant.

    Selon moi: une autre béquille exotico-mystique transcendatale pour l'esprit. Comme toute la pharmacopée occidentale d'ailleurs: le moins possible, qu'en cas de de nécessité!

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 13 septembre 2019 10 h 57

      Avez-vous écouté le lien du psy qui parle chez Ted?

    • Stéphan Larose - Abonné 13 septembre 2019 14 h 28

      "l’ayahuasca n’est pas un trip de drogue" parce que bien que puissant psychadélique, ce n'est ni une drogue au sens entendu du terme (elle n'engendre aucune dépendance) ni un trip récréatif (on n'en consomme pas pour le plaisir). C'est une épreuve physique et psychique traversée en groupe sous les auspices obligés d'un chamane (que l'on espère ne pas être un charlatan). C'est que l'aya bien concoctée sent la mort, goûte la m...de, entraîne de fortes transpirations, la nausée, des vomissements, l'évacuation des selles... et le surgissement d'images ou d'entités apparentes qui ne sont pas toujours apaisantes ou bienveillantes.

      Bonne journée.

  • Gaston Bourdages - Abonné 13 septembre 2019 05 h 08

    À vous lire, mon esprit...

    ...« tordu» a associé votre expérience à celle actuellement projetée sur écran de télévision dans le cadre de la série télévisée « District 31 ».
    Je suis heureux pour votre « guérison »
    Au fond, l'important...le seul important c'est que vous soyez heureuse dans votre coeur, heureuse dans votre esprit, heureuse dans votre corps et heureuse dans votre âme. La vie est vraiment trop courte pour passer à côté du bonheur.
    Quelle superbe quête que la vôtre madame Josée !
    Merci de nous en témoigner.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 13 septembre 2019 10 h 47

      Belle empathie que la vôtre.

  • Richard Legault - Abonné 13 septembre 2019 06 h 50

    Merci mille fois de ce vibrant et beau témoignage. Courageux aussi... J'ai eu la chance de travailler avec plusieurs chamanes ( et j'étudie le chamanisme présentement), et ce que j'en ai appris est que notre santé mentale et spirituelle s'améliorent grandement lorsque notre contact avec les énergies de la Nature s'approfondit et notre respect pour toutes les formes de vie nous ouvre à une appréciation de la Beauté de cette Nature qui nous entoure, nous nourrit, et qui est présente en nous.Je vous laisse mon email car j'aimerais avoir les informations (si possible) pour contacter ceux qui organisent cette belle cérémonie. En passant, je vous suggère (vous et vos lecteurs et lectrices) de visionner un épisode de Nature of Things (David Suzuki) sur l'utilisation de l'Ayahuasca à des fins thérapeutiques avec entre autres Gabor mate:
    'Ventures outside Western Medicine'. (disponible sur Youtube).
    Merci. Richard Legault

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 13 septembre 2019 10 h 52

      Je me suis dit moi-même en voyant District 1 que cette manière de voir est très négative et nuisible. L'auteur de l'émission devrait corriger cette mauvaise pub.