Le Jésus de Nothomb

Jésus continue de fasciner les écrivains. Depuis Kazantzakis et sa Dernière tentation du Christ en 1954, pour ne parler que des années récentes, plusieurs grands romanciers se sont permis de livrer leur version du personnage. Les évangiles romanesques de Norman Mailer (1997), de Didier Decoin (1999), d’Éric-Emmanuel Schmitt (2000) et de Claude Jasmin (2009) offrent des perspectives audacieuses et comptent parmi mes préférés.

La romancière belge Amélie Nothomb a décidé, cette année, que son tour était venu de grossir les rangs de ces évangélistes littéraires. Dans Soif (Albin Michel, 2019, 168 pages), elle donne la parole à Jésus au moment de sa Passion. Simple et inventive, l’oeuvre n’est pas sans failles, mais brille par sa pétillante liberté de propos et de ton.

Jean-Pierre Denis, dans La Vie, un magazine chrétien français de centre gauche, en parle, justement, comme d’un « roman très singulier, très Nothomb, angéliquement candide et diablement intelligent, charnel et mystique, ton léger et phrases fulgurantes ». Les catholiques intégristes, souligne Denis, crieront probablement au sacrilège, mais les athées de salon ne se réjouiront pas non plus.

Dans une entrevue avec La Vie, en effet, la romancière déclare avoir la foi et confie que Jésus, avec qui elle dit dialoguer depuis l’enfance, est « le héros de [sa] vie ». Il ne doit donc pas y avoir de doute : Soif n’est pas une oeuvresulfureuse ; c’est une prière romanesque composée par un esprit libre, convaincu que « l’amour de Dieu, c’est l’eau qui n’étanche jamais » parce que « plus on en boit, plus on a soif ». Le miracle de cet amour, suggère la romancière, est de procurer « une jouissance qui ne diminue pas le désir ».

Le corps du Christ

Les premières pages de Soif sont saisissantes. Devant Pilate, Jésus subit son procès. Les gens qu’il a aidés, guéris ou sauvés, les miraculés des évangiles, viennent l’accuser. « L’ancien aveugle s’est plaint de la laideur du monde, l’ancien lépreux a déclaré que plus personne ne lui octroyait l’aumône, le syndicat des pêcheurs de Tibériade m’a accusé d’avoir favorisé une équipe à l’exclusion des autres », déplore Jésus, avant d’en venir à la conclusion que « l’énigme du mal n’est rien comparée à celle de la médiocrité ».

Le Jésus de Nothomb est bien le fils de Dieu, mais il est aussi, d’abord peut-être, un homme, « le plus incarné des humains », et la petitesse de ses semblables, qu’il refuse de mépriser, le blesse. La notion d’incarnation est au coeur de Soif. Pour renverser une interprétation étriquée du christianisme qui n’en a que pour l’âme au mépris de la chair, Nothomb magnifie cette dernière. « Il m’est déjà arrivé de pleurer de plaisir en respirant l’air du matin », confie son Jésus, tout en affirmant qu’« avoir un corps, c’est ce qui peut arriver de mieux » et qu’« il n’y a pas d’art plus grand que celui de vivre ».

Le Christ de Soif, qui connaît le poids de l’existence humaine, chérit le rire et les plaisirs. Le bon vin, dit-il, permet de trouver la joie, qui ne coule pas toujours de source, précise-t-il, et « on est quelqu’un de meilleur quand on a eu du plaisir ». Il faudrait que les disciples du Christ « aient un air plus sauvé » pour convaincre, écrivait Nietzsche. Le Jésus de Nothomb dit la même chose.

La croix en question

Son message, « d’une simplicité telle qu’elle déconcerte », se résume à l’amour, du prochain comme de soi-même, qu’il compare à l’eau espérée par l’assoiffé. « Ce que vous ressentez quand vous crevez de soif, cultivez-le, dit-il. Voilà l’élan mystique. » La soif, c’est le désir de ce qui fait vivre et qui sauve, « et l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu ».

Pour faire entendre ce message d’amour selon lequel « chacun est irremplaçable », la crucifixion, un destin « laid et grossier », n’était pas nécessaire ; c’était même « une erreur ». Ce supplice expiatoire a nourri le dolorisme et le mépris du corps quand c’est la soif qu’il fallait chanter, dit Jésus.

Il n’est pas toujours facile de suivre Nothomb dans cette affaire. Sa contestation de la thèse absurde voulant que Jésus soit mort pour nos péchés est bienvenue, certes, mais ses propositions suggérant que Jésus aurait « accepté » la crucifixion par « haine de soi » sortent de nulle part et semblent mener au même endroit. Les meilleurs théologiens défendent plutôt l’idée selon laquelle Jésus a accepté les risques de sa mission, jusqu’à la croix s’il le fallait, ce qui a le mérite d’être plus logique que la thèse de la mort expiatoire ou que celle d’une haine de soi du Christ.

Il faut saluer Nothomb pour ses audaces souvent très stimulantes, même si certaines d’entre elles tombent à plat. Quand Jésus fait de l’humour noir — « c’est le cas de le dire, je vis une expérience cruciale » — ou quand il décrit son amour pour Marie-Madeleine dans des termes sirupeux, le propos détonne. Toutefois, quand sa mère le berce au pied de la croix ou quand il danse en ressuscitant, comme lui, nous tressaillons d’émotion.

Il y a, témoigne enfin ce Jésus, quelque chose après la mort, qui ressemble à « une autre manière d’aimer ». Les morts, explique-t-il, deviennent, en quelque sorte, des lecteurs : « Le rapport qu’ils entretiennent avec l’univers s’apparente à la lecture. C’est une attention calme, patiente, un déchiffrement réfléchi. Ce qui exige la solitude — une solitude propice à la fulgurance. D’une manière générale, les morts sont moins bêtes que les vivants. » En nous donnant ce Soif, Nothomb nous invite à apprendre à lire pour mieux aimer avant d’être morts.

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11 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 3 septembre 2019 09 h 16

    Un Jésus dont il fallait tuer le trop-plein de vitalité?


    Il semble que Amélie Nothomb ait été influencée par Nietzsche pour parler de son Jésus jouissant intensément de son incarnation et pour paraphraser Nietzsche, spiritualisant la sensualité en vénérant l’amour de la vie. Ainsi, ce n’est pas Jésus qui serait responsable du nihilisme du christianisme pour lequel rien dans le monde de l’ici-bas n’a de la valeur en attente du salut offert par le paradis, mais ses admirateurs qui ont mal interprété son message.

    Marc Therrien

  • Gilbert Talbot - Abonné 3 septembre 2019 10 h 21

    "Ceci est mon corps

    J'aimerais ajouter à votre liste d'essayistes sur Jésus l'œuvre d'un Québécois moins connu : Jean-François Beauchemin, qui dans "Ceci est mon corps" (Québec Amérique 2008) apporte l'une des réflexions des plus profondes sur l'importance du corps dans la vie de Jésus, à l'instar de madame Nothomb.

  • Michel Lebel - Abonné 3 septembre 2019 13 h 14

    Toujours actuel!

    Je ne carbure pas à ce genre de bouquin, mais il montre bien que Jésus fascine toujours. Son message de vérité, de justice et d'amour reste toujours à être mis en oeuvre. Et il n'est pas un message de facilité!

    M.L.

  • Yvon Bureau - Abonné 3 septembre 2019 13 h 32

    Jésusien, je suis

    J'aime ses valeurs vécues et transmises.

    Il a vécu au temps du Temple et de ses sacrifices. Fallait le Sacrifice des sacrifices. ....

    J'ai soif d'honorer ses valeurs. Pas plus.

    Merci Louis.

  • Stéphane Laporte - Abonné 3 septembre 2019 16 h 30

    ?

    « Les athées de salon », il y a quelque chose de dédaigneux dans le choix de cette expression.