Histoire de miss

En 2017-2018, la population étudiante au collégial était majoritairement composée de filles (57,5 %). La même réalité se retrouvait à l’université, l’année précédente, sauf en sciences appliquées. Selon le Conseil du statut de la femme, les femmes sont majoritaires dans presque tous les domaines d’étude au 1er cycle (58,3 % de l’effectif étudiant). Elles représentent 56,5 % des nouveaux diplômés au 2e cycle et 48,1 % au 3e cycle. En 2018, pour la première fois dans l’histoire du Québec, il y avait plus de femmes médecins (50,1 %) que d’hommes. La tendance n’est pas près de disparaître puisque les facultés de médecine sont actuellement fréquentées par 63 % de femmes.

S’ils revenaient, nos ancêtres n’en reviendraient pas. L’Université Laval à Montréal, qui deviendra l’Université de Montréal (UdeM), a accueilli ses premières étudiantes en 1908, mais, selon l’historien Daniel Poitras, « les femmes ne furent pourtant pas intégrées à part entière, symboliquement et institutionnellement, dans le corps étudiant ». On les cantonne, à l’époque, à un rôle plutôt décoratif. Le journal étudiant Le Quartier latin, fondé en 1919, emploie le mot « poutchinettes » pour en parler. Au milieu des années 1950, elles représentent plus de 20 % de la population étudiante de l’UdeM, mais elles restent très minoritaires dans les facultés de prestige (7,5 % en médecine, 8,5 % en droit, mais 100 % en pédagogie familiale).

Le temps des potiches

Daniel Poitras nous replonge dans la mentalité de ce milieu et de cette époque grâce à une étude très originale publiée dans la Revue d’histoire de l’Amérique française (hiver 2019). Intitulé « Mettre en scène l’exclusion de l’histoire », son article déterre le concours « Miss Quartier latin », qui s’est tenu à l’UdeM de 1950 à 1963. L’histoire est révélatrice.

L’activité, disait-on, visait à « instituer un formidable concours de perfection entre jeunes filles universitaires ». Les candidates choisies par les facultés se retrouvaient devant un jury entièrement masculin, qui leur posait des questions « allant des arts ménagers à la peinture et à la politique internationale ».

Le concours prétendait mettre en avant l’intelligence des étudiantes et se distinguer, ainsi, de ses équivalents américains axés strictement sur la beauté. En fait, souligne Poitras, il nourrissait le mythe de l’éternel féminin, destiné à exclure les femmes de l’histoire en les enfermant dans une perfection féminine stéréotypée. Aux hommes, disait-on, la quête « égocentrique » de la science et de l’argent et aux femmes, l’incarnation « altérocentrique » de l’amour et de la joie. L’hommage, on le constate, est roublard.

Les candidates au concours avaient droit à une présentation dans Le Quartier latin. « On se serait attendu, note Poitras, à ce que ceux et celles, la plupart du temps des hommes, qui décrivaient leurs consoeurs misent sur l’univers particulier de leur discipline pour promouvoir leur candidate. » Or, ce n’est pas le cas. On évoque plutôt leur charme, leur retenue, leur gaieté, leur esprit et leur dévouement. En 1960, par exemple, Miss Philo, Andrée Morin, est décrite comme « aussi simple qu’aimable, toute déconceptualisée, soyez-en sûrs ». On salue la curiosité intellectuelle de Miss Agronomie, Nicole Fortin, mais on précise qu’elle sait surtout « plaire à tous ». Quand une candidate insistait sur sa volonté de faire carrière, on s’empressait « d’ajouter qu’elle voulait avant tout un mari et des enfants ».

Riposte féminine

Dans cette ère d’avant le féminisme organisé, les étudiantes trouvent malgré tout des moyens de se rebiffer. En 1955-1956, Louise Poirier, Miss Quartier latin de l’année précédente et première étudiante au Québec « à s’être identifiée comme partie prenante du mouvement étudiant », organise le concours Monsieur Quartier latin, qui parodie son pendant féminin en se livrant à un éloge d’une masculinité stéréotypée. « En plus de biceps, [l’élu idéal] devra avoir de l’esprit », écrit Poirier. Le jury, cette fois, se compose entièrement de femmes. En 1958, une étudiante s’amuse, dans le journal, à renverser les préjugés en écrivant que les hommes, au fond, ne viennent pas à l’université pour étudier les sciences, mais pour se trouver une épouse.

Le concours, de plus en plus contesté, s’étiolera, avant de disparaître après une dernière édition impopulaire en 1962-1963. Le mouvement étudiant de ces années prend un virage plus militant et, surtout, note Poitras, les étudiantes sont de plus en plus nombreuses à collaborer au Quartier latin. « La reine est morte, écrit l’historien, vive la journaliste ! »

Il y a là tout un symbole : l’ère des femmes potiches décrites par leurs camarades masculins fait désormais place à celle des femmes accédant au statut d’agents historiques autonomes. Voilà ce qui, sans contredit, s’appelle un progrès.

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11 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 20 juillet 2019 08 h 09

    Sans contredit

    Voici un article simple et efficace. Amusant aussi. Savez-vous qu'en 1960 il fallait des références morales impeccables aux jeunes filles qui désiraient entrer à la faculté de médecine de l'U de M ? Une lettre de recommandation morale de la part des religieuses enseignantes, si elle n'était pas entièrement positive, pouvait bloquer la candidature d'une fille ayant pourtant des notes académiques suffisantes. Cette "moralité" à toute épreuve consistait à croire en Dieu et à pratiquer le catholicisme. Sinon! Gare aux impies.

  • André Joyal - Inscrit 20 juillet 2019 08 h 33

    Miss Quartier Latin 1963

    Elle se prénommait Denise comme celle que j'allais épouser dix ans plus tard. Elle habitait l'Assomption et moi, étudiant en agronomie, je travaillais durant mes étés à la ferme expérimentale, pas loin de l'entreprise des frigidaires Roy. En surmontant ma timidité, j'ai fait un gros effort, couronné de succès, pourf faire connaissance avec la Miss en question, Le défi en valait la peine. Car j'avais vu sa photo dans le QL et lu les commentaires élogieux rapportés. Ici, je lis : «On évoque plutôt leur charme, leur retenue, leur gaieté, leur esprit et leur dévouement.» C'est en grande partie vrai. Pourtant, cette Denise était une pionnière : étudiante à Poly. Oui, rien de moins, car la pédagogie familiale, elle n'en avait rien à cirer.

    Après deux ou trois rencontres au tennis municipal, j'ai osé lui poser une question sur le descriptif que le journal avait fait d'elle:. Avait-elle lu tous ces grands auteurs français? «Allons donc André!, pas plus que toi. J'ai laissé le type écrire ce qu'il voulait». Comme moi, elle était entrée à l'université après sa 12è année «A» qui mettait l'accent sur les sciences plutôt que sur la philosophie et la littérature. Ce qui ne l'empêchait pas de lire «Parti Pris».

    Toujours au tennis, je parle d'elle à un gars de mon âge. «Denise T.? Elle est assez fraiche, elle!». Oui, à l'époque, dans les campagnes, une fille qui allait à l'Université ne pouvait qu'être «fraiche»... Ce qu'elle était belle et brillante «LA » Denise comme on dit en France profonde.

    P.S. Une Miss Agronomie? Ce m'étonne, car les 2 premières fille que j'ai vues en agronomie, elles me précédaient d'une année.

  • Paul Gagnon - Inscrit 20 juillet 2019 08 h 47

    Un progrès qui s'arrêtra là

    faute de...
    Mais je n'ai rien dit madame la Juge, je le jur...
    :-)

  • Loyola Leroux - Abonné 20 juillet 2019 15 h 10

    L’arrivée massive des femmes et l’esprit critique

    C’est un bienfait pour notre société que l’arrivée massive des femmes dans l’enseignement supérieur et sur le marché du travail. C’était le bon aspect de la démocratisation de l’enseignement. Le Québec comptait environ 12,000 étudiants dans les collèges classiques en 1967, avec une population de deux millions de personnes et plus de 100,000 de nos jours au secteur général.

    Mais il ne faudrait pas oublier qu’elles ont bénéficié aussi de la démocratisation des contenus, qui ont légèrement baissés avec la Révolution tranquille et la création des cégeps. Un collègue et ami, prof de maths au cegep m’avouait en prenant se retraite, en même temps que moi en 2009, que le contenu de son 1e cours de maths ‘’Calcul différentiel et intégral’’ avait baissé de 25% entre le début de sa carrière, en 1974.et la fin. S’ajoute la promotion par matière, par session qui remplaça la promotion par année des collèges classiques. En Belles lettres en 1967, un ami avait coulé le cours d’histoire, dont la matière portait sur 9 mois d’études. Il ne s’était pas représenté au collège en septembre suivant. Et de nos jours, une foule de bébelles pédagogiques servent de béquille. La prolongation de la durée d’un examen, l’aide d’un ordinateur, un local a part, etc. les programmes ‘’Accueil et intégration, Mise a niveau…’’ et surtout la baisse des contenus, que j’ai vécue, dans les cours de philosophie pour s’adapter aux plus faibles étudiants du secteur des techniques humaines.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 juillet 2019 18 h 29

      Pendant très longtemps, les collèges classiques furent une affaire, presqu'exclusivement, de gars. Et, sauf exceptions, étaient tenus par des prêtres ou des communautés religieuses.

      "Jusqu’au milieu des années 1950, il n’existait au Québec aucun réseau d’enseignement secondaire public pour filles.Après la 7e année, elles devaient aller au pensionnat."- "La vie dans les communautésreligieuses", par Claude Gravel.

      " En 1955, les Sœurs avaient 65 écoles normales( formation de futures enseignantes). En un siècle, la formation des religieuses enseignantes avait suivi l’évolution générale de la société québécoise. Quand la majorité de la population était illettrée, il suffisait de savoir lire et écrire pour être considéré comme une personne instruite. Mais de rurale et ignorante, la société est devenue urbaine et plus instruite. "- Tirzé du livre de Claude Gravel-

  • René Pigeon - Abonné 20 juillet 2019 15 h 59

    La révolution féministe n’a-t-telle pas commencé sur les campus américains pour se répandre au Québec et au Canada ?

    « Le concours prétendait mettre en avant l’intelligence des étudiantes et se distinguer, ainsi, de ses équivalents (universitaires) américains axés strictement sur la beauté. »
    Remarquable que les universitaires québécois aient été en avance sur leurs pairs "américains axés strictement sur la beauté ».
    La révolution féministe n’a-t-telle pas commencé sur les campus américains pour se répandre au Québec et au Canada ?