La chute

Nul ne sait ce qui restera de lui. Chateaubriand, le grand écrivain malouin, croyait que son Atala ou encore ses Natchez lui survivraient, qu’il s’agissait là de ses sommets. Ils furent oubliés, comme d’autres de ses livres, pour ne laisser émerger que ses Mémoires d’outre-tombe, formidable récit de sa vie, rédigé au départ pour payer ses dettes, mais qui servit aussi à maquiller, devant la postérité, ses retournements de veste.

En 1792, dans la jeune vingtaine, Chateaubriand visite l’Amérique, un voyage marquant qui meuble une vaste partie de son oeuvre. Dans au moins sept de ses livres, on trouve l’écho de cette visite au Nouveau Monde. Chateaubriand se rend sur les rives du Mississippi et en rapporte de futurs personnages de papier. On le retrouve aussi aux chutes Niagara, à la frontière avec le Canada. Le détour en vaut la peine, croit-il. « Quand on a vu la cataracte du Niagara, écrira Chateaubriand, il n’y a plus de chute d’eau. » Les alentours, il est vrai, ne sont pas encore décomposés, comme ils le sont aujourd’hui, par des casinos, des tours d’habitation, des néons et des nuées de touristes marchant, hot-dog à la main, dans la fumée bleutée produite par des go-karts, dans l’éblouissement d’une accumulation de faux-semblants, celui des musées de cire autant que celui de l’amour qu’on croit embrasser sur un lit d’eau. L’artificialisation de tout, y compris de ce qu’il y a de plus naturel, se trouve ici à son comble. J’en reviens. Et depuis les quelques jours passés depuis mon retour, je dois dire que je n’en suis pas encore tout à fait revenu.

Joseph-Guillaume Barthe, un écrivain injustement écarté de notre histoire à force d’avoir été méprisé à répétition par ces gens qui, pour évaluer la grandeur de leurs aînés, n’usent toujours que du bout de leur nez, raconte dans ses mémoires, publiés en 1885, que son maître, Charles-François Painchaud, passa quelques jours aux chutes Niagara en même temps que Chateaubriand. Sans chercher plus loin, ce récit pourrait servir à lui seul de preuve d’un contact entre les deux hommes. Où donc, en effet, un petit curé canadien-français avait-il bien pu croiser le grand Malouin, sinon qu’à l’occasion de sa venue en Amérique ? Mais ce serait oublier le fait qu’il est possible d’écrire et de lire, de se passionner de la sorte pour quelqu’un sans même jamais l’avoir rencontré, par la seule magie des mots et de leurs agencements. En réalité, les deux hommes n’avaient qu’échangé des lettres, de part et d’autre de l’Atlantique. Rien de plus.

Avant de devenir le fondateur du collège de La Pocatière, l’un des meilleurs établissements scolaires jaillis du néant où s’était enfoncé, sous le poids d’une nouvelle monarchie, le système d’éducation de ce pays, Charles-François Painchaud fut un temps précepteur des enfants de l’ancien gouverneur de la Martinique, sir Robert Milnes, au moment où celui-ci, en bon officier affecté à l’administration de toutes les colonies de Sa Majesté, venait d’être nommé lieutenant-gouverneur du Canada.

Cultivé comme pouvait l’être un curé lettré, Painchaud possédait au moins une lettre de la main de Chateaubriand, obtenue en réponse à la sienne, écrite en 1826 sur le ton d’un groupie fini. Le curé écrit : « Je dévore vos ouvrages, dont la mélancolie me tue, en faisant néanmoins mes délices ; c’est une ivresse. Comment avez-vous pu écrire de pareilles choses sans mourir ? » Tout le reste de sa déclaration d’admiration éperdue reste du même genre : gluant, larmoyant, en somme quelque peu pathétique. De haut, de loin, et plus d’un an après, Chateaubriand finit par lui répondre. Il dit : « Je suis infiniment plus touché des éloges d’un pauvre curé du Canada que je ne le serais des applaudissements d’un prince de l’Église. Je vous félicite, Monsieur, de vivre au milieu des bois. » Aïe, aïe… J’aurais « bien du plaisir à visiter les forêts que j’ai parcourues dans ma jeunesse, et à recevoir votre hospitalité », d’ajouter Chateaubriand.

On se promène parfois dans les vieux livres comme au bord des chutes du Niagara, c’est-à-dire sans jamais savoir tout à fait ce qui finira exactement par nous éclabousser : les couleurs du paysage, les bruines fines de la cascade ou encore une bêtise ou un trait de génie qui survient en un détour inattendu.

Tout instant, quel qu’il soit, reste un glissement du temps. Une chute. Mais faut-il que ce soit pour autant un glissement dans un temps dont on ne veut pas ? Les chutes Niagara sont devenues un symbole éclatant de la dislocation de la nature, l’expression parfaite d’une crise écologique totale, avec ses débordements d’immeubles grossiers, d’hélicoptères bruyants qui les survolent à tout moment, de chaînes de restauration rapide qui les cernent, de papiers gras qui les souillent.

Ce lieu d’exception, à l’instar de tous les espaces avalés par la déferlante du tourisme de masse qu’a photographié le Britannique Martin Parr, s’apparente désormais à n’importe quel objet de consommation. Bien loin de celles qu’a pu voir Chateaubriand, ces chutes sont devenues un des symboles forts d’une désolation généralisée.

Tout de notre monde, y compris l’écologie dont nous nous réclamons de plus en plus, s’inscrit désormais dans une logique de marché où les prétendues bonnes intentions marchent pourtant main dans la main avec la pire des cupidités, au nom de l’administration d’un désastre durable.

Et c’est ainsi qu’à Niagara, pensant à Chateaubriand, j’eus soudain le sentiment de voir le vice de notre époque s’appuyer en souriant sur le bras du crime qui la guidait. Que restera-t-il de nous, au-delà des musées de cire et des néons ?

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