Donner du temps au temps

Il nous faut des coachs de temps perdu pour s'ingérer dans la marelle de nos agendas. Les enfants sont des maîtres incontestés du genre.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir Il nous faut des coachs de temps perdu pour s'ingérer dans la marelle de nos agendas. Les enfants sont des maîtres incontestés du genre.

On a beau en être avare ou l’économiser, le temps ne se met pas en banque ni dans les paradis fiscaux, quoi qu’on en pense. Exception faite de ceux qui « accumulent » des jours de congé, le commun des mortels est en dette matérielle et immatérielle. Le temps, dont on a bien raison d’être jaloux, nous file entre les doigts comme du sable entre les orteils. Il fait partie de ces intangibles dont on ne mesure le précieux qu’en bout de piste, dans un lit d’hôpital ou à la fin d’une retraite bouddhiste de Vipassana. Parvenus au 8e jour sans avoir prononcé un mot, on a songé 150 fois à décamper pour s’arrêter dans le premier Dairy Queen et hurler « Fuck l’équanimité !!!! Euh oui, extra chantilly siouplaît. »

J’ai vendu mon bouddha géant, je néglige mon coussin de méditation dont le chat se sert davantage que moi et je me dis que l’égalité d’humeur, la capacité de suspendre le temps, m’attend là… ou chez le glacier du coin. Il y a mille façons de le faire sans avoir à fermer les yeux. Une glace vanille-framboises du Bilboquet peut provoquer cet effet.

Cent façons de réinventer son rapport au temps sans se prendre pour une statue ventripotente. Déjà, ouvrir un livre. Cela semble être devenu un exploit même chez les plus lettrés d’entre nous. Tous mes amis me disent qu’ils souffrent d’un déficit d’attention causé par la technologie, ce bouffeur de temps hors catégorie, ce vortex de nos cinq minutes à tuer.

Mon passe-temps favori, c’est laisser passer le temps, avoir du temps, prendre son temps, perdre son temps, vivre à contretemps

« Le temps de lire, comme le temps d’aimer, dilate le temps de vivre », écrivait Daniel Pennac dans Comme un roman.

Ce matin, j’ai décidé d’écrire cette dernière chronique estivale sur le balcon, histoire de prendre congé du mur et de scruter l’horizon. Je ponctue mes pauses avec la lecture de l’inclassable bouquin de David Dufresne On ne vit qu’une heure. Une virée avec Jacques Brel. Je fais des pieds de nez au temps et à la productivité métronomique. J’y puise des phrases salvatrices comme « L’échec est toujours une preuve de liberté » ou « Finalement, ce qui est le plus fort en moi c’est l’envie d’aller voir ».

Tempus fugit. Mais où ?

Voilà qu’il se faufile à nouveau dans l’horaire. Je l’entrevois sur les photos de vos comptes Instagram, quelque part entre le Maine et l’île de Malte, entre ciel et terre, entre Gaspésie et plage de Verdun. Ce même fil conducteur du temps d’enfance avec lequel jouer aux élastiques ou à la corde à danser. Le perdre, c’est déjà ça de gagné. Ce temps du rien à foutre, sans obligations, où l’on fait place à nos véritables élans. Le coeur, en général. Les sens qui suivent. Le mou, le doux, les flâneries sans bon sens, les pieds nus, le second café, le lit défait jusqu’au soir, le son du vent dans les feuilles qui nous échappait, ce sentiment de faire partie du temps qui passe suspendu dans un hamac.

Il nous faut désormais des coachs de temps perdu pour s’ingérer dans la marelle de nos agendas. Pour l’efficacité, on sait, mais pour goûter ce temps sans but, on a oublié en chemin, quelque part entre le néoproductivisme et la culpabilité refoulée. On ne sait plus « rien faire » de son précieux temps gaspillé.

Que de temps perdu à gagner du temps

J’ai trouvé un moine (il se fait appeler le moine urbain, mais son nom est Pedram Shojai) qui s’est donné comme mission d’enseigner à suspendre le temps en 100 rituels. Ça fait recette de développement personnel, mélange à bonheur instantané saucé dans la pleine conscience, mais il y a certainement là de quoi s’accrocher les pieds dans le ouf. Il nous incite d’ailleurs à lever le pied. « Nous nous servons de notre volonté pour rester en surrégime afin de traverser la tempête, et notre organisme, notre esprit et nos proches en paient le prix. »

Tout urbain qu’il soit, ce moine nous incite aussi à renouer avec la nature, à nous mettre les pieds dans le gazon, à nous coucher sur le sol, à retrouver de nouveaux horizons, à regarder les choses sous un autre angle. Et ça fonctionne.

Il y a deux sortes de temps: y a le temps qui attend et le temps qui espère

 

Ce moine-coach de vie nous invite à nous arrêter pour sentir les choses, quelques secondes ou quelques minutes. Ressentir en respirant dans le lieu, l’heure du jour ou de la nuit, faire nôtres ces impressions. C’est tout bête et ça contribue à rattraper le temps qui semble nous fuir.

Fais comme l’eau

« L’eau ruisselle et traverse la terre pour aller rejoindre un ruisseau ou une rivière. Son écoulement représente le passage du temps », écrit Pedram Shojai. Il nous enjoint à nous installer devant un lac (une piscine à la rigueur…) : « Ils représentent le temps suspendu […]. Le lac dégage une sérénité qui nous captive. Il nous invite à nous poser. » Qu’il nous propose de nous arrêter pour entendre le chant des oiseaux, observer la lueur des étoiles ou l’éclat de la lune, le moine urbain s’attarde à nous stopper dans notre course vers notre fuite. Chaque rituel en est un qui renoue avec notre humanité.

J’aime particulièrement celui où l’on propose de regarder les gens dans les yeux ; un exercice d’une journée. Toutes ces personnes croisées dont on éviterait le regard normalement. Les apostropher des yeux, leur sourire, voire leur adresser la parole. Il y a un risque réel à prendre le temps.

On peut infliger une autre courbe au destin sans attendre la maladie, un accident, une difficulté ou un amant. « Si cet événement externe est parvenu à perturber la qualité ou la vitesse du temps, pourquoi ne pourriez-vous pas le faire vous aussi ? » Pourquoi attendre, en effet, que les vents nous soient contraires ou la météo au beau fixe pour se donner le droit de vivre comme si nous n’étions que de passage… pour un temps.

Aimé Moi aussi je voulais l’emporter, un journal de bord féministe, roman graphique intime pensé et illustré par Julie Delporte. Cela fait des mois (il est paru en 2017…) que je veux vous en parler. J’aime cet angle féministe de jeune femme qui se cherche dans la solitude, son art, dans les amours vaines et les modèles féminins qui la portent et qu’elle nous présente. « Ne rien faire, regarder le temps passer, semble la seule chose qui puisse faire reculer la mort. » Un livre à apporter avec soi en vacances, comme une amie précieuse au besoin et qui donne envie d’écrire son propre journal intime.

Décidé de prendre un temps d’arrêt jusqu’en août. Je débranche et je vais… écrire puis goûter le temps. On se retrouve après les vacances !

JOBLOG

Souvenirs du Saguenay et peine de maison bis

Madame,

J’aurais pu commencer mon message comme dans le film Souvenirs d’Afrique : « J’avais une plantation en Afrique. » J’aurais pu vous dire : « J’avais une superbe terre au Saguenay »…

Nous avons été expropriés l’an dernier. À la même date l’année dernière, je faisais mes boîtes ; je dormais à peu près trois petites heures par nuit.

Une expropriation pour trois projets tous aussi fous les uns que les autres : GNL Saguenay, Black Rock et Ariane phosphate, de l’autre côté du Saguenay, face à notre ancienne demeure. Vraiment, de l’administration Tremblay (le Tartuffe fou), à l’administration Néron, c’est comme passer de Charybde en Scylla. Rien de moins. Dans la région la plus polluée du Canada qui compte quatre alumineries, le département d’oncologie local verra sa collection de cancers industriels s’étendre, nous qui en avions déjà toute la panoplie.

Par la fenêtre, j’ai regardé le bel escalier, les armoires et l’îlot à l’intérieur, les beaux planchers de bois franc qui ont vu défiler les p’tits pieds des enfants pendant toutes leurs années de croissance. Puis, j’ai regardé longuement chaque bel arbre qui nous servait d’ombrelle durant les chaudes journées d’été. Je suis allé au jardin, méconnaissable, où j’ai récolté quelques dernières asperges. Je ne veux plus voir. Je ne reviendrai plus.

À l’heure où j’écris ces lignes, notre demeure gît, quelque part, dans un dépôt de matériaux secs. Elle fera désormais partie des corps non réclamés, anonymes, comme dans les morgues des grandes villes insignifiantes. Comme le dit Alain Denault dans sa Médiocratie, l’État est en état d’affolement. Le conseil municipal actuel, constitué pour l’essentiel de « suiveux » et de poules sans tête, continue la parade lancée par Jean Tremblay et son conseil profondément stipendié. Dans son ouvrage, Deneault dit : « On s’éloigne de l’appréciation des choses en s’obligeant à passer par la monnaie pour en mesurer la valeur. La culture de l’argent fait écran […] les médiocres ont pris le pouvoir. »
Gérard

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11 commentaires
  • Ginette Michaud - Abonnée 5 juillet 2019 03 h 48

    Donner du temps au temps

    Le plus beau papier que j'ai jamais lu.

  • Denis Paquette - Abonné 5 juillet 2019 06 h 55

    et oui nos desirs des dragons que nous nous construisons, sans trop nous en rende compte

    et oui comment donner du temps au temps, peut être en sachants que le temps est surtout une invention humaine, quelque fois j'envie nos ancetres qui vivaient selon les temps inscrits en toutes choses, et ne pas vouloir tout monopolliser, revenir au Taoisme tel que concu par Conficius ou Lao-Steu , cette conscience aigue des fantasmes qui nous habitent , voila les conditions du tao, dont il faudrait apprendre les principes que nos désirs ne sont que des dragons que nous nous construisons sans trop nous en rende compte

  • Marc Therrien - Abonné 5 juillet 2019 07 h 41

    Et apprivoiser l'ennui plutôt que de le chasser


    Pour arriver à se donner du temps, il faut commencer par considérer que le temps libre n'est pas du temps perdu. Il faut savoir perdre son temps à ne rien faire d'utile et de productif pour simplement être avec soi-même. Pour rentrer un peu à l'intérieur de soi, il faut être capable de tolérer les sentiments de vide et d'ennui qui pourraient survenir, car tout au long de l'année, à travers les ''affairements" comme dirait Blaise Pascal et dans la poursuite effrénée du bonheur qui, comme le vent, court plus vite que soi et ne se laisse pas attraper, tout à été fait et organisé pour se distraire de soi-même.

    Marc Therrien

  • José Igartua - Abonné 5 juillet 2019 08 h 39

    ô lac, suspends ton vol

    comme disait (sic) le poête.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 5 juillet 2019 08 h 45

    GNL

    C'ets un projet décidé anti-démocratiquement mais pas réalisé. Empêchons de le faire. Ça déboise, ça tgue la diversité, ça va faire du bruit, ça polluera beaucoup d'eau, ça émettra 57 millions de tonnes de GES annuellement pendant 25 ans, de quoi faire un nuage de pollution made in québec, honteux, qui empoisonne un nbon pourcentage de l'atmosphère planétaire, tou ça pour quelques emplois payants; c'est la nouvelle religion du dieu argent que la loi 21 a oublié de séparer de l'État. En plus notre électricité servirait à liquéfier le gaz au lieu de la faire servir à notre propre transition écologique. Le gaz natuerl n'est pas une énergie de transition comme ce gouvernement ( et le précédent) veulent nous enfoncer dans le coco. Écoutez les conférences du collectif scientifique gaz de schistes et enjeux énergétiques. Il y a une contestation ce soir à Senneterre et une demain par le gazoduq parlons-en à Amos, en canot sur l'Harricana. Votre maison vous sera remise!

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 5 juillet 2019 08 h 58

      Je viens de lire dans Cyberpresse:https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/201907/05/01-5232762-planter-beaucoup-darbres-possible-solution-au-rechauffement-climatique.php?fbclid=IwAR22W6xQEbRo3tu7qMUH9PkvNPL55KhgZ9uG4ER-9AbxGRp8gT_RwtTIwMQ

      Je suis d'accord avec en planter mais sans ajouter de GES comme le Québec veut faire avec le projet gazoduq-GNL Sabuenay.