Nomade chic

Florent Conti devant sa Flomobile suggère un art de vivre délesté des rapports mercantiles et de la tyrannie du temps. Quelque chose comme une vie en van.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Florent Conti devant sa Flomobile suggère un art de vivre délesté des rapports mercantiles et de la tyrannie du temps. Quelque chose comme une vie en van.

Ils représentent le fantasme semi-collectif (l’autre moitié n’est pas en contact avec son Westfalia intérieur), semi-inconscient de la fuite en avant et du ras-le-bol du « cônes orange-boulot-dodo », du nomadisme chic, bourgeois bohème sans les bibelots de famille, ceux qu’on surnomme les fulltimers, les vanlifers, ou des « sans adresse fixe ».

Ces tortues motorisées bouffent du kilomètre et du paysage, squattent des stationnements de centres commerciaux, se douchent dans les piscines publiques, se paient des couchers de soleil et des vues panoramiques dignes du National Geographic qui valent au bas mot des millions de dollars. Ils se sont affranchis du consumérisme en lui rendant la monnaie de sa pièce. Ils bafouent les règles du jeu capitaliste au maximum. Oui, merci, c’est pour emporter !

Florent Conti a presque 29 ans et il est « retraité » depuis l’âge de 25 ans. Et quand je dis retraité, on pourrait parler de la banalité d’une vie dont il avait respecté tous les codes sacrés : Polytechnique un an (en aérospatiale…), puis sciences politiques à McGill. Le job de journaliste dans les médias, les rêves égrenés devant la machine à café, un avenir qui se limite à un écran ou deux et à un horizon plat pour brancher sa PlayStation le soir.

« En deux heures, j’avais réglé ma journée, comme la plupart des gens. Après, je faisais semblant de travailler, répondre à des mails ; je m’ennuyais. J’imitais, je ne m’écoutais pas. » Du présentéisme. Florent se trouvait trop jeune pour gâcher sa vie à la perdre. Certains appellent cela la gagner. Il lui en coûte désormais 16 000 $ par an pour se déplacer où bon lui semble sous son petit toit de 4 pieds sur 10. Et si un gars de 6 pieds 3 arrive à faire du yoga là-dedans, tout est possible en matière de contorsions.

La médiocrité est une moyenne tirée vers le bas. Une normalité molle. C’est suivre la parade.

Florent fait du glamping sauvage (glam + camping) et ne fréquente que des terrains publics. « J’ai dormi trois fois dans des campings en cinq ans. » Même s’il y a l’hiver, les règlements municipaux de plus en plus contraignants, les dangers en milieu urbain ou sauvage, les bris mécaniques, les surprises qui ne manquent jamais, il se démerde pour se stationner hors des sentiers. Florent Conti, c’est Henry David Thoreau (Walden) qui rencontre le philosophe Alain Deneault (médiocratie) et Jack Kerouac (Sur la route) qui prend le thé avec Marie Kondo (minimalisme).

Ce qu’on possède finit par nous posséder

Agacés par le son de la souffleuse à feuilles, cet engin qui symbolise le crétinisme bruyant de notre société dite moderne, nous pique-niquons en bavardant.

Sur le gazon d’un parc, nous avons improvisé un 2 à 4 devant sa « Flomobile », un Dodge Roadtrek 170 né en 1997. Florent est à la fois volubile et investi par sa mission pédagogique. Il espère en inspirer d’autres, ne serait-ce qu’en remettant en question la médiocrité d’une existence dont on ne mesure pas toujours l’ennui abyssal et/ou le piège économique fatal qui vient avec les automatismes. « C’est un vrai phénomène, la vanlife, car cela répond à un vrai malaise. Même Loto-Québec a produit une loterie Go-Van », souligne-t-il.

Devenu un youtubeur populaire, le jeune Montréalais d’origine française a d’abord autopublié Ma vie en van, un récit dont la première partie est une critique philosophique éloquente de notre mode de vie sédentaire consumériste relié au monde du travail, et la seconde, un guide pratique sur le « b.a.-ba du vanlifeur ». L’éditeur Hachette s’est penché sur son succès inespéré.

Sur la route, qu’il passe l’hiver en France avec sa blonde italienne — vanlifeuse elle aussi, présentement en Écosse —, en Colombie-Britannique ou dans le Sud-Ouest américain, il rencontre autant de jeunes millénariaux qui font du woofing (world wide opportunities on organic farms) comme lui, à titre de travailleurs saisonniers, que des retraités boomers qui ont tout balancé pour vivre leur liberté 55++ sur les chapeaux de roues.

Tout le chapitre qui porte sur la médiocrité dans Ma vie en van est une critique lucide de nos comportements sociaux en mode suradaptation et mimétisme. « En fuyant le confort matériel, on peut retrouver le confort de soi », écrit-il. Cet art de bouger a permis à Florent de tout remettre en question, tous les jours. « Vivre en van, c’est vivre à l’extérieur, dans la nature. » C’est aussi tout laisser derrière soi et faire le tri entre ce qui compte ou pas.

Nomade numérique

Bien sûr, Florent carbure au pétrole tout en réalisant des vidéos zéro plastique sur YouTube et en profitant des stationnements de Walmart la nuit. « Oui, je brûle de l’essence, mais je ne consomme presque pas. » Son empreinte carbonée est certainement moindre que l’Américain moyen qui épuise les ressources de cinq planètes par an. Le nomade à pistons est aussi riche de temps, une matière première en voie de disparition qui n’est pas monétisée. Après deux heures et demie à discuter à bâtons rompus avec lui, je saisis bien que nous pourrions poursuivre longuement, deviser sur le sens de notre passage ici-bas munis d’une souffleuse à feuilles.

En Amérique, les derniers endroits gratuits sont les parkings

 

Le jeune campeur tout-terrain n’a pas de montre, vit au rythme du soleil. Rien ne l’appelle, rien ne le presse. Ce gars-là est plus volatil que votre portefeuille de retraite et il ne supporte aucune forme d’autorité, de hiérarchie, pas même celle du cadran.

Toutefois, Florent ne se voit pas comme un idéaliste ; à tout le moins un influenceur numérique : « En science po, on disait qu’à grande échelle, le monde est incapable d’être socialiste. Mais à petite échelle, c’est plus facile. Même chose pour les idées ; c’est possible de convaincre à petite échelle. »

La solitude ? Connaît pas. « Je ne me sens jamais seul. Il y a les arbres, les animaux. Certes, j’ai perdu mes cercles urbains, mais je communique avec plein de gens. »

Au final, Florent est passé d’une vision étriquée de sa place dans un système compartimenté à une image plus simple d’un animal comme les autres, qui affronte les éléments pour sa survie. Au final, reste la grande aventure de soi.

Cherchez le panneau.


Visionné plusieurs vidéos et films de Ma vie en van sur YouTube. C’est ici que Florent Conti exerce vraiment son métier de producteur de contenu muni de son drone et de ses caméras. Ses reportages sont également très intéressants. Celui sur Gerry et Céline qui mettent les bouts à 57 ans et passent d’un 11 pièces à un 72 pieds carrés surnommé « Tiki Motel » est assez hilarant. Florent jette un regard tendre et complice sur ses sujets et arrive à nous faire vivre ses aventures comme si on y était.

Reçu Vie de van, les récits et itinéraires de Julien Roussin Côté, du blogue Go-Van. Un autre trentenaire qui a tout plaqué pour aller suivre les vagues de surf à bord de son Safari Condo, plus étroit que le condo qu’il venait d’acquérir en ville. Le livre, très pratico-pratique, est bourré de photos ; le Canada d’un bout à l’autre, mais aussi des destinations plus exotiques (Panama, Pérou) ; la route en famille et une foule d’adresses et de lieux à connaître. J’imagine que les meilleures ne sont jamais dévoilées et à découvrir par soi-même.

Adoré le livre d’enquête Nomadland de Jessica Bruder, une journaliste new-yorkaise qui a passé trois ans à côtoyer et à rouler (22 000 kilomètres) en compagnie des nouveaux nomades largués par le système économique, qui ont élu domicile dans leur campeur après la crise économique de 2008. Cet ouvrage est fascinant et nous présente une grappe de personnages comme seule l’Amérique des inégalités en fabrique encore. Et en fabriquera en série : « Si l’un d’eux a une panne de moteur, tous font tourner le chapeau pour l’aider. Un sentiment contagieux les anime : il se passe quelque chose. Ce pays est en train de changer, les structures anciennes s’écroulent et ils se trouvent à l’épicentre de ce mouvement. Autour du feu de camp, au coeur de la nuit, ils se prennent à construire l’utopie. » À lire absolument.

JOBLOG

Sororité sur le fly

Je ne sais plus si je vous en ai déjà parlé ici ou sur FB ? De toute façon, chaque fois que je regarde leur vidéo, j’ai envie de me faire jouer du Willie Nelson et de chanter Against the Wind en hurlant par la fenêtre ouverte de mon char qui tire un Airstream vintage. J’en ai même trouvé un modèle 1970 sur Kijiji, reconverti en kiosque à crème glacée. Un fantasme en attire un autre. En attendant, les Sisters on the fly m’inspirent avec leur devise : « Pas de mari, pas d’enfant, pas de chien, sois fine et amuse-toi » (c’est plus punché en anglais).

Elles se retrouvent sur la route avec leur roulotte personnalisée pour pêcher à la mouche ou faire du kayak. Peu importe. Elles s’entraident et renouent avec leur essence de fille. C’est l’Amérique comme on l’aime : décomplexée et libre. Girl power au maximum et bien du vécu autour du feu de camp.

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4 commentaires
  • Pierre Labelle - Abonné 14 juin 2019 06 h 13

    Réussir sa vie!

    Comme à son habitude, Josée Blanchette a mis en relief une donnée importante: réussir sa vie, plutôt que de la perdre en voulant à tout prix réussir dans la vie. Nomade chic est un très bon exemple.

  • Gilbert Talbot - Abonné 14 juin 2019 18 h 18

    Un trip de bobo!

    Moi ça ne m'attire pas tellement de vivre dans une van. Voyez-vous, j'ai pas de permis de conduire. Pourtant, j'ai fait le tour du monde et chaque année, je me paie un séjour dans le Sud, dans des paysages exotiques superbes. Vivre à pied, vous conviendrez est moins polluant que vivre en van. Et le monsieur devrait calculer plus précisément combien de planètes il consomme en vivant ainsi: le gaz, les autoroutes, tout le gréement commercial autour de ce genre de vie coûte très cher à la planète. Vous savez, il y a longtemps que Jack Kérouac est devenu un produit de consommation, signe de liberté pour ces bourgeois bohèmes.

    • Carmen Labelle - Abonnée 15 juin 2019 16 h 39

      M.Talbot Et combien de litres d'essence coût un seul voyage en avion dites-moi?

  • Brigitte Garneau - Abonnée 15 juin 2019 11 h 08

    "Jack Kérouac est devenu un produit de consommation..."

    Tellement d'accord avec vous M. Talbot! Vivre à pied et selon ses moyens est tellement moins polluant. De plus, le "nec plus ultra " de la van étant le Westfalia, il faut avoir un portefeuille bien rempli! Ça coûte très cher de carburant et ce ne sont pas tous les garages qui ont des pièces pour ce luxueux gadget. Ça peut tomber en panne n'importe où, n'importe quand. Enfin avec la lecture et l'imagination, il n'y a pas de limite et pas de pollution...bon voyage quand même!