Exercice de sororité

Dans son documentaire Knock Down the House, récompensé cette année au festival de Sundance et diffusé mercredi sur Netflix, la réalisatrice Rachel Lears suit quatre candidates du Parti démocrate tout au long de leur parcours vers les élections de mi-mandat de 2018.

On y fait la connaissance de Paula Jean Swearingen, fille d’un mineur de charbon, briguant un siège au Sénat en Virginie-Occidentale. Elle nous emmène dans sa communauté affligée par un nombre anormal de cancers liés à l’exploitation du charbon et par le désoeuvrement typique des villes industrielles et minières désinvesties. Cori Bush, une infirmière et pasteure du Missouri, se présente pour le Congrès dans le district où, en 2014, le jeune Afro-Américain Mike Brown a été assassiné par la police de Ferguson, ville devenue depuis un lieu important de la lutte contre le racisme et les violences policières. Au Nevada, on suit la campagne d’Amy Vilela, une mère de famille monoparentale, dont l’une des filles est décédée d’une embolie pulmonaire après qu’un hôpital eut refusé de la traiter, faute d’avoir des papiers d’assurance en règle. Et bien sûr, on retrace le parcours fulgurant d’Alexandria Ocasio-Cortez, dans le Bronx, qui, à 28 ans, tout en travaillant dans un bar pour survivre, a détrôné le vétéran démocrate Joseph Crowley, avant de se tailler une place sur la scène nationale et de s’imposer comme figure de proue du renouveau de son parti.

Tout cela peut sembler bien loin de nous, ou destiné aux mordus de politique américaine. Pourtant, ce documentaire esquisse une réflexion tout à fait universelle sur le rapport particulier des femmes à la politique, surtout lorsque celles-ci n’appartiennent pas à l’élite et n’ont pas l’habitude des sphères d’influence.

Rachel Lears expliquait dans une recension du magazine The Atlantic que l’objectif de son documentaire, au-delà des trajectoires spécifiques des candidates choisies, était d’explorer la nature même du pouvoir et la façon dont les femmes transforment son exercice. L’entreprise est réussie : on voit bien que le parcours de ces femmes, marqué par des défis propres à la posture qu’elles occupent dans les rapports sociaux, forge des sensibilités qui deviennent une source de force. Une force qui permet de placer l’empathie au coeur de l’action politique. Ici, il ne faut pas assimiler l’empathie à la sentimentalité, à l’appel aux émotions. Il s’agit plutôt de proposer une vision politique où la prise en charge de toutes les formes de vulnérabilités est une condition absolue de la justice sociale, tout comme la reconnaissance des rapports d’interdépendance qui traversent la société.

Un moment du film l’illustre bien : Amy Vilela raconte le décès tragique de sa fille, liant son expérience intime à la misère des millions d’Américains qui n’ont pas accès à l’assurance médicale. Cet effort de créer un pont entre l’intime et l’universel dépasse le story telling politique classique parce qu’il associe le drame individuel à une condition déterminée socialement — la pauvreté, la vulnérabilité des mères seules — et parce qu’il sous-tend l’action politique. Il décrit une posture, un rapport au monde.

Ce documentaire nous montre, et peut-être même nous montre avant tout, des doutes, de l’inquiétude face au risque posé par l’engagement politique, même quand on n’a soi-disant rien à perdre. Le risque de se montrer fragile, en proie à l’épuisement, alors qu’on préfère habituellement nier cette dimension de l’exercice politique — surtout chez les femmes. Or certaines protagonistes auraient au contraire insisté pour qu’on montre la vulnérabilité qui se cache derrière le masque politique : Vilela en larmes le soir de sa défaite, Ocasio-Cortez confiant à la caméra vouloir s’enfermer dans un placard chaque fois qu’elle pense à la soirée électorale. Mais surtout, on y voit la puissance unie des femmes, la puissance de la sororité, comprise comme telle. Ocasio-Cortez, s’adressant à ses consoeurs, le dit sans détour : « Pour élire une seule d’entre nous, il en faut une centaine », témoignant à la fois de la force du nombre et de la solidité des barrières qui doivent être levées. Là encore, on déborde largement du contexte américain.

Dans une entrevue récente accordée au podcast français La Poudre, l’écrivaine féministe Chloé Delaume discutait de son plus récent essai, Mes bien chères soeurs, où elle avance que la notion de sororité est au coeur de la « quatrième vague » du féminisme. Si cette notion est clé, explique-t-elle, c’est parce qu’elle permet non seulement de porter au jour les enjeux spécifiques vécus par les femmes, mais aussi d’envisager une transformation plus vaste des rapports sociaux, des hiérarchies qui excluent, isolent et marginalisent les gens. Voilà ce que nous démontrent ces femmes qui, en vagues, investissent le monde politique pour y apporter toutes les facettes, y compris les plus fragiles, de l’expérience humaine.

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