Courir

De l’adolescence jusqu’à aujourd’hui, j’ai brûlé de passion, hors de toute raison, pour un sport dont le haut niveau d’effort qu’il nécessite apparaît sans rapport avec ce que mon physique peut parvenir à lui offrir : le vélo. Je sais assez, pour tout dire, quelle folie peut susciter la pratique d’un sport à haute intensité, mais je n’ignore pas quel bonheur il génère aussi.

Le vélo, la « petite reine » comme on l’appelait, n’arrive cependant pas à la cheville de la course à pied quand vient le moment, en comptant le minimum de temps et d’argent, d’améliorer sa condition physique. Des chaussures, un short, et vous pouvez sortir courir, même au milieu des forêts urbaines.

L’athlétisme, décliné sous toutes ses formes, est plein de majesté, même si, en Amérique du Nord, nous ne semblons nous passionner que pour sa version boursouflée, le marathon, un héritage supposé de l’Antiquité, mais réattisé en fait à la fin du XIXe siècle par un besoin d’éprouver une filiation avec la Grèce et ses institutions autant que par une passion oubliée de cette époque pour des épreuves de longue haleine, déclinées parfois sur plusieurs jours : marche, course, danse, chaise berçante, enfin tout et n’importe quoi, pourvu que cela conduise à l’épuisement.

L’autre jour, je me suis pris les pieds dans un magasin spécialisé en course à pied. Au mur, sur des présentoirs étagés jusqu’au plafond, des chaussures colorées, presque par milliers. Divers gadgets aussi. Des montres capables de compter vos pas. Des capteurs de fréquence cardiaque. Des chaussettes en coton biologique emballées sous vide, pour en assurer, je suppose, la pureté magnifiée. Le pied, en un endroit pareil, est élevé au statut de divinité.

Tout a été pensé pour que ceux qui ambitionnent de participer, ici ou ailleurs, à ces grandes fêtes collectives que sont devenus les marathons et leurs déclinaisons participatives (5 km, 10 km, 20 km) puissent d’abord sublimer leur sens de l’action dans une orgie de consommation. On ne court plus jamais seul, mais bien en compagnie d’un puissant murmure marchand qui vous susurre à l’oreille des mots doux par lesquels, comme tant d’autres, je me laisse aussi séduire.

Courir est certainement bon pour la santé. Mais le corps suant et fumant — à pied, à vélo, comme vous voudrez — reste d’abord la préoccupation de ceux qui ont les moyens de s’y consacrer. Dans le Nunavik, au pays inuit où je me trouvais il y a peu, les Blancs comme moi, avec leurs habitudes du sud bien ancrées, continuent de courir même par des froids polaires, incapables apparemment de se passer de cette drogue que sont les endorphines. Ils se font demander, par ceux qui les regardent passer, les poumons en feu à cause du froid, après quoi ils courent…

Il est toujours plus facile de courir avec l’élan offert par l’argent, lequel procure du temps à soi. S’entraîner, c’est aussi avoir les moyens matériels de le faire. En règle générale, la course en société n’est pas juste. Certains partent avec une longueur d’avance. Peu importe la qualité des chaussures qu’on leur vend. Si tout le monde est appelé à courir, certains sont assurés de trébucher. Pas parce qu’ils ne savent pas mettre un pied devant l’autre, mais parce que nous sommes tous bernés à l’idée qu’on peut, seul, à la force de notre volonté, échapper au poids de notre condition physique et sociale. Mais nous voulons bien croire, à écouter les apôtres de l’indifférenciation planétaire, qu’à force d’efforts tout devient possible, « à condition de le vouloir ». Le sport apparaît de plus en plus comme une manifestation de cette course du chacun pour soi, qui n’empêche pas pour autant le glissement du présent sous nos pieds.

« Je cours donc je suis » : qui achète ces bracelets gravés de ce cogito d’un genre nouveau ? Faut-il croire que le sport est la réponse à apporter au néant ? Les marchands de souliers, à ce que j’ai vu, vendent aussi des t-shirts qui affirment, recto et verso, que la course à pied est un art digne des plus grands créateurs du monde, des peintres, des écrivains, tout ce que vous voulez. Tout ne se vaut-il pas ?

Pour quelques dollars, chez le marchand d’à côté, vous pouvez désormais acheter des présentoirs en miroir pour vos médailles d’amateurs. Ils permettent de les regarder, tout en vous mirant le nez. Le sport est devenu, pour bien des gens en tout cas, une sous-culture qui se donne des airs de dictature bienheureuse du « je ». L’obsession de la performance pour la performance a conduit à cette vaine adoration de sa grandeur relative.

L’effort pour l’effort, le sport comme on dit, demeure dans une large mesure une invention d’un XIXe siècle européen, là où une nouvelle bourgeoisie cherchait à tromper son ennui. Les recherches de formules de désennui constituent, bien entendu, une quête qui remonte à des temps encore plus anciens. Dans son Décaméron, au milieu du XIVe siècle, Boccace écrit qu’au gré de leurs humeurs, les humains peuvent compter sur « la fauconnerie, la vénerie, la pêche, les chevaux, le jeu, le commerce » et toutes ces activités « dont chacune est susceptible d’absorber en tout ou en partie leur attention, et pour quelque temps » afin de trouver à « dissiper leur ennui ». Il faudrait, à cet égard, se demander pourquoi la course à pied est devenue si populaire, ces dernières années, dans les médias, ce petit milieu qui s’emploie à fabriquer l’opinion publique, tout comme elle l’est chez bien d’autres employés de bureau. Serait-on encore confronté, en pareille société, à un terrible vide qui ne sait pas se nommer ?

11 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 29 avril 2019 05 h 04

    Durillons en cœur

    J'ai croisé une femme dans la quarantaine aux jambes variqueuses, qui transportait pieds nus, sur un chemin rocailleux, un gros sac de café. Un très lourd sac en jute.

    J'étais à cheval et j'allais moi aussi à San Agustín. Je lui ai donc offert de charger son sac sur l'animal.

    Elle a couru en suivant la bête au trot, jusqu'à la place du marché, soit plus de deux milles, nu-pieds, sur une route vallonnée.

    J'en ai bien vu d'autres aller pieds nus sur des chemins de misère ou grimper de cette façon dans les cocotiers, mais cette femme-là, à courir ainsi sur la roche dans les montées et les descentes, m'avait drôlement impressionné.

    Il doit bien s'y vendre des souliers de course -il y a là une importante garnison militaire-, toutefois dans ce coin de pays où les habitants font corps avec leur monture, il n'existe aucune école d'équitation.

  • Denis Paquette - Abonné 29 avril 2019 06 h 02

    et oui un nouvel hédonisme est en train de naitre

    et oui un nouvel hédonisme est en train de naitre

  • Gilles Tremblay - Inscrit 29 avril 2019 06 h 02

    Cours! Forrest. Cours!

    Comme presque tous les matins, lorsque je vais marcher mon petit 2 heures 20 minutes au pas de pépère, je perçois immanquablement un joggeur. À chaque fois je repasse la séquence où Forret Gump, après des années de course, sans savoir pourquoi, poursuivi par une meute de fanatique du jogging, décide de ne plus courir, mais de marcher. Dès lors, on réalise que Forrest a fini par rejoindre son moi, parvenu, enfin, à se distancer de son autisme enfant. Étrange? L’autisme se caractérise par des difficultés importantes dans deux domaines, soit la communication et les interactions sociales et les comportements, activités et intérêts restreints ou répétitifs. Serait-ce que la sensation du jogging serait un état semblable à l’autisme? Voilà une bonne raison, pour ceux et celle qui courent derrière Forrst Gump de vous mettre à la marche et rejoindre les philosophes grecs qui réfléchissaient et enseignaient tout en marchant.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 29 avril 2019 07 h 18

    "Je cours donc je suis"

    Ou comme vous le dites si bien: la dictature bienheureuse du "je". Ce peut être: "Cours après moi que je t'attrape."

  • Jacques Morissette - Inscrit 29 avril 2019 07 h 30

    Vous mettez ça trop beau, j'avoue, je vous envie. Derrière le sport se cache peut-être l'argent et le désir inavoué de fouetter, vous dites plutôt attiser, les concurrents. Je termine en posant une question, à moins que ce soit une affirmation: Quel est le meilleur moyen d'attiser le feu de cette passion et pourquoi le faire, si une société a pour objectif principal LA productivité et surtout LA croissance économique?