D’accord, mais où pourra-t-on vivre?

Lors des inondations du printemps 2017, on n’osait pas encore, en toute rigueur scientifique, tracer un lien entre le débordement des rivières et les changements climatiques. L’événement avait encore des airs d’exception. Mais cette année, le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, était prêt à laisser entendre un rapport de causalité. Mercredi, il soulignait dans ces pages que si auparavant on estimait les risques d’inondation à une ou deux occurrences par siècle ou par demi-siècle, la tendance est vraisemblablement en train de changer. L’affirmation demeure très prudente alors que quiconque suit l’actualité (ou met parfois le nez dehors) est à même d’observer la fréquence alarmante des phénomènes météorologiques extrêmes, des incendies ravageurs aux crues ruineuses.

Dimanche, le premier ministre François Legault, alors qu’il tentait de réconforter les sinistrés, a suscité la grogne en déclarant que si son gouvernement comptait ajuster les programmes d’indemnisation pour répondre aux besoins immédiats, « il faut être lucide : si c’est nécessaire de forcer des gens à se déplacer, ben il faudra le faire ». Sans plus d’égards à ce que cela signifie d’être déraciné de chez soi.

On conçoit que l’objectif n’était pas de manquer d’empathie. Reste que la déclaration dérange parce qu’elle arrive comme un cheveu sur la soupe. Jamais n’a-t-on pensé à prévenir le coup, et un ton si péremptoire ne laisse pas non plus présager un quelconque suivi. Ce pragmatisme étroit — allez, on fait les boîtes et on s’en va ! — ressemble à un aveu du fait que, pour ce gouvernement, il suffit de courir perpétuellement devant la vague pour affronter la crise climatique.

Monsieur Legault a ensuite tempéré son propos, se montrant ouvert à la construction de digues permanentes dans certaines zones à risque, afin de préserver les quartiers riverains. Puis, la vice-première ministre et ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a pris le relais médiatique, afin de rassurer la population et d’expliquer son programme d’indemnisation.

On propose donc aux sinistrés un droit de réclamation pouvant atteindre 50 % du coût neuf de la maison, jusqu’à concurrence de 100 000 $, ou la possibilité d’opter pour un dédommagement de 200 000 $ pour le rachat de la propriété, ce à quoi peuvent s’ajouter 50 000 $ pour la valeur du terrain. Un montant fondé sur la valeur moyenne des propriétés au Québec, sans égard aux disparités régionales. Une solution parfois juste, parfois injuste, mais somme toute un bon compromis, a-t-on dit, avant de rappeler que le plus important, c’est l’accompagnement humain des citoyens, pour les relocaliser dans une zone non inondable.

En entrevue mercredi, le journaliste Michel C. Auger, qui tentait d’expliquer à la ministre Guilbault que cette solution en taille unique manquait de flexibilité, et qu’on semblait indifférent à la possibilité qu’une partie des sinistrés se retrouvent sans maison, avec néanmoins une hypothèque à payer, s’est énervé : « Ça n’a pas l’air de vous déranger ! » La ministre s’est défendue, assurant qu’elle poursuivait ses discussions avec les citoyens. « Quand il est question de gros bon sens, j’y suis toujours, a-t-elle promis. Je serai toujours là, moi, pour discuter de gros bon sens. » Le gros bon sens, c’est bien connu, est un horizon politique d’une belle envergure.

Le gouvernement du Québec semble ainsi raisonner en assureur plus qu’en institution dépositaire du bien commun. En préconisant l’indemnisation fondée sur un calcul statistique, on individualise au possible le fardeau du risque posé par la crise climatique. Cela présage un avenir tressé d’inquiétudes pour les citoyens, alors que le risque ne fera que croître — bien au-delà, sans doute, de ce que peut supporter un individu au revenu moyen. Et pendant ce temps, le secteur financier, par l’entremise, justement, des mécanismes de l’assurance, spécule déjà sur la catastrophe environnementale…

Une question semble donc rester perpétuellement en suspens : d’accord, mais où devrait-on vivre, s’il faut à tout prix mitiger le risque, sous peine d’en assumer seul les conséquences ? Les zones résidentielles en bordure de l’eau sont aujourd’hui compromises, mais ce n’est qu’un prélude aux défis qui s’insinuent à l’horizon, en matière d’aménagement du territoire. La ville, par exemple, ne semble pas du tout prête à se densifier. Cette semaine encore, on apprenait que la pénurie de logements s’aggrave à Montréal. Les loyers augmentent, et les petits propriétaires ne sont pas non plus en mesure d’entreprendre des travaux de construction ou de réfection. Quant aux grands logements, adaptés aux besoins des familles, le taux d’inoccupation frise les 0,5 %. C’est un réel problème.

S’il faut parler de gros bon sens, donc, peut-être faudrait-il d’abord tenter de répondre à cette question élémentaire, mais qui deviendra toujours plus complexe à mesure que la portion habitable du territoire se ratatine : où pourra-t-on vivre ?

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14 commentaires
  • Daniel Francoeur - Abonné 26 avril 2019 01 h 11

    Les violons du Titanic et les solutions gouvernementales en réaction

    Malheureusement, les riverains récoltent les fruits de la procrastination gouvernementale et municipale devant le réchauffement climatique. Et, tout porte à croire que si ce problème n'est pas adressé bientôt, nous n'avons encore rien vu. En effet, l'effet domino peut avoir des conséquences imprévisibles.

    Face à l'urgence de la situation, qu'attendent nous élus pour mettre en place des mesures concrètes de réponse au défi du réchauffement? Le mode réactif n'est plus viable, seul le passage en mode proactif peut être porteur d'espoir.

  • J-F Garneau - Abonné 26 avril 2019 04 h 08

    Ou pourra-t-on vivre???

    Il me semble encore, Mme Lanctôt, que vous vous perdez dans les méandres d'une réflexion peu approfondie, au profit de conclusions poétiques et de formules choc.
    Car la vraie question n'est pas "ou pourra-t-on vivre?".
    Le territoire québécois est déjà assez urbanisé, et quelques modifications aux zonages existants permettraient de densifier intelligemment là où cela est souhaitable (près de noeuds transports), et d'éventuellement remplacer habilement tous ces "power centre" et autres "strip malls" de tout acabit, par une offre diversifiée d'habitation plus dense autour d'axes de transport existants.
    Evidemment, pour certains, cela voudra aussi dire d'abandonner l'idée (bucolique) de leur petit bungalow privé en bord de lac ou rivière, au profit d'une nouvelle façon d'habiter. Le territoire déjà urbanisé au Québec pourra acceuillirsans problème plusiers générations de croissance démographique. Il faut, en revanche, accepter d'occuper le terrioitre différemment.

    C'est un peu drôle de voir tout le monde se réveiller comme si la cartographie des plaines inondables n'existait pas! Elle existe depuis au moins 50 ans. Des choix ont été faits. Des municipalités ont laissé faire (revenus de taxes foncières) et des propriétaires se sont fermés les yeux (ma belle petite maison au bord de l'eau). Car dans les faits, si la ligne de l'inondation "100 ans" ou "20 ans" était déjà là, on a préféré l'ignorer... alors que le "100 ans" peut être l'an prochaion ou dans 10 ans... pas nécessairement "dans" 100 ans. D'ailleurs les certificats de localisation préparés lors de l'achat d'une maison, doivent indiquer les bandes de protection riveraines et les zones inondables.

    Le problème est réél. Une vraie stratégie devra être mise ne place. On ne peut pas vivre une inondation de sa maison à chaque année. Mais dans les fait, cela voudra dire des gens déplacés et des décisions politiques diffciles.

    • Claude Bariteau - Abonné 26 avril 2019 09 h 55

      Sage commentaire.

      Comme vous dites, il y a un problème réel dont les municipalités furent complices, mais surtout parce que s'établir dans des zones à risque est précisément à risque dans un contexte de modifications majeures de la planète terre perturbée par des phénomènes associés à la fonte des glaces au nord et au sud par les gaz à effets de serre.

      La sagesse est de revoir rapidement l'aménagement des espaces de vie en ciblant des zones plus élevées et des accès par des transports collectifs.

      Mais pour atteindre cette sagesse, s'il faut revoir l'aménagement du territoire encore faut-il revoir le recours aux énergies fossiles et participer activement à ce que M. Harrison Ford entrevoit comme la prochaine guerre mondiale contre les abus des pollueurs.

      Il n'est plus là le temps de jouer, comme M. Trudeau et Mme McKenna, au bonhomme sept heures après avoir été complice par leurs politiques des dérèglements en cours et de plaider en faveur d’une mobilisation planétaire en évitant de poser des gestes concrets.

      Comme il n’est plus là le temps de corriger à la petite semaine à la manière Legault tout en alimentant par des projets (Saguenay et Baie-Comeau) la progression des dérèglements en cours.

      Le seul temps devant nous est celui du changement et d’un alignement avec les guerriers qui s’attaqueront au plus grand défi de l’heure, en même temps le plus grand défi des vingt prochaines années. Le relever fera que la vie sur terre se poursuivra différemment. Ne pas le relever mènera à une guerre de protection non de l’environnement mais des plus nantis.

  • Denis Paquette - Abonné 26 avril 2019 05 h 25

    en fait que connaissons nous vraiment de notre cosmos

    ne sommes nous pas en train de connaitre une nouvelle ère, si nous avons connu l'ère des glaciers pourquoi connaitrons nous pas l'ère des riivieres , voila de nouvelles surprises de notre cosmos qui n'a rien a voire d'avec dieu ou les anges

  • Hélène Gervais - Abonnée 26 avril 2019 07 h 01

    Tout en compatissant ....

    avec les sinistrés, dites-moi pourquoi les citoyens devraient payer, payer et payer encore pour les sinistrés qui subissent année après année les crues printanières? Je pense ici plus particulièrement aux citoyens vivant en Beauce où la crue de la Chaudière se répète d’année en année. Bientôt tous ceux vivant près des rivières subiront ces crues, c’est vraiment triste pour eux et je compatis avec eux comme tout le monde, mais je pense que le plan du p.m va dans le bon sens et est très généreux. De plus, les compagnies d’assurance ne voudront plus les assurer, soyez-en certains.

    • Johanne Tremblay - Abonné 26 avril 2019 08 h 47

      Entièrement d’accord avec vous. Il est insensé que l’État paye année après année pour les conséquences d’un problème prévisible. Et l’État ne peut pas non plus acheter toutes les résidences selon les investissements que leurs propriétaires y ont faits. D’ailleurs, comme l’écrivait avec à propos Jean-Robert Sansfaçon cette semaine, ces maisons ont perdu énormément de valeur. Ceux qui se disent prêt à accepter l’offre du gouvernement et à abandonner leur maison sont les plus sages.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 26 avril 2019 16 h 48

      Je suis du même avis que vous Mme Gervais. Je suis bien triste moi aussi lorsque je vois toutes ces personnes subir de graves problèmes à leur résidence dus aux inondations. Personne ne voudrait être à leur place. Cependant, on se doit d'être réaliste et se demander jusqu'à quel point une société est prête à - ou a les moyens de - payer pour tous ces innombrables dommages année après année. Le P.M. n'a probablement pas le choix de suggérer des solutions rapides à ces problèmes. S'il commence à écouter les émotions de chacun et chacune, ou bien tout va rester tel quel et les inondations risquent de revenir faire leurs dégâts, ce qui va coûter extrêmement cher à la société qui elle, dans l'ensemble, n'a pas décidé de s'installer près des cours d'eau, ou bien il incite les gens concernés à quitter ces endroits qui ne sont plus gérables. Les sinistrés, malheureusement, devront faire des choix.

  • Jacques Morissette - Inscrit 26 avril 2019 07 h 49

    L'être humain se leurre, s'il pense que les technologies peuvent donner des ailes.

    Les milieux humides, entre autres, servent d'éponges naturelles lors de la crue des eaux. Ce n'est pas aisé la nature que de permettre à des entrepreneurs de construire sur ces terrains qui soi-disant en prennent le contrôle pour pouvoir construire. Nous sommes des locataires sur le vaisseau spatial qu'est la terre. (Vaisseau spatial, c'est ainsi que certains appellent la terre dans le documentaire La terre vue du coeur, avec entre autres Hubert Reeves et Frédéric Lenoir.

    L'être humain n'est pas un dieu, même si parfois il donne l'impression de penser en être un. Il est plutôt un animal qui devrait réfléchir avant de prétendre, dans sa façon de voir, de penser ou de vivre, être autre chose ou plus que cela. «Dans la mythologie grecque, Icare est le fils de l'architecte athénien Dédale et d'une esclave crétoise, Naupacté. Il est connu principalement pour être mort après avoir volé trop près du Soleil alors qu'il s'échappait du labyrinthe avec des ailes de cire créées par son père.» (Wikipédia) Le labyrinthe représente quoi dans cette histoire? N'est-ce pas entre autres les problèmes environnementaux, notamment, devant quoi les lobbyistes essaient systématiquement de fermer les yeux des gouvernements, qui devraient faire mandat honorable de plus de sagesse?