Du swing dans leur vie

Sur des airs de vieux jazz, Sylwia Bielec et Phil Gauthier enseignent le swing et les rudiments de la joie à l’école Cat’s Corner.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sur des airs de vieux jazz, Sylwia Bielec et Phil Gauthier enseignent le swing et les rudiments de la joie à l’école Cat’s Corner.


Vous les lancez sur du Lester Young ou du Count Basie et ils se métamorphosent en joie. De la joie qui délie le corps et chasse les mauvais esprits. La joie pure qui se tient par la main et s’entrechoque les genoux sans se danser sur les pieds. C’est chacun sa chacune, son cavalier sa cavale, ou chaque guide son interprète (pour adopter un langage plus politiquement polissé). Un petit six ou huit-temps, triple step, tchak-tchak, papadam, tchak-tchak, papadam. Le rythme, le rythme, il faut suivre. Et swinguer sa compagnie.

Pas facile d’être une élève du swing. J’ai chaloupé le tango une quinzaine d’années pour passer de la pensée triste qui se danse à cette idée joyeuse qui sautille. Du tango au jazz des années 1930, il n’y a qu’un pas, celui d’un temps révolu où l’on ne passait pas ses soirées à visionner Game of Thrones, mais dans une salle de bal à se déhancher sur Swinging on Nothing avec Tommy Dorsey. C’est l’époque des orchestres live, d’une danse sociale qui donne à sa jeunesse l’occasion de se frôler un peu les hanches, de montrer un bout de genou sur du charleston et de braver bien des interdits.

Aujourd’hui, à Montréal, on trouve un endroit (et même plusieurs) où swinguer chaque soir de la semaine. Ce sont majoritairement les jeunes vingtenaires et trentenaires qui donnent le la et emboîtent le pas sur All That Meat and no Potatoes avec la grosse voix éraillée de Louis Armstrong.

Le jazz durera aussi longtemps que des gens écou­teront cette musique avec leurs pieds au lieu de l’entendre avec les oreilles

« Ça dépend des villes », me souligne Phil Gauthier, 29 ans, notaire qui termine une maîtrise en fiscalité, accessoirement prof de swing depuis cinq ans à l’école Cat’s Corner. « À Washington [D.C], la scène swing a été envahie par les cinquantenaires. À Paris, c’est plus jeune. À Montréal, il y a vraiment un phénomène de danse sociale, pas seulement le swing. »
 

Phil arbore l’allure d’un vendeur de skate qui lâche son fou sur des airs vintage, mais il est aussi guitariste et fait partie d’un band de swing. Il est devenu prof grâce à un talent naturel pour cette danse qui peut s’avérer acrobatique à souhait. « Ce n’est pas commun de danser avec quelqu’un. Dans notre société, on ne se touche pas, on ne se voit pas. Je n’enseigne pas seulement la danse, je suis aussi prof de relations humaines. Les gens déposent leur téléphone pendant une heure trente ; ils ne savent plus comment s’aborder. » Communiquer en face à face et traduire le non-verbal est devenu une discipline négligée, peu importe le tempo.

La douleur noire

Sylwia Bielec, 46 ans, pétillante rousse d’origine polonaise qui danse le swing depuis 19 ans, martèle aux étudiants qu’il faut apprendre à écouter, et pas seulement le jazz : « Entends la belle chanson de l’autre, sa façon de bouger, d’interpréter la musique. Tu crées une énergie avec ton partenaire. Le leader n’est pas l’architecte de la danse, ça s’improvise à deux. »

Sylwia enseigne les rudiments de la joie avec Phil et constate que la danse sociale va à l’encontre de l’époque : « C’est l’anti-texto, l’anti-individualisme. On apprend un nouveau vocabulaire ensemble. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Phil se livre à une acrobatie de compétition tandis que Sylwia demeure à l’écoute et épouse son élan.

Cette conceptrice pédagogique connaît tout de l’histoire du swing, dont la branche lindy hop et Harlem swing inventée par des Noirs mais réinterprétée par des Blancs. « C’était l’époque des grandes migrations noires vers des villes comme Chicago et New York. Ils ont improvisé une danse pour leur musique à eux, même s’ils dansaient aussi la valse, le mambo. Oui, le swing est une danse joyeuse, mais il ne faut jamais oublier que cela provient du black pain créé par des Noirs qui célébraient la joie d’être libres et de ne plus être esclaves. C’est l’ère des lois Jim Crow aux États-Unis et de la discrimination raciale. »

Sylwia se passionne également pour le phénomène de l’appropriation culturelle : « Au fond, est-ce que cette joie est à nous ? » L’ombre d’une petite culpabilité blanche se profile. On danse sur des oeufs aussi.

L’amour c’est comme le jazz : c’est n’importe quoi, mais pas n’importe comment

 

Pour Phil, « la danse, c’est punk ». « On réunit des gens qui ne sont pas des spécialistes, n’ont pas le même bagage, pas le même âge, pas les mêmes origines. Ce monde-là ne se rencontrerait jamais autrement. »

Et ils s’invitent dans la maladresse, le langage muet du plaisir, happés par le mouvement, l’humilité qui trébuche, se ressaisit en riant, en prenant la vie comme une danse improvisée sur I Wish I Knew how It Would Feel to Be Free.

And all that jazz

Les gens viennent apprendre une danse pour toutes sortes de raisons : certains parce que des études ont montré que la danse-thérapie a un effet sur le cerveau, d’autres pour briser l’isolement social ou s’intégrer à la communauté swing. Parfois pour développer leur côté artistique, s’exprimer : « Nous sommes tous des danseurs, estime Sylwia. Tous des poètes, des chanteurs, même si ce n’est pas développé. On veut se libérer de la technique et conserver l’essence. Et on ne fait pas de meilleurs danseurs par l’approche technique. »

« C’est comme en musique, ajoute Phil, tu ne sais pas pourquoi quelqu’un est bon. Il faut accepter que tu vas challenger certaines choses, que tu ne seras pas le meilleur tout le temps. Là, tu danses devant les autres. »

Le jazz, c’est du swing, une manière d’inter­préter le tempo même si c’est du binaire ; qui peut dire où ça commence et où ça s’arrête ?

 

Bien des gens ont réussi à surmonter leur timidité, propulsés par On the Sunny Side of the Street. Combien estiment que le swing a changé leur vie ? « Ça arrive souvent, constate Sylwia. Y’a du monde qui tripent leur vie dans les soirées swing ! Moi, j’étais plutôt introvertie et c’était immense d’aller danser seule le soir et de m’exposer. J’ai réalisé que si je pouvais faire ça, je pouvais faire n’importe quoi, comme femme. »

Phil opine de la tuque en se caressant la barbe pensivement : « Moi aussi, je suis gêné et plutôt timide. Même dans les compétitions, je conserve mon aspect réservé. Avant, j’avais des amis, mais maintenant, c’est un village. » La danse, c’est aussi une chimie. Pour Sylwia, chacun apporte sa couleur, « mon bleu et ton jaune, ça donne du vert ».

Mais, au final, un Noir avec une Blanchette ne donne jamais de gris. Ça donne du swing.

Noté que l’OSM se met à l’ère du swing avec un concert éclaté, le 4 mai prochain, sous la direction de Kent Nagano. Catherine Major et Pierre Lapointe chanteront sur du Kurt Weill. La mise en espace est signée Lorraine Pintal. L’après-concert sera bonifié d’une soirée dansante swing. On sort ses beaux souliers vernis. J’en suis.


Visité la page FB « Où est-ce qu’on va danser à soir ? ». Tout y est chaque jour, et pas seulement à Montréal. Consacrée surtout au swing, west coast, blues, balboa, jive, rock. L’embarras du choix tous les soirs, et le jeudi une fois par mois, la soirée swing du Rialto réunit des orchestres et des adeptes fringués friperies, esprit pin-up et Marcel au bras.

  
Aimé Détox numérique d’Orianna Fielding. Il y a plusieurs ouvrages sur ce sujet désormais tendance. Comment débrancher et retrouver une vie en trois dimensions. Des cinq sens, le numérique n’en comble qu’un seul : la vue. Un ouvrage qui nous aide à déplacer nos sens ailleurs qu’à l’écran, à toucher, à rétablir un contact avec l’extérieur, à bouger, à nous recentrer. Bref, à entrer dans la danse.

JOBLOG

Alors on danse

Un mardi swing au Medley, au bout du bar…
 

— Toi, tu danses pour une ou plusieurs raisons ?

— Pour sortir de ma bulle, rencontrer. Pour croiser le jet devant l’urinoir avec François Lambert, l’ex-dragon, et lui lâcher « Ah ben ! Monsieur aubergine ! » Tu te souviens de ses aubergines à 5 $ la caisse avec lesquelles il a fait des aubergines au parmesan pour nourrir sa famille toute la semaine en oubliant de dire que le parmesan coûte une fortune ? Mais le meilleur, c’est de voir la députée Catherine Dorion parler avec lui au même comptoir.

— C’est assez surréaliste comme rencontre. Ces deux-là ne peuvent pas danser ensemble, c’est clair.

— Y’a plein de gens ici qui m’ont fait avancer. Cette fille si belle, si drôle, si énergique et qui m’a fait réfléchir sur les réflexions destructrices qu’on peut avoir envers soi-même en se regardant dans le miroir, alors qu’elle, elle n’a qu’un bras.

— Elle danse super bien en plus ! Fascinant comment un simple échange peut nous chambouler l’existence, non ?

— Il paraît que la danse sociale, c’est un des meilleurs remèdes contre la dépression. On danse tous ensemble au quotidien avec nos collègues, notre famille, nos amis. La danse nous apprend à improviser, à nous adapter au rythme qui varie, à changer de partenaire, à entrer en contact, à faire confiance, à nous laisser aller. Danser, c’est être libre.

— Alors, on danse ?

 

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3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 26 avril 2019 05 h 06

    des moments magiques qui nous ont souvent permis d'être plus grand que nature

    se mette a l'éoute de l'autre, n'a-t-il pas toujours été, des moments prévilégiés qui nous ont permis de trancender nos différences

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 26 avril 2019 08 h 17

    Domino! Tout le monde a chaud!

    Madame la chroniqueuse, je vous suggère d'aller essayer le swing aux diverses veillées de danse traditionnelle à Montréal et en province. Avec de la musique de musiciens en chair et en os. C'est du pur plaisir sans prétention. Ça aussi ça fait partie de nos racines comme de celles de nos voisins à l'ouest et au sud

  • Gilbert Talbot - Abonné 26 avril 2019 10 h 05

    Le swing Latino.

    Je danse sur du swing latino. Ça s'appelle la Cumbia. La Cumbria vient de Colombie, mais elle a été adoptée par tous les pays voisins.