Égalité des chances

Le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ) vient de publier, sur la complexe question de la mixité scolaire et sociale, un rapport que je vous invite à lire. Il y est bien entendu question d’égalité des chances, et je veux saisir cette occasion pour rappeler à ce sujet quelques idées que je pense très importantes, mais dont il me semble qu’on ne parle, hélas, pas assez souvent. Avant d’y arriver, permettez-moi quelques mots sur la complexité et l’importance, éthique et politique, de cette idée d’égalité des chances.

La grave question de l’égalité des chances

Cette importance tient à ce que l’idée d’égalité est intimement liée à celle de justice — et à son détestable envers, l’injustice. Quelle égalité, alors, et de quoi ?

Les philosophes ont insisté pour distinguer entre égalité des chances, égalité de traitement et égalité de résultat. C’est la première qui est typiquement visée, et il s’agit, lourde tâche, de la favoriser en pratique afin de réaliser la justice scolaire. Les sociologues, qui se sont longuement penchés sur elle en cherchant à expliquer ce qui la freine, peuvent ici aider.

Certains ont vu l’école comme un système reproduisant les manières de penser des classes dominantes, leur univers culturel, leurs repères — leurs habitus, comme on dira —, de sorte que certains enfants, ceux issus de ces classes et possédant ces habitus, y sont d’emblée à l’aise, tandis que les autres, qui en sont privés, tendront à quitter l’école, sans avoir le sentiment d’avoir été injustement traités (après tout, ils n’étaient pas faits pour ça, diront-ils…). Vous avez reconnu ce qu’on appelle la reproduction.

D’autres, plus optimistes peut-être sur notre capacité à corriger ces injustices, ont insisté sur le manque d’information des agents, qui les conduit à faire certains choix malheureux, rationnels sans doute de leur point de vue, mais justement mal informés : il conviendrait donc de combler cette grave lacune.

La question reste cependant ouverte et les inégalités se creusent, de manière dramatique, y compris chez nous.

Et j’en viens donc à ces idées annoncées plus haut.

La premièreaide à mieux comprendre la persistance et la croissance des inégalités scolaires, et peut conduire à un paralysant pessimisme ; mais la deuxième pointe vers une prometteuse avenue.

Un mot à connaître

Le Britannique Michael Young (1915-2002) a été un très important sociologue. Son milieu familial, loin d’être idéal, ne le prédisposait pas aux études universitaires ; mais des hasards et des rencontres l’y conduiront néanmoins. Il sera ensuite un des artisans de la mise en place, après 1945, de l’État providence anglais, cet outil politique d’égalisation des chances qui améliorera le sort des classes défavorisées. Il créera aussi des établissements d’éducation populaire et la fameuse Open University.

En 1958, il publie un étonnant roman, une dystopie située en 2033, dont le titre comprend un mot qu’il invente et qui est depuis devenu courant, mais pas au sens où Young l’entendait.

Ce que le sociologue redoute, c’est que ceux que la société à visée égalitaire favorise, pour toutes sortes de raisons et pas seulement pour leur talent et leur travail, finissent par constituer une sorte de caste contrôlant les institutions, se transmettant par elles leurs privilèges, notamment par l’éducation qu’ils se donnent, l’éducation devenant alors la clé du pouvoir et de la promotion sociale. Tout cela se perpétue sans que talent ou efforts y soient toujours pour grand-chose, mais en laissant croire que c’est le cas.

Vous avez deviné quel est ce mot ?

Méritocratie, bien entendu. Comme cela arrive parfois, ce mot a ensuite perdu le sens, négatif et de mise en garde, que son créateur lui avait donné…

Je pense que notre modèle économique fait que ce que nous observons aujourd’hui, ici et ailleurs, en éducation, est en bonne partie ce que redoutait le sociologue.

Le nécessaire combat contre cette méritocratie (au sens de Young) et contre les inégalités, devenues immenses, est politique, et les acteurs de l’éducation, qui en subissent les effets, n’y peuvent pas grand-chose.

Cela dit, en sus et même par-delà les solutions que nomme le rapport du CTREQ, il en est une, importante et prometteuse, qui m’est chère.

Le capital culturel et sa transmission

Ce que nous devrions faire, c’est d’abord d’insister avec force pour dire que l’école est le lieu de la transmission de savoirs, de savoirs riches, fondamentaux et culturellement importants. Ceux-ci aident chacun à construire son autonomie, rendent possible une citoyenneté active et critique, et font même en sorte qu’on pourra mieux jouir de la vie. Ce capital culturel devrait être soigneusement cerné, pensé de manière cohérente et progressive, afin d’être transmis à tous.

Ce que nous devrions ensuite demander, et même exiger, parce que de toute première importance, c’est que les méthodes employées pour la transmission de ce précieux capital culturel soient les plus solidement éprouvées. Car mal choisies elles pourraient accroître, au sein même de l’école et par elle, les inévitables inégalités devant l’école que notre société, méritocratique et inégalitaire, permet et tolère.

Vous avez deviné : ces mauvais choix sont une autre et cruciale explication sociologique des injustices scolaires et de l’inégalité des chances.

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