Préférer ne pas mourir

Pendant l’été 2017, sur la route entre Montréal et Cap-aux-Meules, un débat à moitié sérieux revenait souvent entre mon compagnon de route et moi, pour passer le temps : survivre à l’effondrement climatique ou se laisser mourir sur les ruines fumantes de la civilisation ?

Lui prenait toujours le parti de survie : s’organiser en attendant que s’ouvre un nouveau chapitre. Moi et mon inclinaison pour la tragédie choisissions plutôt d’être emportées par le naufrage : à quoi bon survivre à la perte de tout ce qu’on a connu et aimé ? La vie n’est pas une valeur en soi sans dignité ni sens partagé, c’est la société qu’il faut sauver, pas son propre cul, envisager sa survie dans un monde dévasté, c’est déjà se résigner à l’échec d’un sauvetage collectif, etc. Si l’on s’y rend, je te gaverai, répondait-il, puis nous nous accordions généralement pour dire qu’il serait tout de même préférable de ne pas mourir.

À voir les mobilisations qui s’organisent ces jours-ci, d’autres ont de toute évidence remarqué le caractère existentiel des questions soulevées par la crise écologique. Depuis quelques semaines, le vendredi, dans plusieurs villes à travers le monde, des jeunes descendent dans la rue pour affirmer qu’ils préféreraient, eux aussi, ne pas mourir. Un joli consensus se dégage. Le pouvoir dit tendre l’oreille. On a annoncé que Greta Thunberg, cette militante suédoise de seize ans, serait en lice cette année pour le prix Nobel de la paix.

Vendredi, chez nous, 148 500 étudiants du cégep et de l’université, ralliés derrière le mouvement La planète s’invite à l’université, ont voté une journée de grève pour prendre part à cette mouvance. Hier à la radio, la commentatrice Marie Grégoire s’exclamait, débonnaire, que les vendredis devraient maintenant être « réservés » pour la planète, applaudissant à l’initiative de ces étudiants, que le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, à déjà conviés à une rencontre.

Une invitation formulée par crainte d’une escalade de la mobilisation ? Mais non, on le devine : surtout pour la belle jambe. Curieuse différence de ton par rapport à 2012 alors qu’on a dépeint les étudiants déterminés à bloquer la hausse des frais de scolarité comme une menace à l’ordre public du premier au dernier jour de leur grève. D’ailleurs, les militants de La planète s’invite à l’université ne sont pas dupes. « On ne se laissera pas convaincre par une simple rencontre », m’a dit Léa Ilardo, vingt ans et étudiante en communication politique, l’une des porte-parole du mouvement.

De toute façon, on l’a compris dès les premières valses-hésitations de l’ex-ministre MarieChantal Chassé, ce n’est pas le gouvernement de la CAQ qui amorcera la transition écologique au Québec. Pour les quatre prochaines années, il sera, au mieux, un boulet à traîner dans un processus qui prendra racine en marge de l’action gouvernementale. Et si les mobilisations actuelles suscitent espoir et enthousiasme, il ne faudrait pas sous-estimer la férocité de l’opposition qu’elles pourraient rencontrer.

Greta Thunberg, qui fait preuve d’une intransigeance parfaitement adaptée aux circonstances, le répète sur toutes les tribunes : « I don’t want you to have hope. I want you to panic. » La résistance de ceux qui aujourd’hui défendent la planète contre les forces qui la détruisent devra être d’une ténacité proportionnelle à l’ampleur de la crise. Et si les mobilisations tiennent ce cap — et sachant qu’il n’y a pas vraiment compromis possible —, ce ne sera pas doux. On a craqué des os, violé des droits et tiré des projectiles qui arrachent des yeux sur des adolescents pour moins que ça.

Voilà peut-être la limite des discours consensuels entourant ces mobilisations pour la planète : elles omettent que l’environnement est un terrain d’affrontement politique et social, peut-être même le plus tendu d’entre tous, à mesure qu’on s’approche du point critique. Comme le remarque le sociologue Razmig Keucheyan, qui s’est intéressé aux appels à « dépasser les divisions » face à la catastrophe écologique, celle-ci, loin d’être une occasion de ralliement, provoquera des affrontements d’une violence inédite, précisément parce qu’il n’y aura pas, cette fois, de sauf-conduit pour les riches (même si les populations vulnérables sont les premières à pâtir de la destruction de la nature). Le pouvoir déploiera donc tout son arsenal pour se préserver, aussi longtemps que possible.

Lors d’un débat organisé en janvier par France Culture autour du thème « Sommes-nous prêts pour la fin du monde ? », le philosophe Pierre-Henri Castel soulignait en ce sens qu’on ne va pas commencer par tous mourir de faim, mais par perdre nos libertés politiques. Bien sûr, donc, qu’on peut descendre gaiement dans la rue. Mais surtout, il faut exercer une pression suffisante sur le pouvoir pour donner l’impulsion à la transition écologique, pendant qu’il est encore possible de sauver la démocratie et les libertés civiles.

Pour autant, bien sûr, qu’on préfère ne pas mourir.

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