Thériault pour la nation

La chanson Imagine (1971), de John Lennon, fait encore rêver. Elle est vue comme la description d’un monde idéal, dans lequel les êtres humains vivraient en paix parce qu’il n’y aurait plus de pays ni de religions. Cette ballade me donne pourtant l’impression d’une œuvre écrite par un Justin Trudeau qui viendrait d’en fumer du bon. S’il avait pris le temps de rédiger un couplet supplémentaire, Lennon nous aurait-il suggéré, en anglais, d’imaginer un monde parlant enfin une langue unique ?

Imagine, au fond, est une sorte d’hymne cosmopolite qui chante l’humanité réconciliée avec elle-même moyennant l’abandon de ses particularismes. Il s’agit d’une vieille utopie. Le cynique Diogène, avant Jésus-Christ, se disait déjà citoyen du monde et les stoïciens, après lui, feront de même en se réclamant de l’universelle raison.

À la fin du XXe siècle, après la chute du mur de Berlin, cette utopie revient en vogue, avec les idées, notamment, de justice internationale, de société civile mondiale (altermondialisme) et du pluralisme identitaire (multiculturalisme). Certains penseurs rêvent même d’une gouvernance mondiale rationnelle.

Modernité et identité

Le sociologue Joseph Yvon Thériault, professeur à l’UQAM, vient jeter un pavé dans la mare des rêveurs. « Le projet cosmopolitique est-il démocratiquement possible ? » demande-t-il dans Sept leçons sur le cosmopolitisme (Québec Amérique, 2019, 232 pages), un remarquable essai dont je ne peux donner ici qu’une idée de la richesse et du brio.

L’idéal de la démocratie, explique Thériault, repose sur « un ordre du monde régi par la volonté raisonnée des hommes réunis en cité ». Le cosmopolitisme souhaite faire du monde cette cité. C’est la nation, pourtant, qui s’imposera, au XIXe siècle, comme « la forme politique de la modernité », avant d’être contestée à la fin du XXe siècle.

On invoque alors « la porosité des multiples souverainetés de l’État-nation » sur les plans économique, juridique et culturel. Les identités sont de moins en moins nationales, dit-on, et de plus en plus individuelles. Si d’aucuns s’en réjouissent, d’autres, comme Thériault, s’en inquiètent, pour des raisons démocratiques.

La modernité, note le sociologue, chérit l’être humain rationnel et universel. Elle exprimera pourtant son désir démocratique par la nation, toujours particulière. Cette « affinité élective » s’explique. Rationaliste, la modernité se caractérise par son esprit scientifique et sa défense des droits de la personne.

C’est parce que la démocratie moderne se fonde sur une conception asociale de l’humanité qu’elle a eu recours à la nation pour se doter d’un monde commun. La nation a comblé les insuffisances sociologiques de la modernité démocratique, son déficit de solidarité. On ne saurait dire que la nation est la seule forme politique qui aurait pu, qui pourrait répondre à cette exigence. Elle fut néanmoins, jusqu’à aujourd’hui, historiquement, la seule forme politique qui s’imposa. 

Or, continue Thériault, « les humains sont des êtres culturels », et leur attachement à la nation vient corriger l’abstraction inhérente à la modernité.

Pour tenir, de plus, une société a besoin d’un sens de la solidarité culturelle et sociale, ce que lui donne le cadre national. La démocratie, enfin, repose sur la délibération citoyenne, grandement facilitée par une langue partagée. La nation, conclut donc Thériault, est la forme de communauté politique qui a permis de combiner le besoin de liberté et le besoin d’identité. Par conséquent, on peut penser que l’abandon du cadre national comme lieu de la démocratie nous prépare à « un monde régi à l’échelle de l’humanité par le droit, le marché et la technique » ou nous mène sur la voie de garage d’une « contre-démocratie » radicale et sans projet.

Fluidité et populisme

Qu’en est-il, par ailleurs, du cosmopolitisme culturel, qui serait, dit-on, un fait ? Ne nous répète-t-on pas à satiété que les identités sont devenues fluides, métissées, volontairement choisies, que nous sommes tous des migrants et que la diversité est progressiste alors que l’appartenance nationale est rétrograde ? Thériault cite l’anthropologue Dominique Legros, de l’Université Concordia, qui évalue à 0,45 % de la population mondiale les migrants volontaires, qualifiés, multilingues et à l’identité fluide.

Ce n’est donc pas « ainsi que les hommes vivent » en général. Aussi, le mépris qu’on réserve à ceux qui n’adhèrent pas à l’idéologie du cosmopolitisme culturel apparaît comme une des causes évidentes de la maladroite réaction populiste.

Joseph Yvon Thériault consacre sa dernière leçon au Canada, qui aime se présenter comme un pays multiculturel et postnational. Pour le sociologue, ce Canada libre-échangiste, cosmopolite et chartiste rejetant l’idée d’intention nationale au profit d’une gouvernance juridique mène à un refus de la politique démocratique, celle d’un « peuple souverain délibérant en lui-même pour exercer une action consciente sur le monde ».

D’origine acadienne, Thériault continue de rêver à un « Canada multinational », reconnaissant aux « peuples fondateurs » et aux Premières Nations leur droit de cultiver des « conceptions différentes de l’appartenance au monde » dans leur agir politique. En constatant l’impopularité de son rêve, il signe un essai de qualité supérieure.

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