L’identité d’un pois chiche

Acheter une douzaine d’œufs est devenu un geste politique. Ce ne l’était pas du temps de ma grand-mère, mais les temps changent, monsieur chose.
Photo: iStock Acheter une douzaine d’œufs est devenu un geste politique. Ce ne l’était pas du temps de ma grand-mère, mais les temps changent, monsieur chose.

Je me demandais de quelle façon on allait attaquer cette vague idéologique qui consiste à privilégier une diète à base de plantes plutôt que de cadavres. Parce qu’en général, tout ce qui est vertueux dérange, autant que ce qui ne l’est pas.

On ne peut tout de même pas reprocher aux véganes leur manque de considération morale, éthique, écologique, voire politique, et leur cohérence. Ni même inculper leur santé, qui pèse moins lourd sur le portefeuille commun à l’heure où l’alimentation est un facteur aggravant pour une foule de maladies chroniques, y compris l’esprit réac qui carbure aux énergies fossiles.

On s’en prend au « fanatisme » de ces « terroristes qui aident les animaux » et, tenez-vous bien, parce que cela tient sur un cure-dent : à l’identitaire. Le troupeau du terroir urbain (et rural) qui brandit bien haut le drapeau de notre identité culturelle se sent menacé. C’est l’essence même de la French Canadian pea soup qui est mise à mal par la culture des pois chiches et du soja.

Lorsqu’une tradition est injuste, nous avons la responsabilité de la remettre en question et, lorsque nous ne pouvons la justifier, nous devons la contester et nous y opposer

Comme si les vaches n’en mangeaient pas. Comme si le carnivorisme n’était pas la norme radicale socialement acceptable, le système par défaut qu’on ose remettre en question.

On défend son gagne-bifteck comme on peut. Une bonne polémique sur les questions de panse et d’identitaire, ça vous aiguise la canine friande d’hémoglobine.

Au risque de me répéter ici, mon arrière-grand-père Philias, père de 15 enfants, a inventé la soupe aux pois Habitant (j’ai gardé le chaudron) ; j’ai grandi avec le congélateur rempli de chevreuils et de lièvres ; je chéris le grimoire de recettes manuscrites de ma grand-mère gaspésienne qui cuisinait cretons et graisse de rôti.

Sans céder un pouce de ma souche, je suis végé depuis huit ans, sans écoeurer le peuple, par convictions morales, environnementales, politiques, par souci de santé, d’éducation surtout, car nos enfants se bâtissent des souvenirs gustatifs et olfactifs à travers nos repas du dimanche et du lundi sans viande.

La souffrance d’un animal est plus importante que le goût d’un aliment

En général — mais en particulier, je suis une foutue mécréante —, je me tiens le plus loin possible des produits animaux et marins. Tous. Cela ne fait pas de moi une renégate, ni du passé ni du Guide alimentaire canadien (le nouveau, qui fait hurler les producteurs laitiers). Et je constate avec bonheur que je n’ai plus besoin d’expliquer ce choix comme il y a huit ans ; je ne suis plus « la » casseuse de digestion insouciante. Je broute, je mange mou, et c’est délicieux aussi.

L’argument du plaisir

Dans le dernier roman de Houellebecq, Sérotonine, le narrateur, un agronome, ne s’émeut plus des visites de poulaillers industriels où les poussins mâles inutiles sont broyés vivants, où 300 000 volatiles déplumés et décharnés suffoquent dans un entrepôt de terreur qu’on appelle « élevage », au milieu de cadavres en décomposition. Oui, en effet, acheter une douzaine d’oeufs est devenu un geste politique. Ce ne l’était pas du temps de ma grand-mère, mais tout change si vite, monsieur chose, même les poules peuvent avoir des dents.

Tiens, dans l’essai intitulé La philosophie à l’abattoir, les philosophes Christiane Bailey et Jean-François Labonté soulignent que le débat sur le spécisme et nos relations tordues avec les animaux (qui mangerait son chat, ou le ferait dormir dans ses excréments ?) s’annonce l’un des plus importants de ce siècle.

Ne serait-ce qu’en regard du nombre, déjà : « 70 % des oiseaux sur la planète naissent dans des élevages ; seuls 4 % des mammifères sont des animaux sauvages (60 % sont domestiqués et les 36 % restants sont humains). » L’ONU prévoit même que la quantité d’animaux d’élevage pourrait doubler d’ici 2050.

La responsabilité consiste à réfléchir en toutes circonstances aux conséquences de ses actes sur autrui

Notez que chez les véganes, on parle d’animaux humains et non humains. Mais comme le disait Mme de Staël, plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien.

De tous les arguments qui militeraient en faveur d’un régime carné — et j’en ai entendu beaucoup —, celui du plaisir revient souvent, comme si nous avions été mis sur cette terre pour jouir de tout et n’être responsables de rien. Je réponds invariablement à ces « épicuriens » (Épicure était plus sobre, cela dit) que le conducteur de motoneige éprouve lui aussi du plaisir.

Faire boucherie du vivant

Dans son dernier opus, le véganarchiste et journaliste Aymeric Caron traite du Vivant, c’est le titre. Il n’y va pas avec le dos de la fourchette pour exprimer le dépit que lui inspire notre espèce, tortionnaire, prédatrice à grande échelle et dominante. Il consacre même un chapitre au mot « génocide », qui, étymologiquement, désigne le massacre d’une espèce. Nous exterminons chaque année 70 milliards d’animaux terrestres et de 1000 à 3000 milliards d’animaux marins. En Europe et en Asie centrale, « 42 % des animaux terrestres et des plantes ont déjà disparu au cours des dix dernières années ». Et nos fonds marins sont en danger eux aussi.

Caron rêve déjà d’un Homo éthicus : « Pour qu’un homme soit vivant, il lui faut la liberté, la volonté, la résistance, l’altruisme, la singularité. Nous sommes entrés dans une ère qui combat ces valeurs, perçues par l’ordre dominant comme autant de menaces. Le totalitarisme soft des fausses démocraties bâillonne les esprits et réduit les citoyens à l’état de zombies. »

Bref, on nous a placé un pois chiche (patriotique) à la place du cerveau. L’activiste Noam Chomsky évoque le « lavage de cerveau en liberté ». Notre dissonance cognitive face à ce que nous ingérons ne nous pose aucun problème : « Il en a toujours été ainsi » ; « Nous sommes des omnivores » ; « C’est la loi de la nature » ; « Même les carottes souffrent » ; « Et la B12, hein ? » ; tous les poncifs y passent, et Caron répond à chaque objection, implacable de logique et d’un ras-le-bol légitime.

Au final, et en regard de l’évolution assez rapide des mentalités, je me risque à prédire que dans dix ans, déguster de la chair morte sera beaucoup moins prisé. Mais bouffer de son prochain, ça ne risque pas de diminuer.

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Le glyphosate aime les carnivores

L’émission d’enquête française Envoyé spécial a consacré sa livraison de la semaine dernière au glyphosate de Monsanto. Un test pipi (glyphotest) a été passé par une trentaine de citoyens et personnalités, dont la comédienne Julie Gayet, qui a remporté l’étoile du match. Les concentrations de glyphosate (classé cancérogène probable par l’OMS) sont plus élevées chez les carnivores et ceux qui ne mangent pas bio, bien sûr. Les végétaliens en ont moins. L’extrait ici, en attendant l’émission complète.

Lu

Le reportage de la journaliste Catherine Dubé sur le véganisme dans L’actualité (février 2019). On fait le tour des questions éthiques, de santé, écologiques. Même les diététistes (du moins, la nouvelle génération) sont obligés de suivre devant les données scientifiques sur la santé. Bien sûr, on donne la parole aux producteurs laitiers, qui s’empressent de rappeler que ce sont les transports qui produisent le plus de GES au Québec. Vrai. Mais nous vivons sur « une » planète et les produits laitiers proviennent de partout aussi. Ce qui me frappe ? On a cessé d’utiliser le mot « carnivore », trop explicite, et opté pour « omnivore », plus soft. Ce numéro a suscité beaucoup de réactions. À lire.

Aimé

Ménager la chèvre et manger le chou, des nutritionnistes Hélène Baribeau et Marjolaine Mercier. À l’heure où plusieurs études (dont celle de The Lancet-EAT la semaine dernière,) pointent en direction de l’alimentation végétale comme planche de salut pour protéger sa santé et l’environnement et pouvoir nourrir 10 milliards d’êtres humains en 2050, ce livre apaise les craintes. Longévité, cancer, diabète, surpoids, carences, pseudo-végétarisme, on aborde plusieurs angles et on donne même la parole aux médecins pionniers, américains et canadiens, dont le cardiologue Martin Juneau, qui prescrivent une diète végétale.

Donné

À de futurs convertis le lien du site Bosh pour trouver des recettes végétaliennes délicieuses accompagnées de l’accent british d’Ian et Henry.

 

Et pour commander des repas végés livrés à domicile, sous vide et congelés, Végé Shack offre un excellent choix de dépannage.

2 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 26 janvier 2019 03 h 19

    Est-ce que «Végé Shack»...?! (!)

    Le lien semble «douteux»... Bref. http://www.vegeshack.com pourrait être le bon, mais, on ne sait jamais!? Question. «Le Devoir» touche-t-il sa juste part pour cette «pub»? (!)

    JHS Baril

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 26 janvier 2019 10 h 55

    Merci Mme Blanchette pour cette excellente chronique. Je vais la conserver car je pense que c'est un sujet plutôt important, pour maintenant et pour l'avenir de notre monde aussi. On pourrait juste y ajouter ''À bon entendeur, salut''.