Internationale réactionnaire

Au Brésil, le gouvernement du nouveau président Jair Bolsonaro amorce tambour battant son mandat de quatre ans. Depuis leur prise de fonction, les 1er et 2 janvier, le chef d’État et ses ministres ont multiplié les déclarations fracassantes.

Dans un environnement mondial favorable aux idées réactionnaires, le gouvernement Bolsonaro veut renverser les tendances « socialistes, internationalistes, anti-famille » des gouvernements précédents. Avec de forts accents anti-environnementalistes et ultra-libéraux, sous l’égide du « Chicago Boy » Paulo Guedes, nouveau ministre de l’Économie.

Libéralisation du port d’armes et carte blanche à la police pour intimider les mafieux des favelas, omniprésence des militaires (7 ministres sur 22), quasi-abolition du ministère de l’Environnement, coupes claires dans les budgets publics : l’objectif est celui d’une « épuration » tous azimuts.

« Nous sommes en guerre contre le marxisme culturel », a déclaré la nouvelle ministre de l’Éducation, qui mène la charge contre les « théories du genre » et autres idéologies subversives dans les écoles : « Une nouvelle ère commence au Brésil, dit-elle. Les garçons s’habilleront en bleu, et les filles en rose. »


 
 

Ce pays de 210 millions d’habitants, 5e population et 8e économie du monde, va-t-il accentuer la tendance populiste mondiale et donner le ton en Amérique latine ? Plus spécifiquement, un axe Brésil–États-Unis est-il en train de se former ?

On pourrait le penser, avec la présence de Mike Pompeo à Brasilia le 1er janvier. « Les États-Unis veulent travailler à vos côtés sur les plans économique et sécuritaire », a fait savoir le secrétaire d’État américain, appuyé par un tweet gentil de Donald Trump : « Félicitations au président Bolsonaro pour son formidable discours d’intronisation. Les États-Unis sont avec vous ! »

Invité très remarqué à Brasilia : le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, qui en ce moment travaille à l’établissement d’une internationale de la « droite dure », sur laquelle il compte s’appuyer. Il a eu droit aux salutations accentuées de Jair Bolsonaro : « Plus que des partenaires, nous serons des frères à l’avenir, dans les domaines de l’économie, de la technologie et de tout ce qui apportera des bénéfices à nos deux pays. »

Les États-Unis et Israël… mais aussi l’Italie, la Hongrie et la Pologne — acteurs importants du nouveau populisme mondial — sont cités en exemple par Ernesto Araújo, le nouveau ministre des Affaires étrangères. Selon lui, « Donald Trump est le seul avec Dieu à pouvoir sauver l’Occident ». Araújo prône un alignement étroit de Brasilia sur Washington, que ce soit sur le climat (« invention de la gauche pour favoriser la Chine »), les migrations, le multilatéralisme…

Dans le blogue qu’il tenait jusqu’à sa prise de fonction, Araújo dénonçait « la mondialisation économique, pilotée par le marxisme culturel, […] système anti-humain et anti-chrétien ». Le ton est donné.


 
 

Sur son programme intérieur comme sur ses vues à l’international, le nouveau gouvernement semble vouloir mimer ce qu’il voit à Washington et s’allier étroitement aux États-Unis. Il affirme une volonté de « rupture » contre le gauchisme (réel ou inventé) des gouvernements précédents et le bon élève multilatéraliste « gnangnan » qu’était le Brésil gouverné à gauche.

Les questions qu’on peut poser sur Bolsonaro ressemblent à celles d’il y a deux ans sur Trump : en quoi cette subversion voulue de la politique peut-elle mener à de véritables changements ? Dans quelle mesure, au contraire, ne s’agit-il que d’une rhétorique qui se heurtera à la réalité et aux contre-pouvoirs ? Mais aussi : dans quelle mesure Bolsonaro et Araújo sont-ils des naïfs, lorsqu’ils comptent sur une alliance avec Trump — un homme pour qui toute parole donnée est révocable et toute alliance, passagère ?

À Brasilia comme à Washington, il y a tout à la fois des tendances protofascistes incarnées par ces personnages improbables, des forces économiques très marquées à droite qui veulent et peuvent imposer leur ordre du jour… mais aussi une immense esbroufe qui pourrait imploser à l’épreuve du pouvoir.

Pour l’instant, les Brésiliens sont optimistes. Pour 75 % d’entre eux, Bolsonaro, élu le 28 octobre avec 55 % des suffrages exprimés, « est sur le bon chemin ». Il faudra leur poser de nouveau la question dans un an.

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10 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 7 janvier 2019 06 h 31

    Le danger de notre époque.

    Excellent résumé de la situation internationale face à cette émergence du conservatisme populiste nationaliste qui prend à nouveau de l’espace politique dans les sociétés occidentales. Conservatisme de Droite ajouté au nationalisme, cela a toujours en Histoire avec une grande hache offert de grands malheurs avec beaucoup de libertés en moins. De l’Italie en passant par la Hongrie, Pologne et autres tendances mortifères en France, l’heure est grave.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 7 janvier 2019 06 h 49

    Les péquistes refoulés

    Parmi cette vaste confrérie de leaders, de leaders ?, d'extrême-droite et naturellement anti-immigration, vous avez commodément oublié Le péquiste refoulé Vous avez omis de signaler ces nombreux Québécois qui, sans faire partie officiellement de La Meute, abhorent non seulement « les immigrants irréguliers ». mais aussi les immigrants non définis.

  • Claude Bariteau - Abonné 7 janvier 2019 07 h 59

    L'ère Bannon

    Conseiller stratège du candidat Trump, exclu de son entourage mais toujours en contact, Steve Bannon répand ses vues là où existent des assises populistes et des partis de droite prêts à les nourrir pour prendre le pouvoir.

    Votre texte en témoigne. Plus encore, l’élection du président Bolsonaro à la tête du Brésil pourrait permettre au premier ministre Nétanyhou de réaliser son projet de créer « une internationale de la ‘droite dure’ » dont le maitre d’œuvre serait le président Trump.

    C’est aussi ce qui ressort de votre texte. S’agit-il d’un tsunami hier encore impensable, des alignements géopolitiques visant à contrer la Chine et de Shanghai ou des remparts du néolibéralisme avant sa mise au rancart par le soulèvement des peuples pour instituer un nouvel autre mondial avec l’environnement en tête de liste, le renforcement des pays souverains et la mise en forme d'un nouvel ordre mondial ?

    On ne le saura pas avant plus ou moins dix ans. Mais c'est prévisible.

    Actuellement, le président Trump a un peu de plomb dans l’aile avec un Congrès démocrate. Il persiste quant même à raviver ses supporteurs en s’opposant aux vues du Congrès sur son mur à l’image du mur en Israël et poursuivra sûrement ses charges sur la Chine après la trêve de trois mois parce qu'il se croit porteur d'une mission salvatrice.

    Celle-ci, sur la scène internationale, vise à replacer les États-Unis au centre du monde néolibéral après la chute du mur de Berlin et l'oblige à chercher des appuis à l’interne en sapant ce que recherchent ses opposants et en déstabilisant les institutions de ce pays.

    Si les Brésiliens risquent, comme vous le signalez, de se retrouver sur le mauvais côté du chemin, au cours de deux prochaines années, les Américains connaitront des moments qui pourraient conduire à un soulèvement inédit des opposants aux idées de Bannon et dont ses suites traceront la voie à un autre ordre mondial que celui que prône le président Trump.

    • André Labelle - Abonné 7 janvier 2019 11 h 58

      Je pense que le maître-mot c'est : NÉOLIBÉRALISME.

      Les peuples sont de moins en moins en contrôle des politiciens qui forment les gouvernements nationaux. Ces politiciens ont été crées, formés, contrôlés par les quelques groupes financiers transnationaux et hyperpuissants membres actifs de la dite Commission Trilatérale. Ces entités non élues sont les véritables maîtres du Monde et en viennent à mettre au pouvoir ceux et celles qu'ils jugent les plus aptes à favoriser leurs intérêts financiers.

      Les populations sentent bien qu'elles n'ont plus le réel contrôle sur les politiciens qu'on leur présente. Des listes sont préparées et servent à porter au pouvoir ceux et celles qui y sont identifiés. Ainsi aux USA, seuls des milliardaires, ou ceux qui ont accès à de telles fortunes sont en mesure d'être élus.
      Devant cette impression véridique d'impuissance les populations ont le reflexe bien compréhensible de se désintéresser de la politique laissant la voie libre à tous les Trump de ce monde qui ne sont que les marionnettes des hyperpuissants oeuvrant dans l'ombre et qui sont le fer de lance du néolibéralisme.

      Que faudra-t-il pour espérer un autre «un autre ordre mondial que celui que prône le président Trump » ? Quelles têtes faudra-t-il allégoriquement passer à la guillotine ?

      «Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur.»
      [ Winston Churchill ]

    • Jean Thibaudeau - Abonné 7 janvier 2019 19 h 17

      Parfaitement d'accord avec André Labelle et Clermont Domingue. Le mot-clé est effectivement néo-libéralisme (et sa fatale mondialisation de l'économie).

      Dans son blogue, Ernesto Araújo commençait bien en dénonçant "la mondialisation économique, pilotée par le marxisme culturel...". Mais évidemment, à partir de là, son discours se gâchait considérablement.

      Mais le drame additionnel, c'est que la gauche traditionnelle s'est déconstruite en se laissant embarquer dans le train de cette mondialisation, avec le résultat qu'elle n'existe plus à peu près partout en Occident. Les populistes ont profité du vide ainsi créé, les populations ayant été laissées à elles-mêmes, en quelque sorte.

      Espérons que les dérives populistes à prévoir formeront un terreau propice au retour d'une gauche traditionnelle, universaliste.

  • Clermont Domingue - Abonné 7 janvier 2019 10 h 09

    Échec et aveuglement...

    La montée du populisme en Occident est due à l'échec des élites qui n'ont pas su subordonner les pouvoirs économiques aux pouvoirs politiques de manière à permettre aux populations de vivre décemment.

    Les populistes cherchent des solutions dans les attitudes et les moyens du passé. C'est de l'aveuglement, La mémoire ne peut pas remplacer l'imagination pour relever les défits d'aujourd'hui.

    Le monde a beaucoup changé, mais la majorité ne s'en est pas encore aperçu.

  • André Labelle - Abonné 7 janvier 2019 12 h 06

    Le populisme n'est que le résultat recherché du néolibéralisme qui travaille à mettre tous les gouvernements au service des plus puissants financiers de la planète. Que ce soit aux USA, en Russie, en Chine, France ou Angleterre et maintenant au Brésil, la démarche est essentiellement la même et vise les mêmes objectifs : des objectifs purement financiers.

    «Où ils font un désert, ils disent qu'ils ont donné la paix.»
    [Tacite]