Se donner le temps

C’était un bien curieux moment de ce premier débat dit des chefs. Entre deux questions régentées par la télévision — une étudiante pour parler d’environnement, un Asiatique pour l’immigration, comme par hasard —, le premier ministre en exercice, Philippe Couillard, a soudain lâché une observation sur le temps. À propos de la nécessaire modernisation du système d’éducation et de ses infrastructures, il a dit ceci, et je le cite : « On va moderniser toutes les écoles d’ici 2030 et faire entrer les écoles dans le XXIe siècle. »

Affirmer ainsi, à la lumière d’un siècle qui s’avance, qu’on le rejoindra un jour, mais sur le tard, peut-être vers 2030, qu’est-ce d’autre au fond que l’aveu à peine voilé d’un cuisant échec ?

D’ailleurs, quand on y pense, comment un siècle en lui-même pourrait-il servir d’étalon à la modernité d’une société ? À cet égard, le premier ministre Couillard illustre à merveille une manie aujourd’hui répandue. Comme lui, beaucoup de gens se prennent en effet à justifier leur action non pas en fonction d’idées, mais du temps qui ne fait que passer. Les millénaires, les siècles ou les années ne donnent pourtant pas des ressources d’intelligibilité pour motiver nos actions. Si cela ne tient qu’à l’idée de suivre le courant, quel qu’il soit, que peut bien signifier cette expression sans cesse répétée qu’il faut « entrer dans le XXIe siècle » ?

Pensez à Justin Trudeau. Pour expliquer une égale représentation des hommes et des femmes au sein de son cabinet, le premier ministre canadien s’en était remis, en guise d’explication, à une formule attachée au temps : « Parce que nous sommes en 2015. » À ce compte, n’importe quelle idée peut bien se déployer sous le couvert d’une année.

Vous souvenez-vous du « bogue de l’an 2000 », cette grande peur montée sur les roulettes de l’actualité ? La fin de notre monde social était programmée, entendait-on, parce qu’un monde conduit par l’informatique ne supporterait pas un tel changement de millénaire dans sa gestion du temps. Rarement avait-on assisté à un plus bel exemple de craintes anciennes fabulées aussi largement projetées.

Dans ses écrits, le révolutionnaire Louis Riel se rattache à une vieille lubie millénariste du même type. Pour lui, l’arrivée d’un nouveau millénaire constituait une promesse de délivrance à ses malheurs comme à ceux des siens. Son action pour les Métis tient de cette espérance qui veut que le temps, à la charnière des siècles, offre par un effet d’enchantement un salutaire renouvellement.

En Europe, à compter de 1880 environ, l’expression « fin de siècle » prospère pour expliquer tout et n’importe quoi. La sombre attirance romantique pour le déclin, l’idée distillée que tout baisse et s’étiole, bref cette atmosphère de déprime qui n’est pas sans rappeler la nôtre était expliquée parce qu’on arrivait, paraît-il, à la fin d’un siècle.

Notre conception du temps, fondée sur l’année supposée de la naissance d’un Christ, ne tient pourtant qu’aux calculs opérés par un moine, Denys le Petit, à qui l’on a demandé, au VIe siècle seulement, de déterminer à rebours cette année que certains travaux ont fait varier. Cette comptabilité du temps n’est à jamais fondée que sur des conventions humaines. Bien avant cette ère judéo-chrétienne, les Mayas faisaient débuter leur calendrier 3144 ans avant celui que les Romains imposèrent pour leur part au continent européen. Les Grecs, de leur côté, faisaient débuter leurs mesures en-776 av. J-C. Si nous avions continué sur cette lancée, Philippe Couillard parlerait donc de faire entrer l’école québécoise dans le XIIIe siècle, comme s’il s’agissait du gage d’une formidable avancée.

Les millénaires, les siècles, les années, le calendrier : tout cela n’est que le cadre dans lequel nous inscrivons notre existence. Le temps n’est rien en lui-même. Toujours gros de possibles, il est à la ressemblance et à la convenance de ceux qui le modèlent.

Au Québec, nous avons une curieuse tendance à demeurer immobiles au milieu du courant du temps. « Au pays de Québec, rien ne doit mourir et rien ne doit changer », observait déjà Louis Hémon dans Maria Chapdelaine. Pendant des décennies, cette assertion servit pour ainsi dire de programme à bien des gens pétris d’une majestueuse satisfaction à l’égard de leur inertie. Au demi-pays du Québec, il suffit encore et toujours d’attendre que le temps arrive à son heure, sans trop se presser, l’essentiel étant de continuer d’exister, dans une sorte d’apesanteur tranquille. Le progrès avance en boitant, même au grand théâtre de l’avenir qu’est l’éducation. Au dernier débat télévisé, François Legault répétait en boucle, toutes les cinq minutes ou presque, ce qui semble résumer ce mince horizon de préoccupations pour l’éducation : la maternelle pour les enfants de quatre ans. « Je ferais de la politique seulement pour la maternelle quatre ans », est-il allé jusqu’à avancer. Avoir quatre ans, est-ce bien la grande ambition de notre temps ?

Pour gagner un temps meilleur, il faut peut-être d’abord apprendre à déjouer l’ordre imposé par l’actualité électorale. Et pourquoi pas en s’inspirant d’un passé toujours gros d’idées délaissées qui ne demandent qu’à être réactualisées pour nous aider à mieux nous orienter. Il n’est pas trop tard. Le temps est patient.