Après l’été

Avant de féliciter Nicolas Hulot pour sa démission, Manon Massé n’aurait-elle pas dû y regarder de plus près ? Étrange, comme la distance peut déformer les perceptions. En France, cela fait au moins un an que circulent les rumeurs de démission du ministre de l’Environnement. Elles avaient même commencé peu après sa nomination. À peine entré au gouvernement, l’écologiste le plus médiatique de France avait déjà dû calmer les esprits en jurant qu’il était là pour au moins… un an !

Ceux qui connaissent l’individu savaient que cette démission était inévitable. S’il n’est pas question de mettre en doute sa sincérité, avouons que cette ancienne vedette de la télévision n’a jamais brillé par sa constance. Celui qui commercialise les shampoings et gels douche Ushuaïa a flirté avec tous les gouvernements depuis la présidence de Jacques Chirac. On pourrait même se demander ce que faisait un homme qui professait « un changement de modèle de société » dans un gouvernement qui n’a jamais caché son intention de faire pleinement participer la France à la mondialisation.

Nicolas Hulot traînait aussi avec lui quelques-unes des obsessions des écologistes français. On dit que le déclencheur de cette démission fut la présence de représentants des organisations de chasseurs dans une réunion gouvernementale. Comme si la chasse n’était pas compatible avec la protection de l’environnement ! Comme par hasard, le ministre démissionne aussi peu avant le dépôt d’un important rapport qui soutient que si la France veut demeurer un leader mondial du nucléaire, elle devrait à partir de 2025 construire au moins six supercentrales de nouvelle génération (EPR).

Le radicalisme antinucléaire entre en effet en contradiction avec les études selon lesquelles il sera impossible de réduire rapidement les émissions de gaz à effets de serre sans cette énergie qui ne produit pas une once de carbone. La réouverture de centrales au charbon et au gaz après l’arrêt du nucléaire en Allemagne en est l’illustration flagrante. Comme l’écrit l’expert Jean-Marc Jancovici, Nicolas Hulot était « à contre-emploi. Je ne sais pas quel était son objectif exact en acceptant le poste, mais le bilan, hélas, est qu’il ne se sera pas passé grand-chose ».

   

Il sera toujours plus facile de féliciter les ministres qui étalent leurs états d’âme dans les médias que ceux qui travaillent dans l’ombre. Parmi ces derniers, c’est plutôt le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qu’il aurait fallu complimenter. C’est en effet avec une opiniâtreté remarquable que cet homme du sérail tente de recentrer l’école française sur ses fondamentaux.

Loin des gadgets numériques et pédagogiques (selon lesquels l’enfant pourrait lui-même « construire ses savoirs »), le ministre poursuit une politique d’excellence. « Nous avons laissé s’installer l’idée que, pour assurer l’égalité, il faut niveler par le bas. Cela a été une erreur », a-t-il martelé au quotidien Le Monde à l’occasion de la rentrée. C’est pourquoi il a restauré les classes bilangues et l’enseignement des langues anciennes, supprimés par les socialistes. Ce qui ne l’a pas empêché de diviser par deux les ratios des classes des milieux défavorisés.

À mijoter aussi, cette citation empruntée à Hannah Arendt par la présidente du Conseil supérieur des programmes, Souâd Ayada, une philosophe spécialiste de l’islam : « C’est parce qu’elle est conservatrice que l’école peut être progressiste. »

   

La boucle est bouclée. Mon été s’est terminé comme il avait commencé. Je posais à peine le pied à Dorval que la censure la plus obscurantiste (excusez le pléonasme) s’abattait sur deux productions du metteur en scène Robert Lepage, SLĀV et Kanata. Voilà que la grande Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil, sauve au moins l’honneur du théâtre en décidant de monter elle-même cette dernière pièce à Paris. Contre vents et marées, il n’est pas question pour elle de se soumettre aux « injonctions, même sincères », et autres « tentatives d’intimidation idéologique » des lobbies ethniques canadiens.

Ce qui frappe le plus dans cette saga qui rappelle les épisodes les plus sombres de l’histoire intellectuelle du Québec, c’est le silence de nos artistes. Imaginez un seul instant le tollé qui se serait élevé si l’archevêque de Montréal avait simplement évoqué la possibilité d’avoir un droit de regard sur une seule strophe d’une pièce de Michel Tremblay. Où étaient donc nos vedettes de la télé, si promptes à épouser la première cause venue… pourvu qu’elle aille dans le sens du vent ? Mais, quand la gauche censure — et dans l’histoire, la gauche a censuré autant que la droite —, on se tait !

En cette rentrée culturelle, l’affaire n’a pas échappé à notre collègue du quotidien Le Monde. Évoquant comme nous l’avions fait plus tôt le caractère visionnaire du roman de Philip Roth La tache, Michel Guerrin dénonçait cette semaine « une nouvelle forme de censure » où « la liberté d’expression de l’artiste est piétinée ». Un point de vue largement partagé de ce côté-ci de l’Atlantique. Autres temps, autres moeurs. Il n’y a pas si longtemps, c’est plutôt par sa liberté de ton que le Québec avait fait sa marque en France.

18 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 septembre 2018 11 h 13

    Une chronique cynique sans solutions positives.

    Je suis déçue de votre chronique cynique de ce matin, monsieur Rioux. Après une absence de deux mois, j'avais hâte à retrouver vos opinions de nouveau, mais hélas à ma grande déception, vous avez dénigré le cri du coeur du ministre, Nicolas Hulot, qui a décrié la démission de nos gouvernements face à l'urgence de la lutte contre les changements climatiques.
    C'est certain que sa démission a réveillé les consciences de nos élus qui font semblant de faire quelque chose pour éliminer les effets de serre, pendant qu'ils continuent avec leur politique néolibérale de «business as usual» la croissance à tout prix, aux dépens de l'environnement.

    • Michel Pasquier - Abonné 7 septembre 2018 13 h 12

      Madame,
      La protection de l’environnement c’est comme la paix dans le monde, tout le monde est pour. Mis à part quelques idéalistes et hurluberlus nous comprenons que le monde étant ce qu’il est nous devons nous ajuster. "La croissance à tout prix" dites vous, eh oui! C’est ce qui vous permet d’avoir le moyen de lire ce journal.

    • Gilles Théberge - Abonné 7 septembre 2018 17 h 43

      Justement, nos élus font semblant de faire quelque chose.

      Et apparemment Hulot aussi.

      Et Manon, vous pensez que sa clairvoyance écologique dépasse le « convenu» et le propos bienséant...?

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 septembre 2018 19 h 55

      À monsieur Pasquier: Vous avez tort, monsieur. La croissance à tout prix permet des profits faramineux aux actionnaires et aux multinationales qui n'ont pas la décence même de payer leur juste part d'impôts et qui exploitent l'environnement et les travailleurs à leur guise pour leur propre enrichissement.
      Vous devriez lire les plus célèbres économistes Joseph Stiglitz et Paul Krugman, récipients du prix Nobel qui décrient le capitalisme sauvage et la cupidité qui vont nous détruire. De même, l'économiste français, Thomas Piketty auteur du livre célèbre: «Le Capital au XXIe siècle», l'étude la plus ambitieuse jamais entreprise sur les inégalités économiques au cours de l’histoire, et où il explique que la cumulation du capital et la concentration toujours plus forte entre quelques mains engendrent inévitablement les inégalités.
      À quoi bon la croissance si l'on pouvait plus respirer?

  • Michel Lebel - Abonné 7 septembre 2018 11 h 14

    Le bon jugement de Macron?


    Bon texte qui élève les débats du jour. J'aime en particulier la citation d'Hanna Arendt sur l'éducation. Enfin je ne pleure pas le départ de Hulot, mais je me demande pourquoi Macron l'avait choisi comme ministre de l'Environnement. Comme cette idée plutôt farfelue (vraie ou fausse) de choisir Cohn-Bendit pour le remplacer. Je m'interroge de plus en plus sur le bon jugement du président Macron; comme bien des Français d'ailleurs, semble-t-il...

    M.L.

    • Pierre Robineault - Abonné 7 septembre 2018 17 h 25

      Vos commentaires me rassurent, cette fois-ci, monsieur Lebel, car en effet.
      Mais il y a autour de Macron du non-dit qui devrait normalement se dévoiler publiquement. Et cela dit, au delà de son mandat vis-à-vis le milieu banquaire.

  • Raymond Labelle - Abonné 7 septembre 2018 11 h 36

    Au-delà de M. Hulot...

    Peu importe les défauts de M. Hulot, les petits ou les possibles gros, quand bien même serait-il un électron libre, on doit réfléchir à sa face même à la valeur de vérité de la de la proposition suivante, en faisant abstraction de qui en est l'auteur, et en tirer les conséquences:

    "Enfermée dans un système économique qui mène à la catastrophe écologique, l’humanité a déjà basculé dans une véritable tragédie environnementale, dont elle s’accommode dans une relative indifférence."
    (Tiré de: https://www.ledevoir.com/societe/environnement/535516/france-hulot-et-l-indifference )

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 8 septembre 2018 21 h 57

      Entre dire et faire

      Dans sa la déclaration du patrimoine des ministres, Nicolas Hulot a déclaré un bateau, un scooter électrique et une moto BMW et pas moins de six voitures.

      Même si l’ex-ministre de la Transition écologique affirme rouler 95 % du temps en électrique, puisqu'il utilise la plupart du temps sa BMW i3 en Bretagne et le scooter électrique lorsqu'il est à Paris, M. Hulot possède également une Citroën 2CV, une Volkswagen Caravelle au diesel, un fourgon Peugeot Boxer au pétrole, ainsi qu’un véhicule tout terrain Land Rover utilisé dans sa propriété en Corse. Écologiste vraiment?

  • Raynald Rouette - Abonné 7 septembre 2018 13 h 36

    Remettre les pendules à l`heure


    Très bon retour M. Rioux, vous visez juste à tous égards!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 7 septembre 2018 13 h 53

    Chronique rafraîchissante. Bravo !

    Christian Rioux est enfin de retour !

    • Pierre Robineault - Abonné 7 septembre 2018 17 h 27

      Oui! Et apprécions-le le plus possible avant que Le Devoir lui montre la ... enfin, comme d'autres avant lui.

    • Michel Gélinas - Abonné 8 septembre 2018 10 h 59

      Merci M. Le Blanc. Je vois son texte, effectivement, dans mon joiurnal de ce matin, samedi.

      Et autre bon texte de C. Rioux. Un des esprits les plus libres du Devoir et des plus enracinés au Québec historique.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 8 septembre 2018 11 h 31

      M. Robineault, je ne pense pas que cela se produise, parce que le cas échéant «Le Devoir» perdrait beaucoup d'abonnés.

      À mon humble avis, il y a trois piliers au «Devoir» chez les chroniqueurs : Louis Cornellier, Michel David et Christian Rioux. Il faut qu'ils restent.