La fatigue

Cet été, au plus fort de l’inquiétante canicule, j’ai pris l’habitude de me traîner jusqu’au casse-croûte du coin, pour déjeuner à l’air conditionné. Étourdie par la chaleur et le manque de sommeil, je m’installais avec mon journal, en sirotant mon café et en me mêlant aux conversations. Déjà, la campagne électorale s’immisçait dans les échanges.

« Vous vous réfugiez ici, vous aussi ? » me demande un homme à la table voisine. Oui. « Je fais rien que ça, moi, passer mes journées à chercher la clim », dit-il. « Moi, j’travaille su’a livraison. De ce temps-ci, je passe trois chandails par jour. Pis je dors pas ! » lance un autre. « C’t’encore beau, on pourrait être à l’hôpital ! » renchérit le premier. « Y montraient ça hier aux nouvelles. Aux soins palliatifs, 40 degrés dans’ chambre. Pas de clim. Je comprends pas ça. » L’autre : « Ben, je pourrais te répéter la bonne vieille phrase de notre premier ministre : faut économiser ! » Le premier : « Tu vois, c’est pour ça que je ne parle plus de politique. Toujours la même affaire, brassée dans un chapeau. » Chacun, satisfait, retourne à ses patates.

Il faudrait certes des nuances, et cette lassitude, ce rejet en bloc des élites politiques, n’est pas propre au contexte actuel. Sauf qu’il est vrai qu’on s’explique mal l’état des hôpitaux, plus généralement celui du réseau de la santé, et même de l’ensemble des institutions publiques. Surtout lorsqu’on entend Philippe Couillard brandir son bilan économique « exceptionnel » et se targuer de faciliter la vie des Québécois. Or si l’on se fie au mécontentement social qui s’exprime périodiquement depuis 2014, on peut croire que les Québécois ne sont pas dupes.

Il est vrai que les libéraux ont maintenu l’ordre budgétaire — et avec zèle. Rigueur et transparence, la vérificatrice générale l’a dit, se gardant bien, toutefois, de commenter la teneur des choix budgétaires faits par le gouvernement. Peu avant le déclenchement de la campagne, on s’est félicité de l’ampleur des surplus dégagés grâce à la « rigueur » imposée aux Québécois. Les nombres, semble-t-il, totalisent l’idée que ce gouvernement se fait du réel. Lors du lancement de sa campagne, Philippe Couillard a souligné que le Québec s’était vu attribuer une note de crédit parfaite par une agence de notation chinoise. Comme si cela nous disait quoi que ce soit sur les conditions de vie des Québécois et sur leurs perspectives d’avenir, au terme des restrictions des dernières années. Or si l’on décolle un instant son nez des bilans budgétaires, les choses tournent soudain moins rondement que ce qu’on projette.

La dernière année a été marquée par la grogne et la fatigue du personnel de la santé. Ce printemps, la tension était telle que le cri du coeur, sur Facebook, d’une seule infirmière en larmes, Émilie Ricard, a suffi à déclencher un débat social d’ampleur. En juin, les éducatrices de CPE ont fait la grève, dénonçant la dégradation de leurs conditions de travail — résultat direct des réformes imposées au réseau des garderies. Le milieu communautaire a lui aussi fait la grève, en 2015 et en 2016, dénonçant son sous-financement ainsi que la surcharge de travail induite par les insuffisances des institutions en santé et dans les services sociaux. Et toujours, en arrière-plan, les appels à l’aide de l’éducation publique…

En fait, sous cet angle, le slogan du Parti libéral, « Pour faciliter la vie des Québécois », est un affront, une mauvaise blague. À croire qu’on ne sait plus quoi inventer pour se donner une belle jambe. Fatigue du pouvoir, sur fond de fatigue sociale ?

Il faut donc espérer que la campagne ne s’enlise pas dans les débats stériles ; qu’elle prenne de front, de façon cohérente et vaste, les questions sociales. Depuis 2014, elles sont balayées sous le tapis de la rigueur budgétaire et des promesses de croissance. Sauf que la bosse sous le tapis commence à être trop grosse pour que l’on continue à en faire fi. Or, le moment est propice. À l’évidence, une reconfiguration des rapports de force entre les partis s’amorce. L’envie de changement est palpable.

Par ailleurs, on ne peut ignorer la lame de fond qui travaille la société, en dehors des structures partisanes. Si les dernières années ont fragilisé les institutions et les liens sociaux, la mobilisation, elle, existe. L’austérité libérale, ses dégâts et, plus généralement, l’imprévisibilité politique à l’échelle nord-américaine ont stimulé les mouvements sociaux : féministes, écologistes, autochtones, syndicaux… Une vigueur étonnante au moment où on observe aussi une certaine fatigue partisane. Comment cela se traduira-t-il dans la joute politique qui nous occupera dans les prochaines semaines ? Dur à prévoir, mais il est possible que les présentes élections nous surprennent, voire pavent la voie à quelque chose de nouveau.

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