Vive l’appropriation culturelle!

J’ai passé quelques-unes de mes plus belles années dans le quartier Saint-Michel à Montréal. Nous étions une bande d’hurluberlus qui animait ce qu’on appelait alors une « garderie populaire ». Autres temps, autres moeurs, à cette époque il n’était pas question de CPE et autre acronyme bureaucratique. Comme elles étaient sans le sou, ces garderies ne survivaient que grâce à l’implication des parents et des éducateurs. Quand il fallait résoudre un problème, chacun y mettait du sien, qui pour faire un meuble qu’on n’avait pas les moyens de se payer, qui pour assumer une corvée de peinture ou organiser une réunion de parents.

Comme nous étions dans un quartier immigrant, une grande partie des parents et des timouns étaient haïtiens. Et je n’ai pas honte de le dire : nous pratiquions à tour de bras ce qu’on appelle aujourd’hui l’« appropriation culturelle ». Sans la moindre retenue ! Pas une fête sans griot ni riz djon djon, pas de conversation sans qu’on apprenne de savoureux mots créoles. À l’inverse, les parents s’« appropriaient » sans ménagement la culture québécoise, de la cabane à sucre aux poèmes de Gaston Miron. C’est là que j’ai découvert des auteurs haïtiens comme Jacques Roumain et René Depestre ainsi que la grande histoire de la libération d’Haïti, seconde république indépendante du continent.

Puis-je vous confier que pas un instant je n’ai imaginé que mes amis haïtiens pouvaient être… des « Noirs » ? Ils étaient haïtiens comme nous étions québécois. Ni plus ni moins. Nous nous parlions de nation à nation, en hommes libres. Que s’est-il passé pour que les Haïtiens d’hier deviennent des « Noirs » ? Et pour que les Québécois que j’ai connus se transforment en « Blancs » ? Est-ce la même régression qui, en France, a aussi métamorphosé les Algériens, les Tunisiens et les Marocains en « musulmans » ?

En arrivant de Paris la semaine dernière en pleine polémique autour du spectacle SLĀV, de Robert Lepage et Betty Bonifassi, j’ai eu l’impression de m’être trompé de destination. Comme si je débarquais dans un ghetto de Detroit ou du Cap. Comment expliquer cette régression ethnique sinon par cet impérialisme culturel américain qui, en effaçant les distinctions nationales (et la citoyenneté qui va avec !), tend à essentialiser tous les débats et à les réduire à d’insolubles affrontements raciaux ?

Que reproche-t-on en effet à Robert Lepage sinon d’avoir traité de l’esclavage en Québécois universaliste sans essentialiser le débat, comme le font ses opposants inspirés par une idéologie et un vocabulaire d’extrême gauche directement importés des facultés américaines ? Comme si, de Lincoln à Obama, la politique raciale de l’Oncle Sam n’était pas un échec évident qui n’a fait qu’enfermer les Noirs dans une culture de l’apartheid ?

    

Mais au-delà du débat racial, c’est du rôle de l’artiste qu’il est ici question. Qu’est-ce que l’art en effet sinon une forme d’appropriation culturelle ? Des masques africains chez Picasso aux tragédies grecques de Michel Tremblay, l’art ne souffre pas les chasses gardées.

Or, de ces emprunts qu’il pratique depuis la nuit des temps, l’artiste — que le grand auteur polonais Witold Gombrowicz désignait comme le « mouton qui se sépare du troupeau » — n’a de permission à demander à personne. Pas plus aux ligues de vertu d’hier qu’aux lobbies ethniques d’aujourd’hui. Dans l’art, tout est appropriation culturelle. Et heureusement que Rimbaud n’a pas négocié avec les bureaucrates avant d’écrire Les assis !

C’est pour fuir ces diktats que tant d’artistes se sont exilés. Qu’on pense à Borduas fuyant le poids étouffant du Québec des années 1950. À lui aussi, on avait demandé de négocier, de s’accommoder, de transformer son propos, de se soumettre à l’air du temps et aux lubies de ses contempteurs. Hier comme aujourd’hui, ces censeurs se croyaient les représentants du bien. Que leur idole se nomme « dieu » ou « diversité » n’y change rien.

Depuis que le Québec est englué dans l’idéologie des « accommodements » ethniques, raciaux et religieux, on remarquera que la liberté de l’artiste s’y porte plutôt mal. En 2012, c’est une autre pièce du TNM, la trilogie de Wajdi Mouawad intitulée Des femmes, qu’on avait censurée sous le prétexte que le chanteur Bertrand Cantat, condamné pour la mort de Marie Trintignant, y interprétait les choeurs. En 2017, après l’attentat de la grande mosquée de Québec, la mairie n’avait pas non plus hésité à annuler les représentations d’une pièce intitulée Djihad portant sur le terrorisme islamiste.

Autant rétablir l’index ! Car sait-on encore ce qu’est l’art ? Sait-on qu’il ne souffre ni la dictature du mal ni celle du bien ? J’entends déjà certains invoquer « la responsabilité sociale de l’artiste » comme à une autre époque on brandissait l’impératif de la lutte de classes ou du patriotisme pour mieux atténuer le propos d’un artiste, ou pire le transformer en propagandiste. « La censure quelle qu’elle soit me paraît une monstruosité, une chose pire que l’homicide ; l’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme, disait Flaubert, qui savait de quoi il parlait. La mort de Socrate pèse encore sur le genre humain. »

31 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 13 juillet 2018 05 h 06

    L'universalité au lieu du communautarisme!

    Effectivement, l'idée de l'appropriation culturelle, importée des États-Unis, nous divise au lieu de nous réunir. La cohésion sociale ne peut pas se baser sur le tribalisme et la ghettoïsation. Nous avons besoin d'une vision sociale rassembleuse, fondée sur la citoyenneté au lieu de l'ethnicité, la race ou la religion. Le relativisme culturel a comme conséquence que l’identité ethno-religieuse de chaque individu devient plus importante que sa citoyenneté. Cette idéologie, une vache sacrée au Canada, véhiculée comme une solution au racisme a plutôt l’effet inverse de créer des divisions.
    A l’opposé du communautarisme, l'universalité, représente des valeurs comme la liberté, l'égalité homme/femme, la solidarité, le bien commun, la raison, le bon sens... Elles mettent l'accent sur ce qu’il y a de commun à tous les hommes et les femmes et sur l'unité du genre humain.

  • Marc Therrien - Abonné 13 juillet 2018 05 h 25

    Esclave, marque déposée (TM)


    Je ne sais pas si les adeptes des études culturelles ou sciences de la culture (cultural studies) pensent qu’ils créent du progrès en aidant les minorités visibles à revendiquer leurs différences, à les afficher et à les valoriser en luttant pour qu’elles soient reconnues. Il me semble qu’avec cette idée, telle qu'on la voit appliquée, on persiste plutôt dans ce très antique paradigme de pensée remontant au temps d’Aristote et de Platon qui consiste à catégoriser et à classer les éléments de la nature selon divers critères. Dans ce cas-ci, il conduit à segmenter l’être humain en groupes de personnes selon des critères tels le genre, la race, l’ethnie, l’origine nationale, l’orientation sexuelle et la classe sociale. On pourrait alors parler de l’essentialisme, que craignait tant le philosophe des sciences Kar Popper qui a introduit ce concept en 1945 en s’inquiétant de la voie de développement que prenaient les sciences sociales, pour se demander s’il constitue un progrès pour l’humanité.

    Si dans ce cas-ci particulier qui refuse de se relier à l’universel, on peut plutôt y voir une "régression ethnique" qu’on peut expliquer par cet "impérialisme culturel américain", il est alors à se demander si les personnes de couleur noire descendantes des esclaves des États-Unis qui accusent les créateurs de la pièce SLAV d’appropriation culturelle ne sont pas elles-mêmes en train de lutter pour s’approprier le concept de l’esclavage, de son histoire et jusqu’à son étymologie même, pour en faire une marque déposée.

    Marc Therrien

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 juillet 2018 09 h 00

      Parmi les protestataires devant le TNM, quelle proportion étaient des personnes de couleur noire descendantes d’esclaves des États-Unis ?

      À l’émission télévisée ‘Le Beau dimanche’, j’ai entendu un porte parole mulâtre qui n’est pas un descendant d’esclave noir états-unien, qui gagne sa vie en jouant de la musique de style américain (du hip-hop) et qui a même choisi un nom d’artiste anglais pour faire plus vrai alors que c’est un francophone pure laine.

      À mon avis, ses choix artistiques sont parfaitement valables. Mais je n’aime pas l’hypocrisie et notamment ceux qui accusent les autres artistes d’appropriation culturelle quand toute sa carrière artistique est basée là-dessus.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 juillet 2018 10 h 15

      M. Therrien,

      L’appropriation culturelle est devenue plus qu’une marque déposée ou un droit d’auteur. Elle cristallise l’individu à des sphères propres basées sur l’ethnie, la race et la couleur. Et le dangereux précédent qu’on créait, c’est justement de classer de façon raciste, les individus dans une société. L’apartheid volontaire ou involontaire, c’est toujours de l’apartheid.

      Ceci étant dit, une question urgente se pose. Comment peut-on espérer qu’un immigrant s’intègre dans la société d’accueil si l’appropriation culturelle fait office de crime de lèse-majesté sociétale? Voulons-nous créer une société multiculturaliste racialement segmentée où les différentes cultures ne doivent pas intégrer ce qu’il a de meilleur chez les autres? On a toujours pensé que la race humaine évoluait en se tenant sur les épaules de géants pour voir plus loin.

      Dans le cas de la pièce SLĀV, dire que la censure n’a pas joué un rôle diffamatoire envers des artistes bien intentionnés selon nos apôtres de la très Sainte rectitude politique est une aberration sans nom. Il n’y a pas de limite à l’art qui est au service de la liberté d’expression parce qu’avec le contraire, on aboutit à la censure et l’autocensure avec des œuvres lessivées pour glorifier le pouvoir en place et ses politiques.

      Ce sont toutes les minorités qui ont perdu avec cet épisode sans nom. Quel créateur osera intégrer des notions culturelles qui ne sont pas propres à la sienne ou bien engager des artistes qui viennent d’autres ethnies de peur de faire un faux pas? Lorsque la liberté d’expression est reléguée aux antipodes de l’appropriation culturelle, c’est la société toute entière qui perd.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 juillet 2018 11 h 50

      J'entends qu'on s'inquiète du péril de «l'essentialisme» comme si ça n'avait jamais été qu'une mauvaise habitude dont on pourrait de délivrer en se tenant par la main autour d'un feu de joie. Ainsi monsieur Rioux peut-il nous dire en toute candeur, les ongles bien propres, que se amis haïtiens ne sont pas des noirs mais des êtres humains comme tous les autres... Maintenant qu'ils ne sont plus poussés à la marge, les personnes autrefois essentialisées dans le rôle d'esclave, d'épouses, d'homosexuels, de musulmans par les soins de la civilisation sont maintenant enjoints de renoncer à cela même qui leur avait été laissé pour se reconnaître. Ce que monsieur Rioux célèbre, c'est l'achèvement de l'expropriation dans un marché de dupes où c'est encore le meneur de jeu qui fixe le cours des valeurs. Ce qu'on leur a donné à être, ses amis haïtiens, il ne le voit plus. S'ils veulent participer à l'Universel, ils devront eux-mêmes le laisser à la porte du théatre.

    • Claude Bariteau - Abonné 13 juillet 2018 13 h 53

      M. Maltais-Desjardins, vous avez raison sur un point en défaveur de M. Rioux. L'universalisme est de l'ordre du mythe et renvoie à un discours philosophique. Or, ce n'est pas ce qu'a vécu tout jeune M. Rioux à Saint-Michel. Il a seulement bénéficié de rapports sociaux entre des gens d'un quartier intéressés à se doter d'une garderie. Il s'agissait plus, à mes yeux, un geste de citoyenneté locale. Aucunement d'une activité menant à l'universel.

      Dans cette activité, il y avait une solidarité qui s'exprimait au-dessus des particularités et cette solidarité, si elle plaçait les acteurs sur un pied d'égalité ne corrigeait pas tout, mais traçait un engagement qui pouvait aller plus loin parce que les meneurs de jeu étaient les parents d'enfants d'un quartier, aucunement les philosophes de l'ordre public qu'aiment mettre en place des politiciens qui jouent allègrement dans un système politique pourri et un régime canadien qui emballe à la marge et ghettoïse.

      Par contre, s'agissant de responsabilité sociale, M. Rioux soulevait un point important, car cette responsabilité s'assume par des acteurs. Les artistes en sont. Tous les citoyens et toutes les citoyennes en sont. Le problème n'est pas là. Il est dans un univers qui individualise la responsabilté sociale et, ce faisant, alimente des ghettos au nom précisément d'une foutue responsabilité qui n'a rien à voir avec la citoyenneté et les débats entre citoyens et citoyennes pour agencer un « vivre ensemble » collectif sans effacer les différences qui le nourrissent, mais en n'en faisant pas un isolat qui neutralise le pouvoir des citoyens et des citoyennes.

      Le monde de demain, ici et ailleurs, s'exprimera par la citoyenneté et la démocratie, qui sont les seuls outils pour lutter contre les pouvoirs descendants du monde économique dont l'objectif est de transformer les citoyens et les citoyenens en marionnettes de leurs visions.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 juillet 2018 05 h 24

      Monsieur Bariteau, j'ai lu avec beaucoup d'intérêt et de plaisir votre magnifique commentaire. Il évoque pour moi une époque où les gens d'ici ont cessé de se définir en sujets d'un ordre politique conçu pour les atomiser et les diviser, sous l'impulsion du jeune PQ, à la faveur de l'émergence d'un projet national dont on oublie qu'il s'accompagnait d'une forte décentralisation des pouvoirs vers les communautés locales. Parce que c'est de là que ça doit partir, dans les solidarités pratiques et la satisfactions des besoins fondamentaux. Les discours identitaires actuels, d'où qu'ils viennent, sont la contrepartie d'un décalage, d'une aliénation, d'une désappropriation de la vie sociale, tout comme l'universalisme auquel ils s'opposent en est la justification idéologique.

  • Claude Bariteau - Abonné 13 juillet 2018 05 h 31

    La responsabilité sociale, d'accord.

    Oui, l'artiste a une responsabilité sociale, qui est de produire ce qui l'anime, ce qui vient du coeur et s'exprime selon les habiletés qu'il maîtrise.

    C'est précisément cette responsabilité qu'ont assumé Mme Bonifassi et M. Lepage, que leur a niée les dirigeants du FJIM parce que des opposants à cette pièce ont choisi de discréditer pour faire valoir leurs vues.

    Contraindre des créateurs, c'est en faire des marionnettes. Transformer des suggestions en diktats et perturber l'expression des créateurs parce qu'ils ont lu les suggestions selon l'alignement de leur oeuvre c'est de la répression à leur égard.

  • Raynald Rouette - Abonné 13 juillet 2018 06 h 27

    Votre texte, résume bien le marasme dans lequel se trouve le Québec


    Les entraves, qui lui ont été imposées en 1982 par le ROC, que sont la loi sur le multiculturalisme, ainsi que la charte des droits et libertés en sont responsables.

    Une majorité de Québécois, anciens et nouveaux, apparaissent confortables dans cette dynamique de confrontations et de division culturelles...

    Il faut dire cependant : « Le colonialisme, que le Canada pratique depuis 1759, et plus officiellement depuis 1982, y est pour beaucoup. Je dirais qu’il s’en nourrit!

  • Paul Toutant - Abonné 13 juillet 2018 06 h 45

    Déprime

    Ce qu'il y a de plus déprimant dans cette affaire, outre le fait que le Festival de jazz vient de renier sa propre raison d'être, est le fait que des spectacles mettant en scène des Noirs ne risquent pas de surgir avant longtemps au Québec. Les ignorants qui veulent enfermer la culture dans un guetto viennent de construire un gros mur autour de leur propre jardin. Qui osera le franchir? Le TNM annonce son ouverture aux « autres », c'est bien, mais qui osera investir dans un spectacle qui sera scruté à la loupe des twitteurs bien-pensants? Et vous, cher Rioux, que pensez-vous de la France qui vient de bannir le mot « race » de sa constitution? Le problème est-il réglé là-bas? Permettez-moi d'en douter.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 14 juillet 2018 11 h 23

      M. Toutant, votre: " et vous M. Rioux, que pensez-vous...etc"
      C'est que vous avez raté la chronique du 6 juillet 2018 de C. Rioux .
      Parfois c'est bien de se relire ...