L’«apartheid» culturel

Nous étions au Marché de la poésie qui se tient chaque année sur la place Saint-Sulpice à Paris. J’évoquais ces « lynchages médiatiques » devenus pratique courante sur Internet lorsqu’une jeune Québécoise fit irruption dans la conversation. « Avez-vous conscience de ce que vous venez de dire ? » demanda-t-elle comme si je venais de blasphémer.

Dans ma grande naïveté, il me fallut quelques secondes pour comprendre qu’elle me reprochait l’usage du mot « lynchage ». Et mon interlocutrice de m’expliquer le plus doctement du monde qu’il ne fallait pas utiliser ce mot parce qu’il était associé au passé douloureux des Noirs du sud des États-Unis. J’eus beau prétexter que la métaphore était acceptée par tous les dictionnaires, mon inquisitrice n’en avait cure. Elle avait son propre dictionnaire « moral », dans lequel il était écrit que si je prononçais ce mot, on était en droit de me soupçonner de racisme.

Après les aéroports, les trains, l’électricité, le gaz et l’eau, serait-ce au tour des mots d’être privatisés ? Voilà que des groupes et des lobbies revendiquent l’usage exclusif de certains d’entre eux. Demain, les Irlandais qui ont souffert de terribles famines nous interdiront-ils de parler de « boycottage », un mot directement associé au combat des fermiers irlandais ? Et les chrétiens, eux, réclameront-ils l’exclusivité de la « crucifixion » ?

Ce révisionnisme linguistique découle non seulement d’un souverain mépris de la langue, mais aussi de cette utopie selon laquelle on pourrait purifier le corps social en purifiant les mots. Ainsi, pourrait-on alléger la douleur de chacun en éliminant ces « vieux », ces « nègres », ces « sourds », ces « fous » et ces « aveugles » qui encombrent le vocabulaire.

Ainsi, pourrait-on abolir le racisme en supprimant le mot « race » de la Constitution, comme s’apprêtent à le faire les parlementaires français. À un moment où le racialisme américain étend son emprise sur le monde, il est inquiétant de constater que disparaîtrait ainsi l’expression « sans distinction de race » que l’on retrouve dans tous les textes des Lumières, dont la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle n’a pourtant jamais été aussi nécessaire.

  

La censure qui vient de s’abattre sur le spectacle SLAV, présenté par Betty Bonifassi et Robert Lepage au Festival international de jazz de Montréal, pourrait devenir un cas d’école de ce nouveau racisme inversé qui nous vient des États-Unis. Je viens de passer trois jours à La Nouvelle-Orléans. Impossible d’ouvrir la télévision sans entendre parler de discrimination positive, de « culture noire » ou de tomber sur un reportage évoquant le Ku Klux Klan. Mais ce qui frappe le plus, c’est que nulle part on ne voit de couples mixtes comme il y en a pourtant partout dans les rues de Paris.

Peu importe, puisque l’obsession raciale américaine semble devenue le nouveau credo. A-t-on conscience que la logique de l’« appropriation culturelle » n’est autre que celle de l’apartheid culturel ? Comme si les chants d’esclaves n’appartenaient qu’aux Noirs et les rigodons aux seuls Québécois. Les Acadiens devraient-ils renier leur mythe fondateur, celui d’Évangéline, sous prétexte qu’il a été formulé par l’écrivain américain Longfellow, qui n’avait pas une goutte de sang acadien ? Et que faire de ce classique québécois, Maria Chapdelaine, écrit par un Français ?

C’est à croire que ce qu’on reproche le plus à Lepage et Bonifassi, c’est d’avoir montré le caractère universel de l’esclavage, qui fut aussi subi par les Roms et les Amérindiens ; sans oublier les Européens du pourtour de la Méditerranée et du monde slave (d’où d’ailleurs l’origine du mot anglais « slave »). En cette matière, personne n’a le monopole de la vertu puisque l’esclavage fut pratiqué par les Arabes aussi bien que par de nombreuses nations européennes et une multitude de tribus amérindiennes et africaines.

Ceux qui reprochent aux créateurs de SLAV de s’être « approprié » des oeuvres qui ne leur appartenaient pas pratiquent la même logique intégriste que ces islamistes qui accusaient Charlie Hebdo d’avoir caricaturé Mahomet. Pour ces idéologues imperméables à toute forme d’universalisme, le blues appartient aux Noirs, Mahomet aux musulmans et les chansons à répondre aux Québécois. Quant aux Noirs, aux musulmans et aux Québécois qui ne seraient pas d’accord avec leur supposée « communauté », ils n’ont qu’à se taire. Et c’est ainsi que les vaches seront bien gardées !

Il en va pourtant ici de la liberté la plus élémentaire de l’artiste. C’est cette liberté que le Festival de jazz, plus soucieux de son image que de l’intégrité artistique, vient de fouler aux pieds. Comme si de tout temps, les artistes n’avaient pas été les premières victimes des extrémistes. C’était vrai en 1978 alors que des catholiques orthodoxes cherchaient à faire annuler la pièce de Denise Boucher Les Fées ont soif, sous le prétexte qu’elle faisait un mauvais parti à la Vierge Marie. Ce l’est encore aujourd’hui, même si les nouveaux bigots se revendiquent de la gauche et de l’antiracisme. Malheureusement, les élites d’aujourd’hui ne semblent plus avoir le courage de celles d’hier lorsque vient le moment de résister à ce nouvel ordre moral.

80 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 juillet 2018 01 h 27

    À force de crier au loup, on perd toute crédibilité!

    Effectivement. On assiste à un nouvel ordre tribal qui veut souligner la différence au lieu de l'universalité. Aujourd'hui, on veut célébrer l'ethnicité, la race, l'individualisme et le communautarisme, au lieu de la citoyenneté. Aujourd'hui, une personne doit s'identifier comme une victime pour qu'elle soit valorisée. Au lieu de réjouir de ce qui nous réunit, on glorifie ce qui nous sépare. La rectitude politique a perdu toute légitimité. À force de crier au loup, on perd toute crédibilité! Selon le philosophe Karl Popper : « Une tolérance illimitée a pour conséquence fatale la disparition de la tolérance.»

    • Pierre Fortin - Abonné 6 juillet 2018 18 h 12

      Belle réflexion, Madame Alexan, encore une fois.

      On ne peut qu'être d'accord avec Karl Popper. La tolérance, un geste de bonté, ne doit pas s'exprimer inconsidérément sans risquer de perdre son sens, lequel repose sur le respect mutuel qui sied en bonne société ... surtout si celle-ci est multiethnique.

  • Notus Philippe - Inscrit 6 juillet 2018 02 h 59

    Article fourre tout

    Un ramassis de n’importe quoi cet article. L’auteur mélange tout dans son analyse, pêle-mêle il fait des amalgames en voulant faire l’avocat du diable.

    • François Beaulne - Abonné 6 juillet 2018 08 h 35

      L'article de Monsieur Rioux est parfaitement clair et percutant. Ou bien vous n'avez rien compris au message, ou bien vous faites l'autruche.

    • David Cormier - Abonné 6 juillet 2018 08 h 56

      Pourriez-vous nous donner plus de détails?

    • Robert Morin - Abonné 6 juillet 2018 09 h 07

      Mais encore? Votre critique facile me semble absolument sans fondement... ou bien étoffez votre raisonnement je vous prie.

    • Pierre Desautels - Abonné 6 juillet 2018 09 h 55


      Malheureusement, c'est souvent le cas avec Christian Rioux. La chronique d'Odile Tremblay nous présente une opinion plus posée et documentée.

      https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/531412/le-grincement-des-chaines

    • Cyril Dionne - Abonné 6 juillet 2018 10 h 35

      La littératie ne semble pas être le violon d’Ingres de certains internautes. À bien lire, on comprend le message ou le contenu à moins d’avoir des préjugés qui nous ferment les yeux.

      Personne n’est contre la vertu, mais le plus comique, c’est que presque la totalité de la très petite minorité qui sont contre cette pièce, ne l’ont jamais vue. Ce qui est le plus inquiétant dans cette parodie de vertu, c’est que la plupart des créateurs au Québec vont maintenant s’autocensurer avant de créer. Et que dire du silence des agneaux de la communauté artistique? La très Sainte Inquisition multiculturaliste et communautariste basée sur la race, la couleur et l’ethnie a bien tenu son rôle. Elle a étouffé le discours qui est inversement proportionnel à sa ligne de pensée. Maintenant, il ne manque plus que les compensations financières parce que dans tout ce débat qui émane des États-Unis, c’est ce qui en découle. Comme si le crime des grands-parents colonialistes américains (maintenant devenus néolibéralistes), devrait être assumé par les Québécois. Et au Québec, c’est nous qui étions les « nègres blancs » d’Amérique.

    • Sylvain Lavoie - Abonné 6 juillet 2018 12 h 51

      @Notus Philippe

      Votre invective n'est guère différente de ce à quoi nous nous ont habitué nos nouveaux curés de la gauche multiculturaliste. Hors de celle-ci tous des fachos...Exprimer une opinion c'est bien, l'étayer c'est mieux, mais il semble que l'anathème reste la formule privilégiée par ce courant politique et ses adeptes, probablement à cause de leur indigence intellectuelle.

    • Normand Hall - Abonné 7 juillet 2018 10 h 36

      C'est vous qui n'êtes même pas capable d'expliquer votre désaccord!

  • Yves Côté - Abonné 6 juillet 2018 03 h 35

    Ex nihilo

    Je ne sais pas ce qu'il en est exactement de cette pièce, je ne l'ai ni vue, ni lue.
    Mais en terme de généralité cependant, la plus stricte des réalité est que pour créer, il faut d'abord s'être approprié l'ensemble des fondements de la démarche créatrice qui est poursuivie. Que cela soit de manière délibérée et consciente, ou que ce ne le soit pas n'y change rien.
    Aucun créateur ne peut sur cette Terre prétendre à l'oeuvre ex-nihilo sans se tromper ou pire, sans mentir...
    Le problème selon moi n'est donc pas l'appropriation eille-même d'une oeuvre qui précède, le problème c'est une présentation des choses par X ou Y qui réussi à faire fie des antériorités de création, que le silence en question soit bâti d'inscouciance ou d'ignorance, ce qui n'est tout de même pas une gloire, ou qu'il découle d'une volonté délibérée de s'approprier des avantages divers, dont ceux pécuniers ne sont pas les derniers.
    Ce que je sais par triste expérience de discrète et très habile désapropriation de texte, pardon de le dire...
    Qu'est-ce que créer, sinon que de donner à ses semblables ?
    Qu'est-ce que voler, sinon que de s'approprier quelque chose, quelque chose qui peut être des revenus mais qui peut aussi plus simplement se limiter à être un mérite qui devrait revenir à quelqu'un d'autre ?
    Est-ce le cas pour la pièce en question ?, si encore une fois non-seulement je ne suis pas outillé pour le savoir, je n'ai pas à ce jour l'impression d'avoir autre chose que les irritations des uns et les admirations des autres pour essayer de m'en déterminer.
    Par contre, ce dont je suis si parfaitement convaincu que je lutte pour m'y opposer à chaque fois que l'occasion se présente, c'est que l'apartheid culturel passe toujours par une phase première de folklorisation de la culture en question, Folklorisation qui prend racine dans la destruction du sens véritable des oeuvres issues de la culture en question.
    A l'exemple de ce qui se passe sous nos yeux au Québec depuis trop longtemps.
    VLQ

  • Solange Bolduc - Abonnée 6 juillet 2018 03 h 39

    Quel ravissement cette chronique !

    J'y reviendrai, mais pour l'instant, grand Merci, Christian Rioux !

    • Louise Melançon - Abonnée 6 juillet 2018 08 h 55

      Oui, je rejoins vortre commentaire... GRAND MERCI, monsieur Rioux.... Ça sauve un peu Le Devoir, ce matin...

    • Solange Bolduc - Abonnée 6 juillet 2018 09 h 40

      Je reprends cete phrase de C.Rioux: «C'est cette liberté (de l'rtiste) que le festival de jazz , plus soucieux de son image que de l'intégrité artistique, vient de fouler aux pieds»

      Et en choeur avec le festival, la Maréisse de Montréal a manqué «ostentiblement de courage», à moins qu'elle soit une «intégriste» du vivre ensemble «progressite»( ?), ou meurt? Valérie Plante a contribué à faite taire la démarche artistique de Lepage et Bonnifassi, rien de moins !

      Regrettable pour une mairesse qui se croit si grande !

    • Serge Lamarche - Abonné 6 juillet 2018 14 h 50

      Je crois que la mairesse n'est pas objective ni impartiale. Les manifestations sont des perturbations qui causent des dépenses imprévues à la ville et peuvent dégénérer facilement en blessures et destructions.

    • Jean De Julio-Paquin - Abonné 6 juillet 2018 15 h 15

      Bravo m.Rioux,
      Je suis d'accord avec la personne qui a mentionné que vous avez sauvé Le Devoir ce matin. Votre éclairage est saisissant. Malheureusement, je ne peux pas dire la même chose de vos collègues Chouinard et Tremblay.

  • Serge Pelletier - Abonné 6 juillet 2018 03 h 50

    Dans le Sud américain, les noirs refusent de se "mêler" aux blancs. Un noir du Michigan qui est marié à une blanche qui se rend dans certains états du Sud aura amplement de problèmes. Les blancs regarderont la blanche comme une névrosée voulant attirer l'attention. Mais plus grave sera le comportement des noirs vis-à-vis le couple mixte. L'homme noir se fera crier des insultes, parfois même, il sera attaquer physiquement par d'autres noirs (lire à cet effet les quotidiens, ils regorgent de ces faits divers)...

    Pendant ce temps, ici, les bien-pensants se font aller le pompon en injurant et en criant leur indignation pour des banalités. Et toujours les accusations de racisme à la carte.

    Ils ne connaissent absolument rien à l'histoire, ou prennent les films d'hollywood comme étant réalité et vérité absolues. Savent-ils que le GV- NIgérien (tous des noirs) a volontairement fait mourrir de faim plus d'un million d'enfants (tous des noirs) dans la province du Biafra (1967-1970) avant sa reconnaissance de l'indépendance par l'ONU. Savent-ils que l'esclave n'était pas exclusif aux planteurs américains de l'avant-dernier siècle. Savent-ils que l'esclavage se pratique encore ouvertement aujourd'hui dans certains pays d'Afrique (et sans aucun blanc contremaître à l'horizon)... En fait, savent-ils quelque chose.

    Quand aux mots, comme vous le dites si bien, ils en inventent des définitions "à leurs goûts"... Bien que surprenant, cela n'est pas inusité: le cours d'éthique et culture religieuse mettant tout dans le même bâteau...

    Quand au miséralisme qui est le Cheval de Troie de certains des "noirs" étant nés et vivants au Québec cela est une hérisie. Regardez le nombre de speakerines à la télévision, regardez le nombre d'employés "racisés" dans la fonction publique, dans l'enseignement, dans les soins hospitaliers, etc. Regardez autour de vous... Il y en a partout des "racisés" - noirs inclus.

    • Christian Roy - Abonné 6 juillet 2018 14 h 34

      Une autre "mornife" gratuitement administrée au baudet du système scolaire québécois: le cours d'éthique et culture religieuse. Bien entendu, ce cours est à la source de tous les maux. Votre remarque à son sujet jette une ombre sur l'ensemble de votre texte et m'invite même à contre-vérifier ce que vous rapporter comme faits. À bon entendeur, salut !

    • Serge Lamarche - Abonné 6 juillet 2018 14 h 54

      C'est criant d'ailleurs de voir à quel point les noirs d'Afrique sont racistes entre eux. Car il y beaucoup plus de races noires que de races blanches. Les esclaves noirs étaient récoltés par des noirs en Afrique.

    • Serge Pelletier - Abonné 7 juillet 2018 17 h 56

      M. Roy (Christian de prénom) pour vos informations le système d’éducation est « tout croche », et pas seulement aux niveaux primaires et secondaires. Les niveaux collégiaux et universitaires ne laissent pas leurs places dans les niaiseries de et en tous genres. Le « cours » éthique et culture religieuse des premiers niveaux éducatifs a comme équivalant le programme de l’UQÀM intitulé « études féministes »… Et ces deux cours ne sont pas les seuls où les dérives historiques ont court. Le tout bien entendu, est doublé de ce qu’il est aisément qualifiable de lavage de cerveau (et à spine en plus)…

      Quand à ce qui concerne le « non mixage » des couples dans certains états du sud, et les brimades qu’encourent les noirs du nord qui s’y rendent s’ils sont « mariés » avec une blanche, et bien cela fait les « nouvelles - faits divers » régulièrement. À un point tel que même Obama a fait plusieurs allocutions pour « calmer les excités du pompon » – En vain.

      Quand à l’esclavage, et le quasi-esclavage cela est encore florissant dans plusieurs pays Africains et de l’Asie Mineure (Moyen-Orient, si vous aimez mieux). Même la traite négrière est encore tolérée dans certains de ces pays – pire les esclaves, nouveaux ou anciens, y conservent le statut d’esclave de génération en génération. Et dites vous que Les derniers pays à l'abolir officiellement ont été deux pays arabo-musulmans : l'Arabie saoudite en 1962 et la Mauritanie en... 1980 – qui ne signifie pas que cela ne perdure pas officieusement.