Un monde sans littérature

Depuis une semaine, je me mords les doigts. Comment ai-je pu passer à côté ? Je suis impardonnable. Lorsque l’écrivain est décédé, j’ai donc dû faire cinq librairies pour trouver le livre. Partout, les tablettes étaient désespérément vides. Même les librairies d’occasion avaient été pillées. Heureusement qu’en passant dans la petite rue de Prague, dans le 12e arrondissement, je suis entré sans trop d’espoir chez ce marchand qui fait le coin.

Le livre était là comme s’il m’attendait, miraculeusement posé sur une table. On venait de le sortir d’une boîte qui traînait dans l’arrière-boutique, où il avait été oublié. Comme il arrive si souvent qu’on oublie l’essentiel.

On m’excusera de considérer que ce livre publié il y a 18 ans est d’une actualité plus brûlante que tout le reste. Lorsque je me suis jeté sur La tache de Philip Roth, j’ai tout de suite eu l’intuition que l’écrivain, que l’on célèbre partout à Paris depuis son décès il y a deux semaines, avait tout pressenti.

Prenez cette exposition sur Picasso et les arts premiers déjà présentée à Paris et que le Musée des beaux-arts de Montréal vient de dénaturer pour la rendre plus conforme à la rectitude de l’époque. Prenez tous ces faux scandales prétendument « racistes » qui éclatent ici et là de façon presque hebdomadaire et qui s’étalent dans cette presse qu’il faut bien aujourd’hui qualifier de populiste. Du mythique blackface à ces pauvres adolescents noirs de Saint-Léonard malencontreusement photographiés tirant un char de la Saint-Jean.

Prenez ce mouvement #MeToo qui, loin des dénonciations justifiées du début, se transforme trop souvent en étalage hollywoodien de la morale la plus puritaine.

Eh bien, tout cela est déjà dans La tache. En pleine affaire Lewinsky, à la fin des années 1990, Philip Roth nous racontait dans le menu détail comment cette hystérie purificatrice allait progressivement s’emparer de l’Amérique. Il nous le racontait à travers Coleman Silk, un extraordinaire professeur de littérature qui avait eu le malheur de traiter de « spooks » (fantômes) deux cancres qui séchaient son séminaire de littérature. Le pauvre ne savait pas que ces élèves, qu’il n’avait jamais vus, étaient noirs. Il ne s’était pas non plus rappelé que le mot « spook » avait déjà désigné péjorativement les Noirs américains.

De là à conclure que l’éminent professeur avait proféré une injure raciste, il n’y avait qu’un pas que cette belle société universitaire allait franchir allègrement.

L’opprobre va donc s’abattre sur cet homme qui avait fait la renommée de l’université et que l’on croyait juif. Car Coleman répugnera toujours à révéler le secret qui pourrait l’innocenter. En réalité, il était né blanc dans une famille noire !

 


Pourquoi Coleman répugne-t-il tant à révéler son secret ? Tout simplement parce qu’il est l’un des derniers de son université à croire que l’homme est d’abord un homme avant d’appartenir à un sexe, à une couleur ou à une ethnie. Il est le seul, dans ce lieu aujourd’hui livré aux ethnic et aux gender studies, à prendre véritablement au sérieux la liberté de l’esprit. Celle qu’il a apprise dans les vers de Shakespeare que lui récitait son père, un petit commerçant déchu obligé de travailler sur les chemins de fer. Coleman Silk subira donc tous les outrages. Lui seul n’a pas compris que l’« on cause sa perte en employant le mot parfait ».

Le voilà donc floué malgré son intelligence. Le voilà nu et désarmé devant l’insoutenable vulgarité de son époque. Celle qui consiste, tant chez les oppresseurs que chez les opprimés, à évacuer la littérature du monde. À réduire ce dernier à de purs rapports économiques et de domination. Pour ne pas dire juridiques. À n’en faire qu’une simple lecture sociologique là où toutes les nuances de la littérature seraient nécessaires.

Au fond, Coleman refuse ce qui unit les racistes et bon nombre d’antiracistes, à savoir l’assignation à résidence. L’assignation, tel est d’ailleurs le titre d’un livre que vient à peine de publier la journaliste française (noire) Tania de Montaigne et dont le sous-titre est explicite : Les Noirs n’existent pas.

Ce n’est peut-être pas un hasard si Roth était l’écrivain américain préféré des Français. Depuis deux semaines, la presse n’a pas cessé de parler de lui. C’est aussi en France que des voix courageuses ont dénoncé le fait que l’immense écrivain avait été durant toutes ces années ce qu’Alain Finkielkraut a ironiquement désigné « le non-lauréat annuel du prix Nobel de littérature ». Il était « trop politiquement incorrect », a laissé tomber celle qui fut son éditrice pendant 20 ans chez Gallimard.

Et pourtant, on aurait le goût de dire avec Roth que nous sommes tous des Coleman Silk. Comme Orwell avec 1984 (que la traductrice de Roth, Josée Kamoun, vient d’ailleurs de retraduire), l’écrivain de Newark a saisi l’« air du temps », la musique de son époque et les étranges obsessions de ce début de XXIe siècle.

Reste cette tache qui, écrit-il, « est en chacun, inhérente, à demeure », et qui « défie toute explication ». C’est pourquoi, dit-il, « laver cette souillure n’est qu’une plaisanterie de barbare » et un « fantasme de pureté terrifiant ».

17 commentaires
  • Caroline Mo - Inscrite 8 juin 2018 06 h 53

    Un géant sans Nobel


    Le Nobel de littérature a été attribué l'année dernière à l'auteur-compositeur-interprète, musicien, Bob Dylan, ce qui à mon avis relève de la catégorie chanson ou poésie. 2017 aurait pu être cette formidable occasion d'honorer Philip Roth.

    Je vous recommande Le complot contre l'Amérique.

    J'ajouterais que d'autres écrivains (et cinéastes) ont été des visionnaires (Kafka-Wilde-Chaplin, etc.) et que certains le deviendront dans quelques années (je pense notamment à Houellebecq)

    Merci de vos chroniques toujours pertinentes.

    • Tessa Goulet - Abonnée 8 juin 2018 19 h 47

      Cher Monsieur Rioux,

      Moi qui vous lis presque tout le temps, j'ai tout lu de Philip Roth et je suis un peu déçue que vous ne l'ayez pas abordé avant ce jour. C'est un immense écrivain américain. Effectivement, The Human Stain est un chef d'oeuvre mais je vous recommande The Plot against America qui est encore plus près de nous avec la figure de Trump à la présidence des États-Unis... Ma plus grande déception a été de voir Dylan, pourtant un grand poète, lui ravir la prix Nobel de littérature alors qu'on le pensait favori depuis plusieurs années. Très dommage.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 juin 2018 13 h 19

      Petite erreur : Bob Dylan a reçu son Nobel en 2016.

  • Françoise Labelle - Abonnée 8 juin 2018 07 h 38

    Quel détournement pour un règlement de compte!

    Dans Open Letter to Wikipedia (New Yorker), Roth s'est bien expliqué sur l'origine de La Tache (The Stain): il s'est inspiré de la mésaventure d'un collègue, Melvin Tumin, professeur de sociologie à Princeton.

    Tumin a qualifié de «spooks» deux élèves noirs brillant par leur absentéisme. Roth explique bien le sens du terme: à un certain moment en Amérique, il s'agissait d'un terme péjoratif à l'endroit des noirs, à peine plus léger que “nigger”, évidemment péjoratif. Perdu en français.
    Au bout de quelques mois d'enquête, décrits par Roth comme une chasse aux sorcières, la réputation du professeur a été blanchie après qu'il ait dû s'expliquer.
    Tumin avait publié sur la déségrégation et participé activement à des actions en faveur des noirs.
    Roth blâme les «pouvoirs en place» qui ont sévi contre Tumin malgré son action en faveur des noirs.

    Sachez, monsieur, qu'à l'université les «pouvoirs en place» sont des politiciens incapables d'enseigner et qui se planquent en se servant de leur talent de manipulation sociale.
    Ce ne sont surtout pas les ethniques et les «gender studies» de votre chasse aux sorcières.
    Qu'est-ce que les «gender studies» viennent faire ici? J'ai eu beau chercher mais je n'ai trouvé personne, à part vous, qui faisait un lien entre le roman de Roth et Anne Fausto-Sterling, par exemple, que vous n'avez sûrement pas lu.

    Pourquoi vous ne l'avez pas lu? Vous donnez un élément de réponse: les parisiens aiment Roth, gage de bon goût.
    Or, les parisiens sont aussi des snobs (de Je suis snob à Snobissimo) et des indécrottables défenseurs du charlatan Freud, grand romancier, il faut l'admettre, mais piètre scientifique. Et Freud a décrété que le sexe se répartissait en deux catégories bien étanches, contrairement à tous les autres caractères biologiques.
    Vous souffrez sans doute du complexe de persécution, que vous amplifiez de chimères en attaquant des boucs émissaires à l'instar des «pouvoirs en place» qui s'en prennent au protagoniste de la T

    • Céline Delorme - Abonnée 8 juin 2018 16 h 56

      Madame Labelle, votre commentaire a peu de rapport avec la chronique. Je pense que vous devriez relire l'article et aussi le livre: La Tache.
      Vous semblez vous sentir personnellement attaquée, alors que M RIoux résume simplement le livre de Philippe Roth, grand écrivain récemment disparu. Il met en scène dans cet ouvrage les conséquences d'une censure moderne, qui ne veut pas dire son nom.
      Je suis moi-même féministe, et je me rappelle avoir été impressionnée (positivement) par la lecture de "La Tache" il y a longtemps.
      Les autres livres de Roth ne m'ont pas touchée, je pense que les hommes apprécient plus ces livres qui décrivent surtout un univers masculin.
      Quelle que soit notre idéologie, il est toujours salutaire d'entendre et lire des discours intelligents et différents de l'opinion majoritaire.
      Il faut savoir que M Roth était d'origine juive, sinon, on peut penser que ses livres auraient été censurés, ou boycottés, dans notre ère de censure actuelle.
      Ferons nous bientôt comme aux USA: modifier les livres d'auteurs classiques pour les mettre au goût du jour "politicaly correct"?

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 9 juin 2018 09 h 25

      M. Rioux, dont les chroniques font le bonheur des uns (dont je suis) et l’indignation des autres, nous surprend toujours par ses sujets réflexions intelligentes et originales.

      Effectivement Mme Delorme, les livres de P. Roth décrivent surtout un univers masculin peuplé d’angoisses existentielles. À l’exemple de M. Rioux, je suis passée également à côté de La Tache, que je m’apprête à lire sitôt le dernier livre d’Alexis Jenni (sur la conquête du Mexique par Cortès) terminé.

      En revanche, je me souviens très bien d’avoir vu l’adaptation de ce roman au cinéma avec Anthony Hopkins dans le rôle du professeur de lettres et Nicole Kidman dans celui d’une jeune femme complètement désemparée. Deux mondes disparates. Intéressant.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 juin 2018 13 h 40

      Sur le film de Robert Benton tiré de « La tache », sorti en 2003, j'ai relevé ce passage dans le livre de Josyane Savigneau, « Avec Philip Roth » (pp. 127-128) :

      « Le film, alors en cours de tournage, devait s'appeler « La Couleur du mensonge » [« La tache » au Québec]. Anthony Hopkins joue Coleman Silk, Nicole Kidman Faunia Farley et Gary Sinise Zuckerman rajeuni. Malgré l'indulgence de Roth à l'égard de la belle Nicole Kidman, elle ne pouvait pas être crédible en Faunia. En outre, dans le roman, il est essentiel que Zuckerman et Silk soient de la même génération, « se comprennent dans une proximité ». Mais à Hollywood, m'expliquait Roth, on ne veut pas mettre deux vieux à l'écran. Plus absurde encore, le scénario supprime le personnage de Delphine Roux [non Rioux], qui, après avoir contribué aux accusations de racisme contre Silk, met en route une autre machination le visant. Je n'ai pas osé lui demander pourquoi il avait accepté de céder les droits de son roman à Hollywood. Il faut espérer que, pour adapter « La Tache » d'une manière aussi absurde, on lui ait donné beaucoup d'argent. Quant aux lecteurs de Roth, ils peuvent s'abstenir de voir « La Couleur du mensonge ». Les images fabriquées par la caméra n'ont pas la puissance des mots de Roth. Zuckerman et Silk sont plus vivants, plus incarnés dans le roman que dans le film. »

      En passant, les frères Weinstein ont coproduit ce film.

  • Denis Paquette - Abonné 8 juin 2018 08 h 04

    les genres, peut-être une question tout a fait thecnique

    ho! les genres serait il le propre de la littérature, quel pavé dans la mare aux canards , je vais etre franc et vous et vous dire que je n'ai pas beaucoup de reflexions sur les genres, car ils m'ont toujours apparus comme des fatalités, mais peut être qu'un jour ils seront tout a fait thecnique , voila ou j'en suis au niveau de ma réflexion

    • Françoise Labelle - Abonnée 9 juin 2018 10 h 19

      Réponse à Mme Delorme
      Dommage qu'on ne puisse répondre directement.
      Je pense que M.Rioux se sert d'un roman de Roth pour régler ses comptes avec les etchnics et les gender studies (sic) qui représentent la rectitude honnie pour lui (il faudrait définir le terme). Il me semble donc bien y avoir un rapport.
      Le carcan binaire freudien, qui emprisonne les hommes comme les femmes, est une illusion et la science le montre constamment (cf. numéro hors série de Sex Gender du Scientific American, automne 2017). Et la littérature ne permet pas de dire n'importe quoi dans un commentaire.
      C'est un grand romancier qui vous ennuie? Osez être un peu iconoclaste. M.Rioux a parfois raison et parfois tort.
      Vous semblez croire que je suis féministe (il faudrait définir) et vous ajoutez plus loin «quelle que soit votre idéologie». C'est en gros la même que celle d'Onfray.
      La Tache m'a ennuyée et je n'en ai pas terminé la lecture. Mais j'ai pris la peine de lire sur le roman pour m'assurer qu'on n'y parlait pas de gender studies et j'ai pris la peinde lire la lettre ouverte de Roth pour connaître les faits et ses intentions.
      Roth parle des pouvoirs du moment qui incluent les chefs de tribu universitaires. Mais M.Rioux n'en parle pas.
      L'origine juive de Roth est sans doute au centre du roman. Dans ce cas, on parle d'anti-sémitisme et des relations tendues entre juifs et noirs américains, ce qu in'est pas le cas dans le commentaire ci-haut.

      Quand des commentaires visent une rectitude floue et indéfinie, je me méfie. Ça sent le réactionnaire.

  • Gilles Théberge - Abonné 8 juin 2018 08 h 39

    Le balancier peut-être recommence à osciller de l’autre bord.

    Peut-être aurons-nous la chance de secouer bientôt, toutes les gouttes de la rectitude politique...

  • David Cormier - Abonné 8 juin 2018 09 h 32

    M. Myles : si je demeure abonné au Devoir, c'est presque seulement pour lire M. Rioux

    Comme c'est savoureux de vous lire en parallèle avec les chroniques insignifiantes et dégoûlinantes de rectitude politique et d'accusations de "racisme systémique" d'un autre chroniqueur indigne de notre journal préféré.

    • André Joyal - Abonné 8 juin 2018 17 h 30

      Je partge votre avis,comme quand on achetait La Presse pour lire Foglia.

    • Colette Pagé - Abonnée 8 juin 2018 20 h 41

      Manifestement il est raisonnable de penser qu'avec une telle charge vous avez dû avaler votre café de travers. L'un peut apprécier notre chroniqueur exilé à Paris sans déprécier le travail fait par les chroniqueur d'ici dont précisément Michel David.

    • Françoise Labelle - Abonnée 9 juin 2018 10 h 27

      À la lecture de cette chronique, il m'est venu la réflexion inverse: j'ai pensé me désabonner.
      Puis, je me suis dit que M.Rioux avait droit à ses chimères même si elles semblent conforter les opinions réactionnaires.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 juin 2018 15 h 28

      M. David Cormier, je sais à quel autre chroniqueur vous faites référence, et vous avez raison. Cependant, «Le Devoir» compte d'excellents autres chroniqueurs, dont mes préférés :

      Louise Beaudoin
      François Brousseau
      Louis Cornellier
      Michel David
      Christian Desmeules
      Louis Hamelin
      Christophe Huss
      John R. MacArthur
      Jean-Benoit Nadeau
      Jean-François Nadeau
      et, pour finir,
      Christian Rioux