La grande illusion

Àla mi-décembre, les dirigeants des centrales syndicales avaient lancé un cri d’alarme devant la perspective de voir la CAQ former le prochain gouvernement. Après les années d’austérité libérale, la présidente de la CSQ, Louise Chabot, mettait la population en garde contre « les intentions à peine voilées de démantèlement caquiste de l’État ».

En fin de semaine dernière, Mme Chabot promettait plutôt de talonner le gouvernement Couillard d’ici les prochaines élections. « On n’en veut plus, d’un gouvernement qui va nous imposer des sacrifices insensés pendant les trois quarts de son mandat, alors que dans la dernière année il sort de son chapeau magique des lapins à coups de millions de dollars », a-t-elle déclaré. Bref, le Québec tomberait de Charybde en Scylla.

Manifestement, les syndicats ne sont pas sur la même longueur d’onde que la population. Selon le dernier sondage Léger-Le Devoir, la CAQ et le PLQ totalisent 68 % des intentions de vote, alors que les partis dits « progressistes », le PQ et Québec solidaire, n’en recueillent que 30 %.

De deux choses l’une : ou bien le penchant naturel pour la social-démocratie que certains prêtent aux Québécois est très exagéré, ou bien ces derniers ne croient pas que la capacité d’intervention de l’État soit sérieusement menacée. En réalité, il y a probablement un peu des deux.

Le PLQ et la CAQ sont peut-être situés à la droite du spectre politique québécois, mais ils n’ont pas grand-chose en commun avec ce qu’on appelle la droite aux États-Unis ou en Europe. Même si les compressions budgétaires des dernières années ont fait mal et auraient pu être échelonnées sur une plus longue période, le prétendu désengagement de l’État demeure très relatif.

Si besoin était, le « Bilan de la fiscalité au Québec », rendu public jeudi par le Centre de recherche en fiscalité de l’Université de Sherbrooke, montre que le Québec demeure de loin l’endroit où la fiscalité est la plus lourde en Amérique du Nord. Sur ce plan, il se compare plutôt à des pays comme l’Allemagne, la Norvège ou les Pays-Bas.

Aux yeux des dirigeants syndicaux, les baisses d’impôt annoncées par le gouvernement Couillard ou promises par la CAQ constituent du « gaspillage » et cet argent devrait plutôt être réinvesti dans les services publics. De plus en plus de contribuables croient toutefois que le vrai gaspillage consiste à engloutir année après année plus de milliards dans un système de santé qui ne donne aucun signe d’amélioration.


 

Depuis un demi-siècle, la question nationale a conditionné la dynamique politique québécoise, même dans les périodes où la possibilité d’un référendum sur la souveraineté était plus théorique que réelle.

Jusqu’à la création de Québec solidaire, le PQ était le refuge presque exclusif des électeurs qui se définissaient comme progressistes, et les gouvernements qu’il a fait élire ont globalement contribué à faire du Québec une société plus juste, même si des épisodes comme les décrets de 1982 ou les compressions budgétaires imposées par le gouvernement Bouchard en ont indisposé plusieurs.

Le programme qui a été adopté au congrès de septembre dernier est le plus social-démocrate depuis celui de 2005. Pourtant, les 19 % d’intentions de vote dont le sondage Léger-Le Devoir de décembre créditait le PQ constituent un plancher historique.

Jean-François Lisée a fait le pari de ne pas tenir de référendum et de proposer plutôt une alternative progressiste au gouvernement Couillard. Au vu des résultats, on peut se demander si le référendum était réellement le problème ou si c’est le modèle social proposé qui n’est pas au diapason de l’électorat.


 

Au début de la campagne référendaire de 1995, le camp du Oui avait lancé un manifeste intitulé Le coeur à l’ouvrage, d’ailleurs rédigé par M. Lisée, qui présentait la souveraineté du Québec comme un « projet de société » unique en Amérique du Nord, avec une fiscalité plus progressive, un filet social plus généreux, de meilleures protections pour les travailleurs, etc.

Mario Dumont et ses compagnons qui avaient claqué la porte du PLQ en 1992 ne pouvaient pas souscrire à cette vision aux antipodes de celle de l’ADQ, mais ils n’ont pas quitté la coalition souverainiste pour autant.

À l’instar de M. Dumont, de nombreux électeurs ont décidé de reporter ce débat à plus tard. Bien plus que l’idéal social-démocrate, c’est le ciment de la souveraineté qui a permis au Oui de recueillir près de la moitié des voix au référendum.

Pendant des décennies, la gauche québécoise a déploré que la fixation sur la question nationale occulte les enjeux sociaux et l’empêche de prendre son envol. Maintenant qu’elle n’est plus à l’ordre du jour, c’est à se demander si ce n’était pas une illusion.

31 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 13 janvier 2018 00 h 47

    On n'a pas les services que l'on mérite pour notre argent

    On est loin de la sociale démocratie au Québec par comparaison avec les bénéfices dont jouissent les citoyens des pays européens de la naissance à la mort: un mois de congé payé, la gratuité scolaire jusqu'au poste doctorat, les garderies gratuites, les pensions garanties à la retraite, la sécurité alimentaire, et j'en passe.
    C'est bien connu que les économistes de l'Université de Sherbrooke soient de conviction néolibérale et qu'ils ne ratent pas une occasion pour sonner l'alarme que les Québécois paient trop de taxes.
    Dans un contexte nord-américain où les pauvres sont délaissés à leur sort, peut-être. Mais c'est sûr qu'on n'a pas les services que l'on mérite pour notre argent, grâce au gaspillage et la largesse de l'état en matière de subventions aux entreprises privées et aux échappatoires fiscales.

    • Benoit Toupin - Abonné 13 janvier 2018 13 h 57

      "Si besoin était, le « Bilan de la fiscalité au Québec », rendu public jeudi par le Centre de recherche en fiscalité de l’Université de Sherbrooke, montre que le Québec demeure de loin l’endroit où la fiscalité est la plus lourde en Amérique du Nord. Sur ce plan, il se compare plutôt à des pays comme l’Allemagne, la Norvège ou les Pays-Bas."

      Le titre de cette étude me semble trompeur... C'est comme comparer le prix de différents paniers d'épicierie sans en regarder le contenu. Monsieur Legault nous a habitué à ce genre de demi vérité qui cache un terrible mensonge. Le PLQ et la CAQ nous vendent que payez moins de taxes et impôts égale plus de liberté... Un autre terrible mensonge. La liberté vient de ce qu'il nous reste lorsque les essentiels de la vie sont acquittés, le logement, l'éducation, les garderies, la santé, l'électrécité, le transport, etc... A cet égard le Québec est un premier de classe; une société plus égalitaire et plus juste. A qui profiterait de changer cette vision des choses?

      Depuis le début des années 2000, l'équilibre budgétaire est une préoccupation majeure des électeurs; en 2012 plus de 90% des voteurs ont opté pour un parti qui proposait le retour à l'équilibre budgétaire. Cette tendance a grandement influencé les choix politiques des électeurs qui ont fini par croire être au bord d'un gouffre alors qu'un redressement moins rigoureux et un sens normal des responsabilités auraient suffit à corriger le tir.

      Il n'en demeure pas moins que les québécois sont attachés à leur singularité d'une société plus égalitaire. Pour peu qu'ils reprennent confiance en leurs élus, que l'équité fiscale devienne une priorité et que le cynisme s'éclipse derrière la lucidité d'accepter les contraintes de la gouvernance, et tout peut changer.

      Soyons responsables et exigeons plus que des slogans creux et des demi vérités et surtout ne donnons pas de chèques en blanc comme au PLQ en 2014.

  • Marie Nobert - Abonnée 13 janvier 2018 04 h 18

    D'Émile Coderre à «Jean(("ne") pour QS) Émard»(!)

    Il est temps de jeter l'ancre. Les palimpsestes aux «nouvelles» encres écrits me tuent.
    Peu importe. Le futur «Raminagrobis» (proxémie confondue) fera «ses lois». Bien naïf celui qui pense que le droit de voter (action, résultat) va changer quelque chose. Si tel était le cas (sérieux), les gouvernements l'auraient aboli depuis des «lunes». Misère. @Michel David (très exceptionnelemt). Le titre coiffant votre «article» est «La grande illusion». Mystification serait... Bref. Toujours un plaisir de vous lire.

    JHS Baril

  • Jacques Lamarche - Abonné 13 janvier 2018 06 h 28

    La division aussi explique le recul de l'idéal socio-démocrate!

    M. David, nous avons eu droit encore ce matin à un brillant exposé, cette fois sur la courbe descendante du PQ. Toutefois, vous restez muet sur la division qui mine et désagrège la gauche québécoise!

    Le portrait politique était bien différent durant les belles années de Mario Dumont. Le PQ était seul sur la glace de la souveraineté. Puis QS est né en raison de tensions provoquées notamment par la recherche du déficit zéro de Lucien Bouchard. Si un chisme n'était survenu, il y a fort à parier que loin d'une illusion, l'ambitieux projet de société envisagé aurait pu dans l'opinion s'imposer! Et toute votre nalyse mériterait alors d'être repensée!

    Au lieu de vendre un pojet de société, les forces souverainistes se sont pendant vingt ans vilipendées et entre-déchirées! Elles ont même par leurs invectives discrédité l'idéal fixé. Plus récemment, la guerre s'est intensifiée et a laissé sur le champ de bataille d'autres blessés!!

    Toutefois, monsieur, votre chronique démontre la nécessité d'une réconcilition entre les deux partis souverainistes. Les clivages idéologiques et la polémique ethnique doivent cesser et céder le pas à une union sur le chemin qui mène à la conquête du pouvoir, d'abord à Québec, puis à Ottawa! Sinon ... !!!

    Jean-François Lisée et Gabriel Nadeau-Dubois, entre autres, portent une énorme responsabilité!

    • Georges Tremblay - Abonné 14 janvier 2018 05 h 03

      Bonjour M. Lamarche,
      Bravo. Vous êtes le premier à oser parler de réconciliation entre les deux partis souverainistes.
      Les choses se sont décantées depuis l'échec du premier essai.
      Les deux partis regardent s'éloigner la victoire qui semblait accessible.
      De plus, ils savent bien que la victoire et tout ce qu'elle permet peut redevenir possible.
      Il suffit d'un simple vote à l'intérieur des partis.

      Bien sûr, ce genre de votes se préparent.
      J'ai lu le beau livre de Gabriel Nadeau-Dubois: Tenir tête.
      J'y ai bien lu que GND est un savant organisateur qui sait informer ses partenaires en vue d'un vote.
      Sa présence me rassure.

    • Patrick Boulanger - Abonné 14 janvier 2018 14 h 29

      @ M. Lamarche

      « Si un chisme n'était survenu, il y a fort à parier que loin d'une illusion, l'ambitieux projet de société envisagé aurait pu dans l'opinion s'imposer! Et toute votre nalyse mériterait alors d'être repensée! »?

      M. Lamarche, j'ai l'impression que vous n'avez pas saisi la chronique de M. David. L'« illusion » du chroniqueur dans son texte se rapporte à l'idée que « la fixation sur la question nationale occulte les enjeux sociaux et l’empêche de prendre son envol ».

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 janvier 2018 07 h 16

    Dissiper l’illusion

    Si on en juge par le revenu disponible par personne, les Québécois sont devenus les citoyens les plus pauvres au Canada grâce à la gestion catastrophique de l’économie québécoise par les gouvernements libéraux de Charest-Couillard (alors qu’on était au 4e rang sous les gouvernements péquistes de Parizeau-Bouchard-Landry).

    Il est douteux que les Québécois, autant appauvris, souhaitent qu’on sabote le filet de protection sociale qui est leur seule protection contre la misère.

    Mais ils veulent un gouvernement qui s’occupe de l’économie ou du moins, qui prétend s’en préoccuper. Or les seules formations politiques dont le discours est orienté vers l’économie, ce sont le PLQ et la CAQ.

    Peu importe ce qu’ils proposent; comment savoir à l’avance qu’une réforme donnera de bons ou de mauvais résultats avant de l’avoir essayée ?

    Le mois dernier, je publiais le texte « La remontée du PQ passe par le discours économique » qui soulignait que le problème principal du PQ, c’est qu’il est incapable de souligner les avantages économiques indéniables de son programme politique.

    Je suggérais au PQ passer en revue les principaux éléments de son programme politique et d’étayer chacun d’eux avec des arguments économiques simples mais indiscutables.

    Ces arguments, je lui suggérais de les marteler devant tous les milieux d’affaires du Québec afin de saper la base électorale de la CAQ et du PLQ. L’important n’est pas d’en faire des indépendantistes mais de leur faire réaliser que les politiques économiques du PQ sont les plus efficaces et correspondent le mieux aux intérêts de leurs entreprises.

    • Georges Tremblay - Abonné 14 janvier 2018 04 h 42

      Bonjour M. Martel
      Je viens de lire le texte que vous citez: « La remontée du PQ passe par le discours économique »
      Depuis toujours, le mur infranchissable rencontré par les militants du PQ lorsqu'ils voulaient convaincre de voter "oui" se situait au niveau du "pain et du beurre"
      Bien des québécois, habitués à survivre, refusaient de faire un saut dans l'inconnu. Ils voulaient des garanties d'ordre économique. Tout le reste passait au second plan: Histoire, politique, fierté nationale etc,

      Vous avez raison M. Martel, le PQ devra sauter de plein pieds dans ce champ de discussions.
      Ce parti a fait de grands pas dans la réalisation d'un argumentaire solide et accessible: Mon PQ: https://pq.org/independance/#50-1-raisons-de-faire.

      Maintenant, il faudra un argumentaire très près des sous des gens.

  • François Beaulé - Abonné 13 janvier 2018 07 h 50

    Questionnement très intéressant mais mauvaise analyse

    Le PQ reste un parti indépendantiste en reportant un éventuel référendum à 2022, selon les promesses de son chef actuel. La stratégie de Lisée est un flop. Les Québécois ne veulent plus de référendum sur une indépendance que la claire majorité refuse. Pas plus en 2022 qu'en 2018.

    Un parti de gauche modéré n'a pas besoin d'une majorité absolue de votes pour prendre le pouvoir. Il en est différent pour obtenir un OUI majoritaire à un très hypothétique ennième référendum.

    L'indépendantisme de la majorité des progressistes leur bloque pour toujours l'accès au pouvoir. Je suis persuadé que les progressistes forment plus de 40% de l'électorat québécois. Certains d'entre eux votent libéral à défaut de mieux.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 janvier 2018 15 h 04

      Le cercle ‘vicieux’

      La majorité des Québécois ne veulent pas d’un référendum sur l’indépendance tout simplemen parce qu’ils sont contre l'indépendance.

      La première chose que devra faire un gouvernement péquiste est de rebâtir l’économie du Québec. Et la deuxième chose est de démonter aux Québécois que pour étendre cette bonne gestion à l’ensenmble de l’économie du Québec, il nous faut nous libérer du colonialisme canadien.