Être ou ne pas être Charlie

Cela se passait le 30 novembre dernier. Charlie Hebdo fêtait ses 25 ans dans une salle de l’Est parisien. S’il faut en croire les témoins, pour y accéder, il fallait montrer patte blanche et accepter d’être fouillé de la tête aux pieds. Il y avait dans la salle autant de policiers que d’invités.

Dans l’avant-dernier numéro de l’hebdomadaire, le journaliste Fabrice Nicolino explique avec moult détails comment, depuis un certain 7 janvier 2015, chaque fois qu’un membre de la rédaction part en reportage, il doit le faire avec une protection policière. Un « barnum de flics », dit-il. C’est vrai pour une simple interview comme pour un rendez-vous galant. Et le journaliste d’ajouter que, grâce notamment à ces égouts à ciel ouvert que sont les réseaux sociaux, les menaces de mort n’ont jamais cessé.

Pour l’ancien rédacteur en chef Philippe Val, la protection policière date même de 2006. Dès cette époque, Charlie avait commencé à payer le prix fort pour avoir eu le courage de reproduire les caricatures des confrères danois du Jyllands-Posten. CharlieHebdo était alors poursuivi en justice par des musulmans partisans d’une laïcité prétendument « ouverte ». Cela ne les empêchait pourtant pas de chercher à imposer en France cette règle d’or à laquelle ne déroge aucun pays musulman : l’interdiction de blasphémer. Val en est aujourd’hui à 11 ans de protection policière. Tout cela pour avoir soutenu un journal menacé par des fanatiques et son droit de caricaturer Mahomet comme on le fait depuis toujours en France avec Jésus, Bouddha, Marx ou n’importe quel franc-maçon.

Non, l’attentat terroriste contre Charlie Hebdo n’est pas un attentat parmi d’autres. À la différence des précédents, il met en cause le droit fondamental de critiquer et de rire de toutes les idées, y compris les religions, quitte à blasphémer. À quel titre en effet l’islam serait-il la seule religion qu’on n’aurait pas le droit de caricaturer ?

Ce n’est pas un hasard si cela se passe en France où, contrairement au Québec, le délit de blasphème a reculé dès le XVIIIe siècle avec Voltaire. On connaît la haine que vouaient nos punaises de sacristie au célèbre défenseur du chevalier de La Barre, condamné à mort pour anticléricalisme et blasphème.

On a parfois l’impression que cette haine est toujours vivace. Combien sommes-nous à nous émouvoir encore que des collègues soient obligés d’exercer leur métier à la pointe du fusil ? Et que dire de ceux qui vont jusqu’à laisser entendre que Charlie l’a cherché, sinon qu’ils sont les idiots utiles de l’islamisme ?


 

Au Québec, on me demande souvent ce qui distingue la laïcité du régime d’« accommodements » issu de l’Ancien Régime qui prévaut chez nous. À la différence de ce dernier, la laïcité ne protège pas que la liberté de religion, mais plus largement la liberté de conscience. Cela inclut bien sûr le droit de pratiquer la religion de son choix. Mais aussi le droit de ne pas croire et de refuser le diktat de ceux qui cherchent à imposer leurs règles à toute une « communauté ». L’État laïque défend donc avec la même énergie ces jeunes musulmanes à qui l’on impose le voile contre leur gré et que l’on traite de « putes » si elles portent une jupe.

Ajoutons aussi que, dans un État laïque, les politiciens ne renient pas la neutralité de l’État en criant « Allahu akbar » dans une mosquée pour flatter leur électorat dans le sens du poil. Que fera-t-on dire demain à ces politiciens qui, comme Philippe Couillard, n’ont même pas daigné participer à la grande manifestation du 11 janvier 2015 qui avait rassemblé à Paris une cinquantaine de chefs d’État et de gouvernement ?

« Dire “Je ne suis pas Charlie” revient à combattre pour son propre esclavage », écrit fort justement le philosophe Raphaël Enthoven. Le regretté Pierre Falardeau aurait évoqué La Boétie et la servitude volontaire. Reconnaissons-le, depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, nos libertés ont reculé en France comme au Québec. Celui qui a la lucidité de dire, avec nombre de libres-penseurs musulmans comme Kamel Daoud, que l’islam est une religion en crise qui a des problèmes avec la violence, la sexualité, l’apostasie et la laïcité risque aujourd’hui de se voir traîner dans la boue et traiter d’islamophobe. Si cette islamophobie désigne certes des discriminations réelles, elle sert aussi de tarte à la crème afin de museler tout débat véritable.

Qu’on se le dise, ceux qui méprisent les musulmans aujourd’hui, ce ne sont pas les journalistes de Charlie Hebdo. Ce sont plutôt ceux qui pensent qu’il faut sans cesse les plaindre, leur accorder un traitement particulier et des « accommodements ». Pour nombre de « progressistes » bon teint, qui de leur hauteur considèrent les religions comme une relique du passé, les musulmans ne seraient que des citoyens « arriérés » qui finiront bien par « évoluer », disent-ils en coulisses. Bref, des éternels mineurs incapables de vivre sans être sous la coupe de leur « communauté », inaptes à exercer leurs pleins droits de citoyens. Il faudrait donc les protéger coûte que coûte de la critique. Ce à quoi aucune société libre ne saurait pourtant se résoudre.

À quand une Journée nationale de soutien à Charlie Hebdo ?

41 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 12 janvier 2018 01 h 35

    Il ne faut pas céder au chantage islamiste.

    En effet, l'islamophobie «sert de museler tout débat véritable.» Les bienpensants font de l'aveuglement volontaire en acquiesçant au chantage islamiste. La liberté de conscience est menacée par les diktats d'une religion qui veut imposer l'interdiction de blasphème à la communauté internationale. La liberté de parole est primordiale dans une société civilisée.

  • Gisèle Filion - Abonnée 12 janvier 2018 02 h 48

    Liberté de conscience dites-vous ?

    La liberté de conscience ! Oui c’est bien elle qu’il faut sauvegarder. Celle qui donne le droit à quiconque de refuser les diktats religieux, surtout quand des religions menacent de représailles jusq’après la mort, ceux qui ne leur obéissent pas.

    La liberté de conscience mériterait bien qu’on interdise aux religions de faire de telles menaces, tout comme la loi interdit les menaces et le chantage.

    Vivement la laïcité qui respecte les religions qui respectent la liberté de conscience.

    • Hélène Somma - Abonnée 12 janvier 2018 11 h 03

      Je vous ferais remarquer que cette liberté de parole ne s'applique qu'à un seul groupe! Comment pouvez-vous parler de liberté de parole en France ou au Canada, quand on sait très bien comment l'humoriste Dieudonné continue d'être honteusement trainé devant les tribunaux! Liberté de parole? Fait l'affaire d'un petit groupe, c'est tout. Hélène Somma

    • Gisèle Filion - Abonnée 12 janvier 2018 13 h 12

      La liberté de parole oui, mais pas celle d'inciter à la haine, à la violence contre des personnes. Ça non.

      Dieudonné n'a-t-il pas été condamné par un tribunal ?
      Pour critique d'idéologie ou pour incitation à la haine ?

      Critiquer une doctrine ce n'est pas la même chose qu'inciter des gens à en haïr d'autres. Voilà les limites de la liberté d'expression.

      Tout est dans la nuance...

      Liberté totale de critiquer les doctrines, mais dans les limites qui sont celles de ne pas inciter à la haine de personnes.

      Et les journalistes de Charlie Hebdo seront bien gardés .

  • Pierre Desautels - Abonné 12 janvier 2018 06 h 39

    Les larmoiements.


    "Reconnaissons-le, depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, nos libertés ont reculé en France comme au Québec."

    Encore les larmoiements de Christian Rioux. Dans la vie de tous les jours des Québécois, quel changement pourrait-il nommer? Nous sommes de pauvres victimes qui n'ont plus le droit d'exprimer nos opinions librement? Franchement.

    Et pour cette fameuse marche, Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières dénoncait : "Nous ne devons pas laisser les prédateurs de la liberté de la presse cracher sur les tombes de Charlie Hebdo.”

    En effet, de nombreux chefs d'État y étaient invités (dont la Russie) qui sont au bas du classement de l'organisation pour la liberté de presse. Cette manif était un festival de l'hypocrisie, déguisé en appui à Charlie Hebdo.

    • Gilbert Turp - Abonné 12 janvier 2018 10 h 12

      Vous ètes chanceux de vous sentir libre. Je vous envie.
      Personnellement, je vis un sentiment de perte de liberté progressive qui m'inquiète de plus en plus.

    • Pierre Desautels - Abonné 12 janvier 2018 14 h 52

      @Gilbert Turp

      Perte de liberté progressive? Mais encore? J'ai déjà posé la question et personne ne peut répondre précisément.

  • Michel Lebel - Abonné 12 janvier 2018 07 h 06

    La critique pour tous!


    Si je comprends bien cet article quelque peu confus, Charlie Hebdo serait à l'abri de toute critique. Il me semble que ce n'est pas là la ligne éditoriale de ce journal satirique. Je veux bien défendre son existence, mais il est soumis à la critique comme tout média.

    Quant à la laïcité à la française, ce n'est pas le modèle à suivre pour le Québec. De toute façon, ce modèle marche bien mal en France même.


    M.L.

    • David Cormier - Abonné 12 janvier 2018 10 h 17

      Il y a une marge, je crois, entre la critique et les menaces de mort!

    • Jean-Marc Cormier - Abonné 12 janvier 2018 11 h 28

      Comme il y a toute une marge, je dirais même une page complète, entre la critique et la mise à mort infligée à des journalistes usant de la satyre.

    • Michel Lebel - Abonné 12 janvier 2018 15 h 04

      @ David Cormier,

      En écrivant mon commentaire, je ne pensais aucunement aux menaces de mort vis-à-vis les journalistes de Charlie Hebdo. Je ne suis évidemment pas d'accord avec celles-ci. Je pensais uniquement aux critiques habituelles, non violentes, que l'on peut adresser à tout média. Pas plus.

      M.L.

    • David Cormier - Abonné 12 janvier 2018 16 h 05

      Vous avez entièrement raison, monsieur Cormier!

      (Je digresse, mais nous sommes de lointains cousins, descendants de Robert, arrivé à Port-Royal en 1644.)

  • Yvon Pesant - Abonné 12 janvier 2018 07 h 18

    Voilà!

    Je suis de ces mécréants que l'extrémisme religieux, quel qu'il soit, exaspère au plus haut point. Ça vaut pour toutes les religions.

    Mais qu'est que je suis tanné de nous voir traiter d'islamophobes dare dare dès que nous faisons valoir que, dans une société comme la nôtre, nous ne tenons en aucune manière à ce que l'islam s'impose partout à nous par le biais de sa victimisation ad nauseam ou autrement. Il y a quelque chose d'indécent et d'irrespectueux là-dedans.

    • Gisèle Filion - Abonnée 12 janvier 2018 09 h 59

      "Il y a quelque chose d'indécent et d'irrespectueux là-dedans".

      Vous avez tout à fait raison.