Le mot «F--k» n’est plus vulgaire!

Il y a quelques jours, on apprenait que le Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR), l’organisme chargé de décider des plaintes à l’égard des écarts de langage sur les ondes, estimait que « le mot “fuck” entendu à la radio n’a pas en français la même connotation vulgaire qu’en anglais ». On peut certes convenir que nous vivons désormais dans une société qui se formalise moins de tels propos extrêmes. Mais cette décision illustre la tendance à restreindre la portée des codes volontaires mis en place afin de discipliner les radios et les télévisions traditionnelles. Il devient en effet de plus en plus difficile d’appliquer les normes destinées à nous protéger contre les « gros mots », alors que sur Internet de pareils propos circulent sans balises.

Concurrence des réglementations

Ce phénomène, qui délégitime les normes sur le langage vulgaire ou qui ruine la légitimité des lois nationales, s’appelle la concurrence des réglementations. Par sa capacité de se superposer aux territoires nationaux, Internet engendre des conditions par lesquelles les lois territoriales se retrouvent en concurrence avec les règles qui s’appliquent par défaut dans les espaces du réseau des réseaux.

Le CCNR a été mis en place par l’Association canadienne des radiodiffuseurs à la suite d’une demande du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). Le CRTC est investi par la loi de la mission de surveiller et de réglementer tous les aspects du système de radiodiffusion. Mais pour compenser une pénurie de moyens, le CRTC a choisi de laisser à une instance volontaire mise en place par les diffuseurs le soin de décider en première ligne du bien-fondé des plaintes relatives aux écarts dans les émissions de radio ou de télévision. Comme le relevait récemment Naël Shiab dans une enquête publiée par L’Actualité, le CCNR reçoit de plus en plus de plaintes, mais le nombre de blâmes est en chute libre ! Depuis quelques années, cette régulation volontaire du langage cru n’impose que quelques balises applicables uniquement dans les cas extrêmes.

Les législations sur les médias électroniques ont été édictées à une époque où les sons et les images entraient dans « tous les salons de la nation ». Cela pouvait justifier d’imposer des règles beaucoup plus strictes que celles qui étaient jugées nécessaires ou légitimes pour les propos diffusés dans les médias écrits. La généralisation de la réception en ligne a changé les conditions dans lesquelles s’apprécie la nécessité de réglementer les médias. Chacun a désormais la faculté d’écouter ou de regarder les propos et les images qui lui sont offerts. Notre capacité de nous soustraire aux contenus qui ne correspondent pas à nos goûts et valeurs est pratiquement illimitée. Cela change les évaluations que l’on fait à l’égard de la légitimité des règles destinées à policer ce qui se dit dans les médias.

La réglementation de la teneur des propos diffusés sur les ondes vise dorénavant un environnement médiatique en concurrence avec Internet. Internet devient la voie dominante d’accès aux émissions de radio et de télévision. Internet est un environnement qui met en concurrence les différentes régulations des paroles et des images. Par le haut niveau de maîtrise qu’il confère aux individus de choisir de s’exposer ou non à certains contenus, mêmes extrêmes, l’environnement cyberspatial place les réglementations des contenus, comme celles s’appliquant jadis aux radios et aux télévisions, en situation de concurrence avec les règles beaucoup plus permissives prévalant sur le Web. Cela contribue à délégitimer les mesures destinées à policer le langage sur les ondes.

Déficit de légitimité

La place que prend Internet dans l’environnement médiatique change les conditions de fonctionnement des diffuseurs traditionnels. Dans un tel contexte, faut-il s’étonner que le CCNR hésite à blâmer les diffuseurs tenus à des règles plus strictes alors que ceux-ci sont en concurrence directe avec des diffuseurs qui sont exemptés de pratiquement toutes les contraintes ? Persister à imposer à ceux qui diffusent en dehors d’Internet, par les moyens traditionnels que sont les ondes FM, des exigences qu’on n’a pas le courage d’imposer sur Internet a pour conséquence de délégitimer toute la réglementation destinée à assurer le civisme ou les équilibres dans les médias.

Ceux qui se désolent de la détérioration du langage dans les médias ou s’inquiètent de la prolifération des « radios poubelles » doivent prendre leur mal en patience ! Si la tendance se maintient, l’étiolement des quelques normes qui prétendent encore imposer une certaine discipline dans les espaces médiatiques ira en empirant.

9 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 novembre 2017 04 h 17

    La différence

    En anglais, quand une personne dit fuck, on a bien entendu fuck. Mais en français, on ne sait jamais si la personne a dit fuck ou phoque. C’est là la différence.

    L’ado québécois dira à ses colocs « Phoque, encore du macaroni au fromage » là où le Parisien dira « Putain, pas encore du macaroni ». C’est pareil.

    • Jean-Louis Ostrowski - Abonné 14 novembre 2017 09 h 14

      On peut remplacer "ouate de phoque" par "duvet de béluga", comme ça plus de confusion.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 novembre 2017 09 h 19

      … Quant à l’expression ‘Je suis tout phoqué’, tout le monde sait que cela signifie ‘je suis aussi mêlé qu’un animal marin sur une banquise’.

    • Raymond Labelle - Abonné 14 novembre 2017 11 h 40

      M. Martel, je vois que vous envisagez comme improbable que le macaroni offert à l'ado parisien soit au fromage - fine connaissance des distinctions culturelles!

    • Raymond Labelle - Abonné 14 novembre 2017 12 h 08

      Sachant l'émotion que peut susciter le coton d'otarie ou d'autres substances apparentées, on peut comprendre son évocation en des circonstances où la contrôle de la raison relâche son attention.

  • Raymond Labelle - Abonné 14 novembre 2017 11 h 48

    Titre paradoxal.

    Coton d'otarie! Si le mot n'est plus vulgaire, il ne devrait alors pas être nécessaire de ne pas l'écrire en toutes lettres.

    Le chroniqueur n'a toutefois pas la pudeur trop légaliste, heureusement - tout en étant très instructif sur l'état du droit.

  • Nadia Alexan - Abonnée 14 novembre 2017 12 h 38

    Un minimum de civilité requise en relations humaines!

    La dégradation de la politesse dans l'utilisation de la langue parlée et écrite est triste. Il ne faut jamais accepter «la vulgarité» comme normalité. Les gens qui en recours aux expressions vulgaires démontrent leur manque de vocabulaire et en plus, ils trahissent leur manque de classe et le minimum de civilité requise en relations humaines.

  • Marc Therrien - Abonné 14 novembre 2017 18 h 35

    Et qu'est-ce qui explique la différence?


    (...) « le mot “fuck” entendu à la radio n’a pas en français la même connotation vulgaire qu’en anglais ». Mais pourquoi? Je serais intéréssé de savoir ce qui peut faire la différence. Intuitivement, je dirais le puritanisme anglo-saxon.

    Et aussi, quel serait le mot français le plus vulgaire qui ne saurait être toléré sur les ondes? Serait-il relié à la religion ou à la sexualité?

    Marc Therrien

  • gaston bergeron - Abonné 14 novembre 2017 21 h 06

    Tout est dit, le registre linguistique, c'est

    une question d'éducation et de civilité.