Chronique d’un fan d’«Occupation double»

Cette semaine, Julie Snyder m’a appelé pour sensibiliser des participantes d’Occupation double en regard d’enjeux liés au racisme. Il faut que je vous en parle.

Lundi après-midi, je lis que deux participantes d’OD, Joanie et Élodie, ont entretenu des propos racistes. Chacune d’entre elles a utilisé le mot « nègre ». Dans un cas, Élodie et Joanie sont au bord d’une piscine et aperçoivent des Indonésiens qui travaillent dans une rizière. Elles disent se sentir comme des maîtres devant des esclaves. Élodie dit : « Ils travaillent comme des… Le mot “nègres”, c’est plate à dire. »

À une autre occasion, Élodie et Joanie font la vaisselle et Joanie dit : « Pourquoi on s’impose ça, nous autres ? On n’est pas des n… Oh, j’allais dire de quoi de raciste. On n’est pas des nègres. »

Ces propos ont été diffusés sur OD La nuit, la version Web de l’émission contenant des extraits inédits. Des internautes ont capté les images contenant ces propos et les ont partagées sur les médias sociaux.

C’est dans ce contexte que j’ai reçu un appel de Julie Snyder, productrice d’OD. Elle m’a parlé de l’incident, m’a posé des questions sur l’interprétation que j’en faisais et m’a demandé de m’entretenir avec elle, Élodie et Joanie par téléphone pour discuter des enjeux que soulèvent leurs propos.

Lundi, 23 h 20, drôle de bénévolat : entretenir une conversation téléphonique avec Julie Snyder, Élodie et Joanie. Expliquer que le mot « nègre » est à proscrire parce qu’il a historiquement été utilisé pour désigner péjorativement les Noirs.

J’ai aussi expliqué à Joanie que le fait même d’associer mentalement les Noirs à une tâche qu’elle juge ne pas être à sa hauteur est raciste.

« Mais je suis une personne empathique ! » « Le premier gars que j’ai embrassé est Noir ! » « Je regarde Trevor Noah. Toi, tu le connais-tu ? » Ça ne change rien, les filles.

Le problème avec l’idée du racisme, c’est qu’on l’associe généralement aux actes intentionnels de vilains. Pensons KKK et néonazis. On s’imagine donc que le racisme est le pire des délits, dont on ne peut jamais soi-même être l’auteur.

Le racisme le plus courant est pourtant un phénomène ordinaire qui se manifeste dans nos petits gestes et pensées quotidiens, même quand on a de bonnes intentions. Un peu comme des blagues de mononcles sexistes. Son impact est néanmoins blessant ou autrement préjudiciable pour les personnes qui en sont victimes. De moins bons emplois, par exemple.

En principe, on devrait pouvoir examiner le racisme avec curiosité puisqu’il fait partie de l’expérience humaine. Or, en raison de l’idée impardonnable qu’on en a, la personne qui en est l’auteure a souvent de la difficulté à concilier qu’elle puisse à la fois être une bonne personne et entretenir des pensées ou des propos racistes.

À mon avis, c’est ce qui explique que, dans la vidéo d’excuses qu’OD a publiquement partagée quelques heures après notre conversation, on voit Élodie et Joanie, la mine déconfite, tenir des propos maladroits. À mon sens, leurs excuses reflètent la difficulté de l’introspection à laquelle elles sont confrontées et l’état de l’apprentissage qu’elles amorcent.

L’indignation face aux propos de Joanie et d’Élodie est légitime. Mais il ne faudrait pas non plus faire d’elles des boucs émissaires. Après tout, OD est une téléréalité. Ironiquement, cet incident nous aura permis d’examiner une partie de… notre réalité.

De toute manière, Julie Snyder et son entreprise ne sont-elles pas les premières responsables de cet incident ? Oui. Et elles l’assument.

Des explications que j’ai reçues, je comprends que la monteuse a bâclé le travail de filtrage qui était de sa responsabilité. Elle sera désormais « affectée à d’autres tâches » et il y aura deux personnes responsables du montage.

Des impressions que je tire des interactions que Julie Snyder et moi avons eues, je comprends qu’elle ne connaît pas tous les tenants et aboutissants du racisme. Elle a par contre tenu à s’en informer à travers nos échanges et a insisté pour qu’on en discute mercredi à l’émission OD +, dans laquelle des chroniqueurs commentent ce qui se passe chez les participants d’OD. Il aurait été facile de publier un communiqué et d’exiger des excuses des participantes, sans plus. On a même déjà vu des producteurs de sa trempe nier leur faute dans des circonstances similaires. L’idée de profiter de l’occasion pour discuter ouvertement de racisme est à saluer.

Enfin, le travail de Productions J n’est pas terminé, sachant qu’OD est l’émission la plus regardée chez les 18-34 ans. Nos croyances et jugements, qui incluent parfois le racisme ou encore le sexisme, prennent racine dans la culture qu’entretiennent entre autres nos médias et notre télé. Les producteurs des émissions les plus regardées contribuent donc à façonner qui nous sommes collectivement. À quand des émissions qui allient cotes d’écoute et contenu éducatif ? Voilà le plus grand défi.

33 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 13 octobre 2017 04 h 38

    Pas le même film

    Là où je travaillais, je croisais quotidiennement des Haïtiens de la vieille génération.

    Et ils se saluaient en se disant: "Mon nègre".

    Comme Julie, j'ai craint l'affront à l'honneur et la mort pour châtiment.

    Comme Julie, j'ai convoqué ces compères pour remédier à l'outrage.

    Or, mes deux "granmouns", m'ont expliqué qu'entre eux, "nègre" signifiait "vrai homme".

    Quelques mois plus tard, je fréquentais des Latinos. Des "locos" - "fous". Même contexte, mêmes explications.

    Et j'ai compris que le respect repose sur l'attitude, pas dans la rectitude.

    • Gaétan Fortin - Abonné 13 octobre 2017 11 h 00

      Sedar Senghor* n'a-t-il pas écrit "Éloge de la négritude" ?

      ---

      *Président du Sénégal, membre de l'Académie française -
      pour ceux qui l'ignoreraient.

    • Élisabeth Germain - Abonnée 13 octobre 2017 13 h 06

      Désolée, mais il me semble qu'il y a des choses que vous ne comprenez pas.
      D'abord, que depuis plusieurs dizaines d'années les Noirs se sont mis à exiger le respect et à refuser le mot "nègre", précisément parce qu'il était chargé de mépris de la part des blancs. Si vous croyez que j'exagère, rappelez-vous les discriminations et interdictions de toutes sortes à leur égard.
      Ensuite, que les personnes noires (ou de couleur) qui ont retrouvé leur dignité et leur fierté peuvent fort bien utiliser ce terme entre elles justement parce qu'elles ont dépassé l'autodévalorisation et la retournent en affirmation de soi.
      Enfin, que lorsque des personnes blanches utilisent le mot n*** en toute insensibilité et ignorance, c'est qu'elles sont encore tristement loin de prendre conscience des inégalités profondes qui traversent le Québec et le monde. Voilà bien le petit racisme ordinaire et désespérant que Fabrice Vil a la générosité de nous expliquer sans hargne et avec sérénité.
      En espérant que ses propos soient reçus avec une écoute véritable.

    • Jean-Philippe Delorme - Abonné 13 octobre 2017 15 h 37

      Ça prend bien 'une belle gang de blancs' pour revendiquer tous azimuts la légitimité de leur droit à désigner une personne à la peau noire du nom de 'nègre' : Bande de blancs, va!

  • Léonce Naud - Abonné 13 octobre 2017 05 h 34

    Impérialisme linguistique anglo-américain

    Le chroniqueur se fait ici le fourrier de l'impérialisme linguistique anglo-américain. En langue française, le mot "nègre" n'a pas la même connotation négative que le mot "nigger" en argot anglo-américain. Donc nul besoin de repentance dans ce cas-ci. Voir là-dessus Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, etc.

    • Eric Lessard - Abonné 13 octobre 2017 10 h 13

      J'ai entendu le mot nègre plusieurs fois au Québec, et je peux vous dire que ce n'était jamais une éloge, mais plutôt une injure.

      Je peux vous dire que l'intolérance existe au Québec. Je me suis fait traité de fif des centaines de fois et je peux vous dire que ce n'est pas agréable.

    • Julien Prud'Homme - Abonné 13 octobre 2017 15 h 18

      M. Naud, c'est vous qui exagérez. Si des gens comme Césaire et Senghor ont ressenti le besoin de s'approprier (i.e. d'en changer le sens) le mot 'nègre', c'est précisément parce qu'il était injurieux. Et la réalité, c'est que malgré quelques contre-exemples intracommunautaires, leur entreprise n'a pas abouti et que le mot 'nègre' est resté un terme injurieux. Des exemples de ça, il n'en manque pas.

      C'est commode, de s'opposer à la "rectitude politique", mais ça ne peut pas justifier n'importe quoi, et ça ne suffit pas à nier la réalité.

    • Maxime Parisotto - Inscrit 13 octobre 2017 17 h 03

      ouais...traiter quelqu'un de sale n**** me semble être un bonne grose insulte, alors si, en français c'est péjoratif.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 octobre 2017 19 h 01

      M. Lessard,

      Nous sommes en 2017 et bientôt en 2018. Personne ne dit des choses pareilles, quelque soit l’ethnie, la race, l’orientation sexuelle ou la couleur. Ceux qui le font, sont tout simplement des idiots. Et les idiots ne manquent jamais, quelque soit l’ethnie, la race, l’orientation sexuelle ou la couleur. Ce n’est pas de leur faute, ils ne sont pas assez intelligents.

      Ceci étant dit, lâchez-nous SVP avec la Sainte rectitude politique. Allez vivre en français dans le ROC et vous allez entendre des insultes de la même dimension que celles de « nè*** » et mêmes pires à moins que vous soyez déjà assimilés (99% des francophones hors Québec le sont à moins d’être venus directement du Québec ou d’un autre pays francophone). Le Canada anglais est tout simplement francophobe, « OPP » oblige.

      D’un Franco-Ontarien, un nègre blanc d’Amérique de 3e génération pour les « Anglos » et qui n’a jamais eu froid aux yeux de le dire tout haut :

      « I'm a frog Kiss me, And I'll turn into a prince suddenly ». (Mes excuses sincères à Robert Charlebois)

    • Hermel Cyr - Abonné 13 octobre 2017 19 h 04

      M. Parisotto... bien sûr que "sale nègre", c'est très péjoratif ... mais est-ce que "sale Noir" l'est moins ?

      "Juif" n'est pas péjoratif, mais "sale Juif" c'est péjoratif.

      Que cherchez-vous à démontrer ?

    • Jean-Philippe Delorme - Abonné 14 octobre 2017 11 h 39

      Ben oui M. Cyr, "Sale nègre" est plus péjoratif que "Sale noir". Personne ne dit "Sale noir".
      On n'est pas au niveau du 'Code criminel' ici ; on est au niveau de l'indélicatesse et du 'savoir-vivre'. Ce n'est pas 'légalement obligatoire'....
      Et vous avez le droit le plus strict de vous plaindre que vous trouvez la rectitude 'fatigante' et peu vous soucier de ce que vous dites peut faire aux autre.
      C'est une question de consensus ; pas de 'lexicographie'.

  • Clermont Domingue - Abonné 13 octobre 2017 10 h 06

    Nigger,nègre,noir.

    Il y a deux générations,j'ai appris à l'école que Caĩn, le meurtrier d'Abel,était l'ancêtre des Noirs. Il faut beaucoup de temps pour se débarrasser des vieux préjugés.

    Les Québécois d'aujourd'hui ne sont pas racistes.Considérons l'attitude et non le vocabulaire.

    Reconnaissons cependant qu'un patron engagera sa fille avant un étranger quelle que soit sa couleur.

  • André Savard - Abonné 13 octobre 2017 10 h 13

    traite négrière

    Suivant cette logique, doit-on proscrire l'épithète "négrier". Si les participantes avaient dit: "On se croit en pleine traite négrière", puisqu'on n'a pas droit au substantif on devrait pas avoir droit au qualificatif. Il est incroyable de voir des spécialistes en raciologie désormais régenter l'usage des mots et disitinguer l'usage coupable de l'usage humaniste, le bon usage qui nous enseigne que l'humanité est une. Des chroniques sont signées à ce sujet et la vertu tatillone multiplie les bulles épiscopales.
    André Savard

  • André Joyal - Abonné 13 octobre 2017 10 h 31

    Me pas en faire un drame; saprée rectitude politique!

    Je suis bien d'acord avec M. L.Naud.

    Il y a une trentaine d'années, dans un cours, j'enseignais la théorie de la avaleur travail des économistes classiques (incluant Marx). À un moment donné, je dis: «Vous aurez beau travaillerr comme un nègre, si votre produit ne sert à rien, il n'aura aucune valeur».

    Or, j'avais 4 étudiant africains (avec qui j'étais en très bons stermes, étant tiers-mondistes). Les «blancs» se retourent vers eux qui ne réagssent pas. Le plus déluré des «non noirs» , pour mettre tout le monde à l'aise, leur demande s'ils savent ce qu'est «un plan de nègre». il dû leur expliquer et ils n'ont rien compris. Savez-vous ce qu'est un «plan de nègre» M.VII? C'est une vieile blague, pas du tout raciste.

    Tous mes étudiants ,noirs et blancs, ont compris que, ni moi ni l'humoriste, n'étions racistes.Vous, M. VII le comprenez-vous?

    Est-ce que je faisais du racisme à l'envers quand, durant les premiers cours lorsque j'avais des étudiants africains ou haïtiens, je les vouvoyais, alors que je tutoyais tous les blancs? Je craignais, qu'en les tutoyant, qu'il aient l'impression que je les dévaluais.Alors, avant de les tutoyer, j'attendais qu'ils puissent constater que je les mettais sur le même pied que les autres.

    L'humour est plus facile à accepter quand on n'est pas complexé,n'est-ce pas?
    je ne regarde jamais OD, mais en vous lisant je me suis dis: «ya rien là!»

    Un jour,dans le métro, j'ai entendu un jeune haïtien se moquer de ce qu'il désignait comme étant des «Whites»et, pour ce faire, il imitait notre accent. Raciste ce jeune haïtien? Je vous laisse répondre.