Crosby et le privilège blanc

Cet été, Dany Laferrière a dit au Devoir : « Pour extirper le racisme dans une société ou dans une ville, il faut interpeller surtout ceux qui n’en souffrent pas, pas les ostracisés. C’est comme pour les tremblements de terre, il faut aller chercher des forces neuves pour s’en sortir, des gens qui n’en sont pas victimes pour aider ceux qui en souffrent et à qui cela pose problème. »

Cette semaine, Sidney Crosby avait une occasion de jouer le rôle d’allié dans la lutte contre le racisme. Il a échoué.

Rappelons le contexte : aux États-Unis, quelques athlètes de la Ligue nationale de football (NFL), dont au premier chef Colin Kaepernick, un ancien quart-arrière des 49ers de San Francisco, ont manifesté en s’agenouillant lors de l’hymne national américain.

Ces footballeurs, en majorité noirs, ne se rebellent ni contre leur drapeau ni contre leur nation. Ils s’opposent au racisme systémique, et plus particulièrement au profilage racial et à la brutalité policière, qui sévit aux États-Unis.

L’affaire soulève les passions. Donald Trump s’en mêle, qualifiant même les footballeurs protestataires de « fils de putes ». La position de Trump suscite la désapprobation des joueurs et d’équipes de la NFL, ainsi que de la ligue elle-même. Plusieurs médias se lancent dans une campagne de désinformation, ignorant le véritable message des protestataires. Le site Breitbart, voilant à peine son racisme, les appelle même des « dégénérés antiaméricains ».

Pendant cette tourmente, une autre du même ordre : Stephen Curry, joueur vedette des Warriors de Golden State, champions de la NBA, déclare qu’il ne souhaite pas visiter la Maison-Blanche, contrairement à ce que veut la tradition en faveur des équipes championnes des ligues professionnelles américaines. Curry ne souhaite pas cautionner les actions de son président. Et voilà que Trump se saisit de Twitter pour annoncer de façon cavalière qu’il retire son invitation aux Warriors. La réaction de Trump déclenche l’ire de nombre de joueurs et entraîneurs de la NBA.

Alors que 70 % des joueurs de la NFL sont Noirs, pourcentage qui augmente à 74 % dans la NBA, il est difficile de ne pas voir dans cette situation une stratégie de Trump pour alimenter la division raciale aux États-Unis.

Tous les athlètes noirs n’ont pas verbalisé leur opposition à Trump. D’ailleurs, certains opposants aux protestataires diraient que P.K. Subban a pour sa part affirmé que par respect, il ne s’agenouillerait pas devant le drapeau américain. En désaccord avec ces propos de Subban, je considère toutefois qu’on ne peut exiger de chaque Noir qu’il porte la pression de la lutte contre le racisme. Subban a déjà dit qu’il est aux prises avec des incidents de racisme au hockey depuis l’âge de trois ans et demi. Souvenons-nous qu’un commentateur sportif a déjà commis un lapsus, suggérant que Subban devrait jouer au hockey « the white way ». Déjà jugé « trop flamboyant » par la Sainte-Flanelle, quel prix aurait à payer Subban s’il devait s’agenouiller devant le drapeau américain ?

De là l’importance du privilège blanc. Il permet, notamment, de s’opposer au racisme sans avoir à en subir les foudres. Qu’a fait Sidney Crosby, champion de la LNH ? Il a banalisé la gravité de la souffrance vécue par les Noirs en résultante des propos de Donald Trump.

Dimanche, les Penguins de Pittsburgh ont publié un communiqué annonçant qu’ils acceptaient l’invitation de visiter la Maison-Blanche. Le lendemain, Crosby a mentionné qu’il s’agissait « d’un grand honneur d’y être invité ». Pis encore, il a ajouté qu’il n’y avait « pas eu tant de discussion à ce sujet » au sein de son équipe. Le privilège blanc en action : ça ne se passe pas dans ma cour, pourquoi en parler ?

Les Penguins de Pittsburgh et Sidney Crosby ont tout à fait le droit de visiter la Maison-Blanche. Et soutenir la lutte contre le racisme n’exige pas de tout faire, tout le temps, contre le racisme. Néanmoins, au nom de l’exercice de leurs propres droits et libertés, il arrive trop souvent que les personnes blanches se désengagent de la lutte contre le racisme. Parce qu’elles n’en sont pas victimes.

Au milieu d’un débat polarisé qui oppose Donald Trump aux athlètes noirs, Crosby ne pouvait ignorer que ses déclarations, en tant que meilleur joueur de hockey au monde, ont du poids. Il n’est pas obligé de traiter Donald Trump de voyou (« bum »), comme l’a fait le basketteur Lebron James. Toutefois, considérer l’invitation de la Maison-Blanche comme étant tout aussi honorable qu’elle le serait dans le cours normal des choses légitime la position de Trump et discrédite les revendications des Noirs.

Les entraîneurs de la NBA Steve Kerr et Gregg Popovich, tous deux Blancs, ont compris la pertinence de leurs critiques du gouvernement Trump et se sont prévalu de leur leadership en ce sens. Crosby, lui, a cru ignorer le débat. Dans les faits, il a soutenu le mauvais camp.

27 commentaires
  • Gaetane Derome - Abonnée 29 septembre 2017 02 h 06

    En parlant de privilégiés..

    Ces sportifs de la NFL même en majorité de couleur,gagnent des millions alors ils sont plutôt dans une classe a part.
    Je crois que les américains sont très patriotiques alors respecter leur drapeau et leur hymne national n'est pas trop demandé.Il y a d'autres moyens pour ces athlètes de s'exprimer s'ils le veulent mais en dehors du terrain(de leur travail).
    Cependant je n'approuve pas les propos que M.Trump a tenu envers ces athlètes.

    Tant qu'a Sidney Crosby je trouve que vous le jugez bien sévèrement et par ailleurs donnez l'absolution a P.K. Subban...comme quoi certains sont privilégiés pour une raison ou une autre.

    • Nadia Alexan - Abonnée 29 septembre 2017 11 h 55

      On acceptant l'invitation de la Maison-Blanche, Sidney Crosby démontre une méconnaissance inacceptable de la barbarie de Trump. Les joueurs refusent de se plier au racisme systémique aux États-Unis. C'est la seule façon de protester pacifiquement.
      Il faudrait que ce drapeau reflète la dignité et la sécurité de tous les citoyens pour qu'il mérite leur respect.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 29 septembre 2017 14 h 23

      Je suis d'accord avec vous Mme Alexan, Sidney Crosby a fait preuve de méconnaissance. Et il y a lieu de dénoncer le président: une autre incongruité de sa part, pour rester polie.

      Par ailleurs, l'«absolution» de P.K. Subban par M. Vil comme le dit M. Derome est plutôt bizarre. M. Vil affirme même que la responsabilité de la lutte contre le racisme relève davantage des Blancs que des Noirs, pour excuser P.K. Subban. Les femmes qui ont été tellement discriminées (et qui le sont encore) n'ont jamais décidé d'abandonner la partie et d'exiger que ce soit uniquement les hommes qui se battent pour elles. Heureusement!

      Et elles ne fustigent pas non plus les hommes parce qu'ils sont des hommes comme le font des gens comme M. Vil envers les Blancs, ou des gens qui adhèrent à l'analyse intersectionnelle pour qui la couleur de la peau devient la complainte (et la plainte de base) au lieu de dénoncer les gestes, les actes, les paroles à l'origine de la discrimination. Au lieu de réclamer d'autres gestes, actes et paroles qui s'imposent.

      M. Vil semble également affirmer que seuls les Noirs sont victimes de racisme ou gens «racisés» et ce, par les seuls Blancs, alors que des Blancs sont aussi victimes de racisme et que les auteurs du racisme peuvent aussi être des personnes Noires ou racisées.

      La majorité des juifs qui ont tellement fait l'objet de haine (et qui font encore l'objet de haine) étaient des Blancs. Et je ne me souviens pas non plus que Martin Luther King ait fustigé la couleur de la peau des Blancs, mais bien exigé qu'on traite les Noirs comme les autres!

    • Gaetane Derome - Abonnée 29 septembre 2017 17 h 42

      Mme St-Amour,

      J'aime bien votre comparaison avec la lutte que les femmes ont faites(car j'en suis une et non pas M.)..;)

    • Nadia Alexan - Abonnée 29 septembre 2017 19 h 22

      À madame St-Amour: Vous avez raison, madame. Je comprends votre point de vue. Merci pour votre explication.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 29 septembre 2017 22 h 24

      Désolée Mme Derome, j'avais vu Gaétan plutôt que Gaétane.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 30 septembre 2017 12 h 08

      J'ajouterais, Mmes Alexan et Derome, que souvent, les gens qui adhèrent à cette analyse intersectionnelle, qui dénoncent la ségrégation envers les Noirs et les «racisés» n'ont jamais la même délicatesse à dénoncer la ségrégation des femmes dans la religion. Curieusement!

  • Pierre Robineault - Abonné 29 septembre 2017 06 h 14

    "L'affaire soulève les passions."

    La vôtre aussi, de toute évidence.
    Vous leur reprocher quoi au juste? De ne pas avoir la même réaction que la vôtre?
    De quoi se mêle-t-on ici? Il s'agit de leur président et surtout de leur drapeau, et il sont citoyen des USA. Et vous auriez aimé que et Sydney et Souban en soient partie prenante? De quel droit et surtout en vertue de quelle obligation?
    Décevant, vraiment!

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 29 septembre 2017 06 h 52

    L'uniformité ?

    Laferrière et Subban ont la même réaction : Pas dans ma cours. Ces deux messieurs sont des Canadiens. Pourquoi les Noirs canadiens devraient suivre le même chemin que celui des Afro-Américains ? Est-ce que le racisme se vit de la même façon des deuc côtés de la frontière ?

  • Cyril Dionne - Abonné 29 septembre 2017 07 h 47

    Bon, les joueurs de hockey sont racistes maintenant

    Non. Ces footballeurs, sans éducation véritable et en majorité noirs, se rebellent contre leur drapeau et contre leur nation. Ces millionnaires, vivant avec les blancs dans des communautés riches fermées (« Gated Communities »), utilisent un spectacle de sport pour exprimer une certaine vanité de parvenus durant leurs heures travail alors que durant leurs temps libres, ils font la fête ou bien, plusieurs commettent des crimes souvent dû au phénomène de l’encéphalopathie traumatique chronique qui frappe durement chez nos gladiateurs modernes. C’est le comble de l’hypocrisie.

    Il faudra qu’un jour les opposants de Donald Trump se résignent au fait que celui-ci a été élu président de façon démocratique en bonne et due forme. L’Amérique a toujours été divisée et l’harmonie entre les races n’est qu’un rêve farfelu au pays de l’oncle Sam. Et le racisme n’est pas unidirectionnel contrairement à ce que nos apôtres de la Sainte rectitude politique pensent.

    Vous pouvez déboulonner toutes les statues sudistes que vous voulez, cela ne fera qu’empirer la situation. Pour l’histoire du racisme systémique, c’est comme l’histoire du petit garçon qui appelait toujours au loup. Bientôt, personne ne viendra à votre aide.

    • Marc Therrien - Abonné 29 septembre 2017 12 h 39

      Si dans notre société de droit actuelle la notion de privilège réfère à un droit qui est accordé aux uns et pas aux autres, j'aimerais mieux comprendre ce concept du privilège blanc en connaissant la liste précise des droits dont bénéficie exclusivement l'homme blanc occidental.

      Est-ce que l’égalité des privilèges peut être atteinte autrement que par le conflit traditionnel où l’opprimé lutte pour reprendre ce que l’oppresseur lui a enlevé, car je me demande s’il est possible pour un groupe de laisser aller un privilège pour le donner à un autre par une simple négociation pacifique ? Si ce n’est pas possible alors la lutte pour le privilège blanc me semble un conflit qui va durer longtemps si on accepte l’idée de «l’éternel retour» d'après laquelle l'histoire du monde se déroule de façon cyclique comme une suite d’évènements qui se répètent en ajoutant des éléments recomposés en fonction de l’époque.

      Marc Therrien

    • André Joyal - Abonné 29 septembre 2017 13 h 33

      @Dionne!
      Trump « a été élu président de façon démocratique en bonne et due forme.» Vraiment? Avec presque 3 millions de voix de moins que son adversaire...Nous n'avons pas la même conception de la bonne et due forme, du moins en matière de démocratie.

    • Cyril Dionne - Abonné 29 septembre 2017 16 h 54

      M. Joyal,

      La qualité de votre plume est inversement proportionnelle à celle de M. Therrien ci-haut.

      Ceci étant dit, vous ne connaissez point les États-Unis. Il faut y avoir vécu pour comprendre. C’est le collège américain qui élit un président et non pas le vote populaire. La majorité des votes démocrates parvenaient surtout de trois états, l’Illinois, la Californie et l’état de New York où Donald Trump n’a même pas fait campagne une seule fois. Ceux que je connais là-bas, des démocrates californiens depuis leur naissance, ont tous voté pour Trump. C’est « ben » pour dire.

    • Marc Therrien - Abonné 30 septembre 2017 15 h 47

      M. Dionne,

      J'apprécie votre compliment et je tiens à vous dire que parfois, quand j'ajoute à votre propos pour l'appuyer, c'est que j'apprécie moi-même la verve avec laquelle vous exprimez une pensée à contre-courant de l'orthodoxie ambiante.

      Marc Therrien

  • Jean-François Trottier - Abonné 29 septembre 2017 07 h 48

    Il existe des limites à la condamnation

    Tout d'abord je dois dire que Subban a déclaré qu'il ne s'agenouillera pas durant l'hymne national américain. De lui-même.
    A-t-il subi des pressions de la part de la ligue ? Je n'en sais rien. Il reste qu'il est censé assumer ses actes et paroles.
    Mais voilà qu'aux USA on a déjà commencé à le condamner pour ce non-geste.

    Crosby aussi. L'un n'a pas le droit parce qu'il est blanc, l'autre parce qu'il est noir. Je comprends enfin!

    D'un point de vue stratégique il ne me semble pas très intelligent d'insister sur "ceux qui ne font pas" : le péché de non-bien-penser sent fort les foudres de la sainte Église!

    Il vaudrait mieux continuer dans le name-dropping, un peu à la manière de l'égrenage des sorties de placard gaies qui ont occupé les médias pendant des années, avec des effets généralement payants.

    Du point de vue humain et de vraie politique, chacun a le devoir de s'insérer et s'impliquer à sa façon dans sa société, et seuls les politiciens sont tenus d'avoir une position et une opinion sur tous les sujets.
    Même les éditorialistes et chroniqueurs ont un droit de réserve sur la plupart de l'actualité. Ou bien on vous interroge à brûle-pourpoint sur tout et surtout rien chaque matin au sortir de votre maison ? Vous vous heurtez à un mur de micros avant de rejoindre le trottoir ?

    Il n'est pas vrai qu'on peut accuser quiconque de ne pas avoir posé tel ou tel geste, sauf dans des cas précis, comme pour aider une personne en détresse là où l'urgence est évidente.

    Je suis navré que Crosby soit allé à la Maison-Blanche. Mais je veux aussi souligner que vous l'accusez un peu comme certains ont fait des reproches aux joueurs de football noirs : payés comme ils sont, il n'ont pas affaire à chiâler.
    Et Crosby, payé comme il l'est, n'a pas affaire à aller à la Maison-Blanche.