La sainte prédominance

On attribue à Winston Churchill l’image du cheval dessiné par un comité qui le transforme en chameau. Les partis politiques, particulièrement le PQ, ont également le don de rendre les choses aussi tortueuses que possible.

Pour des raisons que Bernard Landry a qualifiées d’électoralistes, Jean-François Lisée refusait catégoriquement d’étendre au niveau collégial les dispositions de la loi 101 qui régissent l’accès à l’école primaire et secondaire anglaise, même s’il a lui-même qualifié le cégep anglais de « bar ouvert ». Le « compromis » qu’il a négocié avec les partisans d’une extension évite en effet de heurter les jeunes francophones que le PQ souhaite ardemment séduire, tout en serrant la vis aux allophones qui le bouderont peu importe ce qu’il fait.

Il est peu probable que les francophones désireux de s’immerger dans la langue de Shakespeare, qui demeure le plus sûr moyen de maîtriser une autre langue, se satisferont d’un meilleur enseignement de l’anglais dans les établissements francophones ou même d’une session complète dans un établissement anglophone.

S’imaginer qu’une forme de réciprocité va inciter un nombre significatif d’anglophones à faire un séjour dans un cégep francophone est une vue de l’esprit. Un délégué rapportait samedi que le cégep Gérald-Godin avait vainement tenté de rassembler une cohorte désireuse de faire l’expérience. Pas un seul étudiant ne s’était inscrit.

Si un gouvernement péquiste donne réellement suite à la proposition qui a été adoptée en fin de semaine et réduit le financement du réseau collégial anglais pour l’adapter aux seuls besoins des anglophones de souche, la frustration des francophones désireux d’y avoir accès sera la même que si la loi l’interdisait. Peu importe, d’ici la prochaine élection, le PQ pourra prétendre que le principe du libre choix est maintenu.

 

La nouvelle politique du PQ ne peut qu’encourager la création de DEC bilingues, comme il en existe déjà dans quelques cégeps, la dernière initiative en date étant celle de Bois-de-Boulogne, qui projette d’offrir un diplôme bilingue en sciences de la nature conjointement avec le collège Dawson à compter de l’automne 2018.

Le glissement devient inquiétant. Ainsi, le 21 août dernier, le site Web du Syndicat des professeur(e)s du cégep de Sainte-Foy révélait que la direction avait modifié en catimini la Politique sur l’emploi et la valorisation de la langue française. L’article qui faisait du français la « langue d’enseignement » a été abrogé. Le français est maintenant la « langue prépondérante d’enseignement ». À Québec !

Il faut dire que M. Lisée lui-même, qui avait jadis inspiré son célèbre discours du théâtre Centaur à Lucien Bouchard, a intériorisé depuis longtemps le concept de prépondérance ou de « prédominance », que la Cour suprême a introduit dans le débat linguistique dans son jugement de 1988 sur l’affichage commercial. Dimanche, il a jugé de son devoir d’intervenir sur le plancher du congrès pour dissuader les délégués de réclamer un retour à l’unilinguisme français, comme ils l’avaient fait en 2011, avant qu’on les force à faire amende honorable. La prédominance est un signe de respect envers les autres, a-t-il expliqué. De toute évidence, les concepteurs de la loi 101 n’avaient pas réalisé la nécessité d’une telle courtoisie et ils ne prévoyaient certainement pas qu’elle deviendrait progressivement un principe général.


 

Un appui de 92,8 % n’en constitue pas moins une belle victoire pour M. Lisée, qui a maintenant les coudées franches au sein de son parti à l’aube de l’année électorale. À l’échelle sismique du PQ, le congrès a été d’un calme remarquable.

C’était toutefois le plus facile pour le chef péquiste. Ce sera une autre affaire de gagner la confiance des Québécois, dont seulement 13 % voient en lui le meilleur premier ministre, selon le dernier sondage Léger-Le Devoir. S’il ne manque aucune occasion d’associer le gouvernement Couillard à l’ère Charest, les libéraux vont eux-mêmes répéter ad nauseam que, le PQ a beau changer de chef à répétition, sa nature demeure la même.

Il suffit parfois de peu pour réveiller les fantômes du passé. Les délégués qui s’y opposaient ont perçu la proposition d’« étendre l’exigence de neutralité politique des fonctionnaires de l’État à la neutralité religieuse » comme un retour à la charte de la laïcité. M. Lisée s’en défend, mais on peut parier que le premier ministre Couillard fera la même interprétation.

Même si la tenue du référendum a été reportée à un deuxième mandat, le PQ fait toujours face au même dilemme. Qu’il s’agisse de santé, d’éducation ou encore d’environnement, le programme adopté en fin de semaine constitue sans doute la base d’un « plan solide ». Un délégué a précisément souligné le risque d’offrir aux Québécois ce que M. Lisée a déjà qualifié d’« ostie de bon gouvernement ». « Je suis contre le fait que le PQ fasse croire qu’on peut avoir tous les avantages de l’indépendance sans avoir besoin de la faire », a-t-il lancé.

21 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 11 septembre 2017 05 h 37

    Que manque-t-il au cheval ?

    1. L'application de la loi 101 aux Cegeps ?

    2. Le déploiement d'un plan solide entre 2018-2022 ?

    3. L'indépendance prônée aux élections de 2018 ?

    À vrai dire, en vous lisant, la seule chose qui ressort est que le cheval du PQ s'est transformé en chameau.

    Sur ce point, je partage votre lecture. Comme je la partage, j'aurai apprécié que vous esquissiez le cheval péquiste, ce que n'ont pas fait les délégués au Congrès.

    Ils ont dit, comme leur chef, qu'ils le feront pour 2022 et ont appuyé, à quelques nuances près, la proposition principale qui vise un resserrement des liens entre les habitants du Québec que le PLQ et la CAQ se sont donnés pour mission, avec le gouvernement canadien, de diluer.

    La laïcité, l'enseignement, la santé, l'« entrepreneurship », les communications physiques et médiatiques et l'exercice du pouvoir ont été ciblés.

    Or, transformer une province en pays implique d'esquisser le cheval.

    Il y a plusieurs éléments à développer : reconnaissance internationale, armée, monnaie,intégration aux orgamismes internationaux, transport, communication, et cetera.

    De ces éléments, le plus important demeure le régime politique pour qu’il concorde avec l'implication des gens qui démocratiquement fondent un pays.

    Avancer que les Patriotes préconisaient un gouvernement responsable, élire un président et implanter un scrutin proportionnel ne suffisent pas.

    Puis, soyons clair, le Parti patriote n'a pas prôné un gouvernement responsable à la britannique. Il a mis au point un régime proche de celui des États-Unis et différent du régime britannique, car celui-ci octroyait le pouvoir à l’exécutif plutôt qu’au législatif.

    C’est ce point qu’il urge de préciser en le faisant en sorte que les promoteurs de l’indépendance auront un meilleur contrôle sur les décisions qui les concernent.

    Le reste, soit les décisions concernant la mise en oeuvre du pays, devrait s'y agencer. Aussi faut-il revoir ce point pour redessiner le cheval.

    • Michel Blondin - Abonné 11 septembre 2017 09 h 05

      La division du vote francophone et les sondages à hauteur des genoux donnent la trouille aux indépendantistes partisans du chemin du réalisme politique. C'est la partier visible de la chose politique.

      Un cheval devient un chameau dans l’imaginaire qui, d'ailleurs, n’a de cure de la réalité.

      La cohérence de programme avec les finalités indépendantistes ne peut s’exercer autant dans une situation dont l’essence est faite de compromis politique.

      Il est facile avec une plume de refaire le Québec. Ce qui est invisible en politique est plus efficace que sa partie visible que, si et seulement si, le pouvoir exécutif et législatif est au rendez-vous.

      Il faut en conclure, malgré que le Parti Québécois a plus de membres que tous les partis réunis, que les fédéralistes manipulent les pouvoirs multiples et relations avec efficacité.

      La division du vote chez les Québécois non anglophones demeure une clé qui aide à transformer le cheval en chameau dans l’imaginaire.

      Devant la persistance de la division tant de la CAQ qui semble depuis longtemps connue comme un parti de nuisance au PQ, il y a maintenant le durcissement de QS dont la stratégie de convergence de OUI-Québec, endossé et signé par QS s’est enrayé par noyautage interne a QS.

      Si les fédéralistes n’y avaient pas pensé avant, à une telle stratégie, ils l’auraient inventée.

      Le chameau dérive de la difficile bataille de garder le cap et de ferrer le cheval pendant que d'autres blatèrent.
      De plus, inhérent au système, le Parti Québécois, de projet démocratique mais révolutionnaire, est lié par les règles de la démocratie monarchique en place, repoussent l'aspect révolutionnaire.
      Un tel défi est donc sujet à blatère et rend l'étalon, ongre.

    • Claude Bariteau - Abonné 11 septembre 2017 11 h 27

      M. Blondin, loin de moi l'idée de chatouiller le chameau de ma plume. Mon propos est axé sur le cap à préciser en ciblant une façon d'unir les indépendantistes et les sympathisants à leurs projet.

      Ce qui se passe depuis 1995 est une démolition en règle des liens qui unissent les Québécois et les Québécoises au sein de la province : liens linguistiques, sociaux, du « vivre ensemble », économiques et politiques.

      Or, il s'avère que le lien politique, aussi objet de charges des opposants à l'indépendance, peut permettre de renforcer les autres liens que ces opposants chargent. Aussi importe-t-il de les souder en mettant de l'avant un régime politique en concordance avec le choix de la démocratie pour atteindre le cap recherché, ce qui n'a rien de révolutionnaire, mais consiste à ne pas castrer l'étalon.

    • André Labelle - Abonné 11 septembre 2017 17 h 22

      Il ne faudrait oublier cette phrase de Molière et risquer ainsi de tomber dans un réel piège. En réalité n'est ce pas celà qui s'est passé à date ?

      «Je hais les cœurs pusillanimes qui, pour trop prévoir n’osent rien entreprendre»[Molière]

  • Patrick Boulanger - Abonné 11 septembre 2017 05 h 39

    «La prédominance est un signe de respect envers les autres, a-t-il expliqué. De toute évidence, les concepteurs de la loi 101 n’avaient pas réalisé la nécessité d’une telle courtoisie et ils ne prévoyaient certainement pas qu’elle deviendrait progressivement un principe général » (Le Devoir)?

    Il est étonnant que le chef du PQ tienne un tel discours. Les adversaires de la loi 101 vont certainement s'en rappeler si, un jour, les membres du PQ reviennent à la charge avec l'unilinguisme par rapport à l'affichage commercial.

    • André Labelle - Abonné 11 septembre 2017 17 h 14

      Le danger de juger les évènements passés c'est de le faire avec l'éclairage d'aujourd'hui. Ce qui est toujours une erreur.

      Par contre c'est très facile de juger à postériori l'effet de l'acte, de la décision.

      «Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur.»
      [ Winston Churchill ]

    • Patrick Boulanger - Abonné 11 septembre 2017 23 h 54

      @ M. Labelle, que voulez-vous exprimer exactement avec votre commetaire?

  • Jean Lapointe - Abonné 11 septembre 2017 07 h 19

    Merci pour vos encouragements

    «C’était toutefois le plus facile pour le chef péquiste. Ce sera une autre affaire de gagner la confiance des Québécois, dont seulement 13 % voient en lui le meilleur premier ministre, selon le dernier sondage Léger-Le Devoir.» (Michel David)

    Merci pour vos encouragements monsieur David.

    C'est encore plus facile pour un observateur de trouver cela facile.

    Tant qu'aux sondages il ne faut pas trop s'y fier. Moi de toute façon je ne réponds jamais aux sondeurs parce que je n'ai pas confance en eux.

    Moi je dis plutôt :Bravo monsieur Lisée.

    Évidemment que je suis partisan. C'est que l'indépendance j'y tiens sérieusement moi.

    • Patrick Boulanger - Abonné 11 septembre 2017 09 h 19

      « C'est que l'indépendance j'y tiens sérieusement moi »?


      M. Lapointe, ce n'est pas le rôle de Michel David de se comporter comme une meneuse de claque pour un parti politique - peu importe lequel.

    • Gilles Théberge - Abonné 11 septembre 2017 09 h 25

      C'est évidemment plus facile pour les commères que dans notre société on appelle "commentateurs" ou "chroniqueurs" de critiquer.

      On aimerait de temps en temps qu'ils soient placés devant le dilemme de faire des choix décisionnels.

      Ça c'est une autre paires de manches.

  • Bernard Terreault - Abonné 11 septembre 2017 07 h 55

    Occasion manquée

    Étant donné qu'il est public et gratuit, et qu'il est maintenant indispensable pour presque toutes les carrières qui ont un peu de l'avenir, le cégep autait dû être soumis à la loi 101 dès le départ comme le primaire et le secondaire. Ça aurait passé par la même occasion.

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 11 septembre 2017 08 h 36

    Branchons-nous ou effaçons-nous

    À titre de francophone, parlant l'anglais, baragouinant l'espagnol et un peu le catalan, je me sens orphelin d'un parti qui aurait eu le courage d'étendre la loi 101 aux cégeps.

    Aller au cégep anglais pour apprendre cette langue constitue à mon avis une fausse piste, une fausse justification. Il faudrait plutôt aménager un système distinct d'apprentissage de l'anglais à ceux et celles qui le voudraient. Il faudrait aussi que ceux et celles qui veulent apprendre cette langue et leurs parents aient de la débrouillardise et de l'imagination pour le faire.

    Les ados collégiens ne vont pas aux cégeps anglais pour apprendre l'anglais mais parce que c'est cool. Les allophones préfèrent aussi s'intégrer à la culture dominante qui est anglophone. Une partie des francophones aussi. Plusieurs veulent se préparer une entrée dans les universités anglophones si jamais ils le désiraient.

    Finalement, tout ce débat nous met en face d'une évidence : si on veut survivre comme société francophone forte et dynamique, avec un avenir lumineux, va falloir le vouloir. Mettre ses culottes. Se brancher franchement. Ça n'arrivera pas tout seul, bien au contraire. Et c'est bien mal parti pour aller dans le sens contraire des aiguilles d'une montre.

    • Alfred Dupuy - Abonné 11 septembre 2017 16 h 43

      Five-six-two-six-o-one-one!

      La langue commune au Québec c'est le français, non?
      Donc, si je veux apprendre et/ou parfaire une deuxième, une troisième ou une quatrième langue je me débrouille... Ce n'est pas l'affaire de l'État.