Qu’as-tu fait à la guerre, Harjit?

La crédibilité du ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, se retrouve dans l’oeil d’une tempête politique soulevée par le ministre lui-même en s’octroyant le rôle d’« architecte » de l’opération Méduse des Forces canadiennes en Afghanistan en 2006.

L’auditoire de la conférence tenue à New Delhi la semaine dernière sur la prévention des conflits et le maintien de la paix a sans doute été impressionné par le passé militaire du ministre canadien, mais ses supérieurs et collègues de l’époque se sont empressés, eux, de remettre les pendules à l’heure. Impliqué dans cette offensive, la plus imposante depuis la guerre de Corée pour les troupes canadiennes, M. Sajjan a certes effectué un travail de liaison et de renseignement essentiel à sa planification, mais, avec le grade de major, il n’avait pas accès à la table à dessin.

Exagération, déformation, fabulation, « pétage de bretelles »ou carrément mensonge ? Le ministre Sajjan parle d’une « erreur », l’opposition d’un mensonge qui le disqualifie carrément. Il faut savoir que la remarque figurait dans les notes préparées pour son discours et qu’il s’était déjà vanté de ce rôle usurpé dans une entrevue avant même l’élection de 2015.

En matière d’image, celui qu’on présentait, photos à l’appui, comme un dur à cuire, un bagarreur, lors de sa nomination, avait l’air d’un agneau contrit lundi à son arrivée aux Communes. Un agneau qui n’entendait cependant pas se sacrifier. En s’excusant de son erreur, il ajoutait qu’il n’était pas là pour fournir une justification ou une explication et qu’il comptait continuer à servir comme ministre de la Défense. Pas de justification à fournir ? Probablement parce que la seule qui s’impose est gênante à reconnaître.

Les hommages, dont une lettre dithyrambique de son supérieur, le véritable architecte en passant, ne comblait tout simplement pas l’ego du ministre.

Les militaires avaient bien accueilli la nomination d’un des leurs qui avait « vu de l’action », mais leurs témoignages des derniers jours montrent que, si quelques-uns sont prêts à passer l’éponge, les réactions vont dans une large mesure de la consternation à l’outrage. Elles soulèvent des doutes sur le respect qu’il commandera après avoir enfreint quelques lois non écrites des militaires.

La nomination d’un militaire encore récemment en mission a probablement gonflé les attentes dans les rangs des Forces armées. Le cas Sajjan permet de soulever une question fondamentale en matière de pouvoirs et de responsabilités dans le système politique canadien. Même si ce n’est pas strictement pour ce genre de raison, on peut se demander si le purgatoire de sept ans imposé aux États-Unis à tout officier retraité avant une nomination comme secrétaire à la Défense n’est pas une bonne idée.

Le principe derrière tout ça ? S’assurer du contrôle civil ultime des Forces armées, une notion qui vaut autant aux États-Unis que dans les autres démocraties occidentales, dont le Canada. À la rigueur, c’est encore plus vrai au Canada, où la supervision politique des Forces armées est concentrée entre les mains du ministre de la Défense nationale. Les comités parlementaires n’y ont pas le même accès routinier aux informations plus délicates qu’aux États-Unis et on tombe rapidement dans les ornières partisanes quand des événements ou des décisions touchent les Forces canadiennes.

Les militaires font bien plus que la guerre, ils agissent en interaction avec d’autres organismes, en matière de sécurité nationale, publique ou civile. La direction est résolument déterminée par le politique, et l’entonnoir mène du côté du ministre. Dans notre système, il est seul à avoir en main tous les éléments menant à une décision éclairée, y compris ceux fournis par ses adjoints hauts gradés. On peut se demander s’il est sain qu’il ait une relation presque intime avec ses employés.

On tente actuellement de rehausser le droit de regard des politiciens sur le travail des services de renseignement avec la formation d’un nouveau comité parlementaire aux pouvoirs et aux accès étendus. Il est peut-être temps d’envisager une telle avenue dans le domaine militaire.

Dans l’immédiat, la reconnaissance d’une « erreur » est la tactique adoptée qui permet au premier ministre Trudeau de réitérer sa « pleine confiance » en son ministre. Le bilan de M. Sajjan était déjà mitigé, même ses meilleures décisions sont ternies par sa gaffe.

Ses déboires arrivent en plus à un bien mauvais moment. Il deviendra dans les prochaines semaines le visage d’une toute nouvelle politique de défense au terme d’un ambitieux examen assorti d’une consultation qui est presque tombée dans l’oubli. Dans le contexte où des projets aussi controversés qu’une participation au bouclier de défense antimissile du continent sont sur la table, il est permis de se demander si M. Sajjan sera le meilleur vendeur disponible au sein des troupes libérales.

5 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 3 mai 2017 08 h 02

    Aphorisme à se rappeler

    C'est un homme politique important du début du XXième siècle (peut-être Henri Poincaré, président français) qui a dit "la guerre est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux militaires". Aux soldats de dire comment la faire, mais aux élus de décider si on la fait.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 3 mai 2017 10 h 30

    Architecte

    M Harjitt est l'architecte de son propre malheur et de sa démotion probable. Il a perdu toute crédibilité.

  • Pierre Pinsonnault - Abonné 3 mai 2017 10 h 43

    Curieuse erreur ...

    Cette «erreur» n'est pas le signe d'une intelligence supérieure. Or, ne serait-ce pas cela qu'on exige d'un ministre de la défense ?

  • Yves Archambault - Inscrit 3 mai 2017 11 h 21

    Harjit?

    " Qu'as-tu fais à la guerre, Harjit?" Faudrait répondre à votre question M.Ferland. Harjit à fait ceci: " Au cours des années 2000, M.Sajjan a oeuvré pour les services secrets en Afghanistan; il a par exemple livré des prisonniers de guerre aux autorités afghanes, qui les ont ensuite torturés. Il a également assistés les Américains dans leurs opérations, menées hors de tout cadre légal, d'enlèvements ciblés et de transferts de prisonniers. On peut arborer un turban,une barbe, une moustache et servir les intérêts du Pentagone...".
    Et devenir ministre de la défense du Canada.
    (Le Monde diplomatique, Février 2017 page 11)

    • Pierre Pinsonnault - Abonné 3 mai 2017 16 h 58

      En plus, selon le même article du Monde diplomatique, il fut «agent du renseignement canadien».

      Or si on se fie au livre absolument épatant de Norman Lester «Enquêtes sur les services secrets», Éditions de l'homme, 1998, que je viens tout de terminer de terminer, l'erreur invoquée par Sajjan corrobore que «le milieu du renseignement est un désert de miroirs» ... «Où se trouve le reflet, où se trouve le réel, nul ne le sait!».

      Son «erreur» réelle fut probablement de s'être cru en mission de renseignement alors qu'il s'agissait de la «conférence tenue à New Delhi la semaine dernière sur la prévention des conflits et le maintien de la pai»x. Il n'était donc pas obligé de mentir quant à ses exploits passés.

      Comme d'autres cela me déçoit. Je crois qu'il mérite le même sort qu'Andrew Potter qui a fini par démissionner pour son article controversé sur la société québécoise dans le magazine Maclean's de mars 2017.